vignette|Peinture d'Edward Percy Moran représentant Abraham Lincoln et son épouse Mary Todd Lincoln. La sexualité d'Abraham Lincoln fait l'objet de spéculations et de recherches de la part des historiens. Aucune discussion de ce type n'est documentée du vivant de Lincoln ni dans les années qui suivent immédiatement sa mort, ce qui s'explique en partie par le fait qu'au XIXe siècle, la sexualité et l'attirance envers les personnes du même sexe sont des sujets rarement abordés dans la société américaine. Depuis les années 1990, certains auteurs ont avancé des éléments qu'ils estiment susceptibles d'indiquer qu'il aurait pu être homosexuel ou bisexuel.

La majorité des historiens s'accordent néanmoins à considérer Lincoln comme hétérosexuel, estimant que le contexte historique suffit à expliquer les indices ainsi invoqués. Lincoln entretient des liens romantiques avec des femmes et a quatre enfants issus d'une longue union avec Mary Todd Lincoln. Ses relations intenses avec certains hommes ont toutefois pu revêtir une signification plus profonde : le cas le plus souvent cité est celui de son ami proche Joshua Fry Speed, avec qui il partage logement et lit pendant quatre ans.

Historiographie et débats Les commentaires sur la sexualité d'Abraham Lincoln sont attestés dès le début du XXe siècle, mais c'est l'essor du mouvement pour les droits des homosexuels, dans la seconde moitié du siècle, qui leur confère une résonance nouvelle dans l'historiographie américaine. La question demeure ouverte : le consensus actuel parmi les historiens les plus rigoureux est que la sexualité de Lincoln ne peut être établie avec certitude dans un sens comme dans l'autre, et qu'elle constitue un champ de recherche légitime et actif.

La première allusion notable figure dans la biographie que l'historien Carl Sandburg consacre à Lincoln en 1926. À propos de la relation entre Lincoln et son ami intime Joshua Fry Speed, Sandburg évoque « une touche de lavande, et des zones douces comme des violettes de mai ». L'expression « touche de lavande » () est alors un argot désignant un homme efféminé, qui prendra par la suite une connotation homosexuelle plus explicite. Sandburg ne développe pas davantage ce commentaire. L'historien et psychanalyste Charles B. Strozier estime d'ailleurs peu probable qu'il l'ait employé avec une intention homosexuelle, suggérant que Sandburg cherchait plutôt à souligner « le côté plus doux et plus vulnérable de Speed et de Lincoln, qui dissimulait leur virilité affirmée ». vignette|Portrait d'Abraham Lincoln en 1846. La relation entre Lincoln et Speed est au cœur de la plupart des débats. Le 15 avril 1837, Lincoln arrive à Springfield, dans l'Illinois, pour y établir une pratique juridique, et rencontre presque immédiatement Speed, un jeune commerçant de vingt-trois ans qui lui offre de partager son lit dans l'arrière-boutique de son magasin général, Lincoln n'ayant pas les moyens de se loger ailleurs. Les deux hommes cohabiteront ainsi pendant près de quatre ans et demi. Speed écrira lui-même plus tard que « deux hommes ne furent jamais plus intimes que nous ». Leurs échanges épistolaires, conservés à la Bibliothèque du Congrès, ont alimenté des décennies de spéculation : ils entretiennent notamment une correspondance suivie lorsque Speed quitte Springfield en 1841, au moment où Lincoln traverse une crise morale et affective grave qu'il appellera lui-même « le fatal premier janvier ». L'historien Jonathan Ned Katz, dans Love Stories: Sex Between Men Before Homosexuality, ouvrage fondateur des études sur la sexualité masculine au XIXe siècle, consacre le premier chapitre à cette relation et place ces comportements dans leur contexte socioculturel précis, soulignant qu'il serait anachronique d'y projeter les catégories modernes de l'homosexualité ou de l'hétérosexualité, des termes qui n'ont été forgés qu'en 1868. Katz ne prétend pas que Lincoln était homosexuel au sens contemporain, mais argue qu'il existait alors un espace social pour des intimités masculines intenses dont la nature demeure irréductible aux classifications actuelles.

L'historienne Doris Kearns Goodwin, dans Team of Rivals: The Political Genius of Abraham Lincoln, replace pour sa part la cohabitation dans son contexte matériel : « Leur intimité témoigne davantage d'une époque où les amitiés masculines étroites, accompagnées d'expressions ouvertes d'affection et de passion, étaient courantes et socialement acceptées. Le partage d'un lit ne saurait être considéré comme une preuve d'implication érotique. C'était une pratique répandue à une époque où l'intimité des quartiers privés était un luxe rare. » Elle rappelle que les avocats du huitième circuit de l'Illinois, que Lincoln fréquentait régulièrement, partageaient eux aussi couramment leur lit. De son côté, Charles B. Strozier a publié en 2016 Your Friend Forever, A. Lincoln: The Enduring Friendship of Abraham Lincoln and Joshua Speed, dans lequel il conclut, après une analyse approfondie de la correspondance entre les deux hommes, que leur relation n'était pas de nature homosexuelle et que Lincoln était hétérosexuel.

La relation de Lincoln avec Speed n'est toutefois pas la seule à avoir retenu l'attention des historiens. Pendant la guerre de Sécession, le capitaine David Derickson, de la 150e infanterie de Pennsylvanie, fut le garde du corps et compagnon de Lincoln entre septembre 1862 et avril 1863, période durant laquelle il séjourna à la résidence de campagne du président à Soldiers' Home, près de Washington. Ils partagèrent le même lit pendant les absences de Mary Todd Lincoln, jusqu'à la promotion de Derickson en 1863. Cette intimité fut suffisamment remarquée pour faire l'objet de commentaires. Virginia Woodbury Fox, épouse du secrétaire adjoint à la Marine Gustavus V. Fox, nota dans son journal en date du 16 novembre 1862 que Derickson était dévoué au président, conduisait avec lui, et, « lorsque Mme Lincoln n'était pas là, dormait avec lui. Quelle chose ! ». Le lieutenant-colonel Thomas Chamberlin, supérieur direct de Derickson au sein du régiment, mentionna également cet arrangement dans son ouvrage History of the 150th Regiment Pennsylvania Volunteers, précisant que Derickson passait ses nuits au cottage du président et partageait sa chemise de nuit. Les historiens notent cependant que ces sources, bien que concordantes, demeurent ambiguës quant à la nature exacte de la relation, et qu'aucune d'entre elles ne mentionne explicitement une activité sexuelle.

Parmi les documents attribués à Lincoln, un poème de jeunesse retient également l'attention. Il y décrit le mariage de deux hommes :

For Reuben and Charles have married two girls, But Billy has married a boy. The girls he had tried on every side, But none he could get to agree; All was in vain, he went home again, And since that he's married to Natty.

Car Reuben et Charles ont épousé deux filles, Mais Billy a épousé un garçon. Il avait courtisé des filles de tous côtés, Mais aucune n'avait voulu consentir ; Tout fut en vain, il rentra chez lui, Et depuis, il a épousé Natty.

Ce texte figure dans la première édition de la biographie de Lincoln publiée en 1889 par son ami et collaborateur William Herndon, avant d'être expurgé des éditions suivantes jusqu'à sa restauration en 1942 par l'éditeur Paul Angle. Le sexologue Clarence Arthur Tripp, dans The Intimate World of Abraham Lincoln, soutient que la conscience qu'avait Lincoln de l'homosexualité et la liberté avec laquelle il a rédigé ce poème étaient « uniques pour l'époque », et qu'« aucun hétérosexuel de dix-neuf ou vingt ans n'aurait pu écrire ce poème ». L'auteur Lewis Gannett tempère cette lecture, faisant observer qu'il s'agirait d'« un poème satirique, écrit pour embarrasser quelqu'un envers qui Lincoln nourrissait une rancune ».

Cet ouvrage posthume de Tripp est au centre des débats historiographiques contemporains. Publié en 2005, il avait été entrepris en collaboration avec l'historien Philip Nobile, mais les deux hommes se brouillèrent avant sa publication. Nobile accusa par la suite le livre d'être frauduleux et tendancieux. Tripp mobilise le modèle d'Alfred Kinsey pour lire les preuves autrement, interrogeant les présupposés hétéronormatifs qui ont longtemps guidé la lecture des sources lincolniennes. Le magazine Time consacra à l'ouvrage un article de couverture signé par l'essayiste Joshua Wolf Shenk, auteur de Lincoln's Melancholy, qui rejeta les conclusions de Tripp, affirmant que ses arguments reposaient sur « une interprétation forcée des arrangements de couchage conventionnels au XIXe siècle ». L'historien Michael B. Chesson se montra en revanche plus réceptif, estimant que le travail de Tripp était significatif et que « tout lecteur ouvert d'esprit parvenu à ce stade peut légitimement douter de la nature de la sexualité de Lincoln ». gauche|vignette|Portrait de Larry Kramer en 2010. En 1999, l'écrivain américain annonce avoir découvert des documents qui prouveraient l'homosexualité présumée d'Abraham Lincoln. Ces documents n'ont depuis jamais été vérifiés ou publiés. En 2009, l'historien Charles Morris analysa de façon critique les réactions suscitées par l'ouvrage, soutenant qu'une grande partie des réponses négatives de « l'establishment lincolnien » révélait autant de partialité rhétorique et politique que celle des défenseurs de Tripp. Dans un essai antérieur publié en 2007, il avait avancé qu'à la suite du « outing » de Lincoln par le dramaturge Larry Kramer, cet establishment s'était livré à un mémoricide, soit l'effacement délibéré d'une contre-mémoire menaçante. Il rangeait dans cette catégorie l'argumentation de l'historien David Herbert Donald dans We Are Lincoln Men, qu'il jugeait méthodologiquement défaillante malgré sa large diffusion.

La polémique avait été alimentée quelques années plus tôt par des affirmations de Kramer lui-même. En 1999, le dramaturge et militant américain avait prétendu avoir découvert des documents inédits au cours de ses recherches pour The American People: A History, dont certains auraient été retrouvés dissimulés sous les lames de plancher de l'ancienne boutique de Speed. Ces documents, selon lui, fourniraient des détails explicites sur la relation entre les deux hommes et se trouveraient dans une collection privée à Davenport, en Iowa. Ils ne furent jamais produits. L'historien Gabor Boritt conclut : « Il s'agit presque certainement d'un canular. » Tripp lui-même exprima son scepticisme à l'égard de cette découverte : « Il faudra voir pour croire, si ce journal venait un jour à réapparaître ; les passages qui lui sont attribués n'ont pas la moindre résonance lincolnienne. »