Les personnes lesbiennes, gay, bisexuelles, trans et queer à Singapour sont victimes de discrimination et stigmatisées. Cependant, leurs conditions de vie s'améliorent depuis les années 1970, en partie grâce aux efforts militants. Bien que la décriminalisation des relations homosexuelles masculines soit récente, la communauté LGBT singapourienne se fait une place dans la société et une culture spécifique se développe.
Depuis 2009 a lieu le festival Pink Dot, similaire aux Marches des fiertés occidentales. L'événement attire un nombre croissant de participants (jusqu'à plusieurs dizaines de milliers). Les attitudes des Singapouriens envers les membres de la communauté LGBT évoluent lentement et deviennent plus tolérantes à partir des années 2000.
Histoire Avant la création de l'État colonial de Singapour, l'île ne présente que quelques centaines d'habitants, tous des pêcheurs malais. Dès le Singapour et la Malaisie sont considérés comme le carrefour de l'Asie du Sud-Est et son marqués jusqu'à la période actuelle par le pluralisme ethnique et culturel sud asiatique.
Depuis les années 2000, l'Asie dans son ensemble revendique une culture queer spécifique, et produit des textes académiques relatant les racines dites traditionnelles des existences homosexuelles et trans en Asie. Cette conception postcoloniale attribue à l'Asie précoloniale des politiques queer indépendantes de l'Occident, transnationales et poreuses entre les périodes et les régions. Elle est aujourd'hui critiquée pour ses écueils méthodologiques bien que respectée pour les études de cas historiques qu'elle relève. alt=Une statue d'un personnage en pieds, son visage est expressif, avec les sourcils arqués et les yeux grands ouverts. Il porte de grandes boucles d'oreilles et est habillé en vert foncé et en doré. Il tient un vase dans sa main droite.|vignette|372x372px|Statue en bois représentant Shikhandi, un personnage du Mahabharata qui change de sexe pour devenir un homme.
L'Asie du Sud-Est avant la colonisation britannique : La culture précoloniale d'Asie du Sud-Est est très impactée par la survie et la nécessité de produire une descendance. Dans ces zones tropicales, puisque les récoltes dépendent de la saison des pluies, l'agriculture est fragile et les maladies tropicales dangereuses. L'union de l'homme et de la femme est donc sacralisée car elle est synonyme de prospérité.
Cependant, dans cette configuration, les individus considérés comme ayant une « sexualité liminaire » sont également importants. Les « femmes habillées en hommes » et les « hommes habillés en femme » occupent des fonctions spirituelles et religieuses : ils sont vus comme des medium et des conduits vers le monde des esprits et parfois sont des gardiennes et gardiens d'objets sacrés. Les femmes ménopausées qui, en vertu de l'inaptitude à procréer, sont considérées comme appartenant à un troisième sexe, peuvent également travailler avec les esprits. Les temples de la région regorgent de scènes sculptées où sont représentées des divinités présentant à la fois des attributs féminins et masculins. Au sein des communautés rurales et populaires, la période est marquée par une variance de genre considérable, une certaine égalité entre hommes et femmes et la fluidité des rôles de genre. Les travaux agricoles sont souvent attribués aux femmes car la terre est pensée comme une puissance féminine. C'est peut-être cette même notion qui explique l'héritage des terres et des logements par la lignée maternelle ou la parenté bilatérale.
À partir du , avec l'avènement d'une économie marchande, les activités commerciales sont attribués aux hommes, ce qui leur donne un statut de plus en plus privilégié au sein des villes. Dans les zones urbaines et les palais, les rôles de genre sont beaucoup plus marqués qu'en zone rurale. Dans les cours royales, les hommes puissants peuvent avoir plusieurs épouses. Ils sont entourés de courtisanes et de jeunes courtisans qui s'habillent en femmes. De manière générale, les métiers en rapport avec la performance et les arts sont marqués par le travestissement des hommes en femmes. Le lesbianisme est cependant strictement puni à la cour pour les femmes mariées. À cette époque, « les plus grands crimes sexuels sont l'adultère et l'inceste, mais l'homosexualité n'est pas vraiment source d'inquiétude du moment que les hommes font des enfants et gardent leur rôle de père de famille ». Les individus se situant entre les sexes peuvent se marier et avoir des relations avec des hommes, en vertu de leur féminité.
Malgré une certaine tolérance pour les minorités sexuelles et de genre dans les cultures de l'Asie du Sud-Est, le patriarcat règne et les sexualités sont souvent réprimées par les autorités religieuses diverses. Comme il s'agit de cultures qui diffèrent selon la période et l'espace, il est possible de trouver des enclaves plus ou moins égalitaires et incorporant ou rejetant les différences sexuelles (relations homosexuelles, sodomie, lesbianisme, identités trans). Le mariage hétérosexuel monogame reste majoritaire malgré la popularité des mariages temporaires au sein des communautés marchandes.
Singapour colonisé : 1826-1963 vignette|351x351px|Battery Road à Singapour (env.1895-1945). Au moment de la colonisation, les Britanniques voient dans la culture singapourienne et malaisienne une forme de chaos moral et sexuel qu'il convient de réguler. Ils trouvent que la Malaisie a une « influence féminisante » sur les hommes. Cette vision orientaliste et sûrement exagérée impacte le Code Pénal des Établissements des détroits de 1871 dont l'article 377 punit l'homosexualité. À Singapour, la section 377, commune à tous les autres territoires de l'Empire, se double de l'amendement 377A. vignette|467x467px|Chinatown à Singapour (2017). Tout au long du , les personnes qui existent entre les sexes sont réprimées par les colons. En vertu de son emplacement stratégique du point de vue commercial, Singapour voit une grande évolution du travail du sexe à partir des années 1870. Des prostituées émigrent depuis le Japon ou la Chine, dont des hommes et des garçons.
La première moitié du est marqué par la popularité des « maisons végétariennes » à Singapour, des établissements bouddhistes chinois où des femmes vivent en communauté et travaillent dans la restauration végétarienne. Ces maisons permettent le concubinage lesbien dans un contexte hétéronormé particulièrement contraignant.
Les années 1950 et 1960 sont un âge d'or pour les ah quas, des femmes trans qui vivent du travail du sexe à Singapour. Elles sont acceptées par la population et le gouvernement et fréquentent surtout Bugis Street à Chinatown où elles sont appréciées des touristes et des soldats anglais.
L'État singapourien : 1965- Pour survivre dans l'économie mondiale, Singapour devient développementaliste : les syndicats sont sous le joug de l'État, le droit du travail est très strict et le contrôle social renforcé par des outils hérités de la colonisation. Au même moment, le gouvernement cherche à créer une identité nationale en attribuant aux lois britanniques discriminantes une origine singapourienne. Pour empêcher la dissidence, de nombreuses tactiques de contrôle social sont mises en place : limitation de la liberté d'expression et d'association, évincement de personnalités politiques et communautaires ayant des liens avec des organismes étrangers, etc. Jusqu'au , le gouvernement lie « ordre social » et « développement économique » comme deux paramètres inextricables et nécessaires à la survie du pays.
Dans les années 1970, les femmes trans de Bugis Street et leurs clients commencent à être ciblés par les autorités. Beaucoup sont arrêtés ou menacés et la rue est démolie dans les années 1980, puis remplacée par un centre commercial. Dans les années 1980, la communauté gay se construit, comme en Occident, autour de lieux de drague et grâce à une certaine affluence économique.
Dans les années 1990, après un développement fulgurant, la société devient consumériste et des modes de vie non traditionnels émergent, ce qui donne l'impression aux élites politiques d'une dégradation morale de la population. Différents acteurs du champs politique commencent alors à prôner des « valeurs asiatiques », par opposition au modèle occidental de la social-démocratie. L'heure n'est plus à la course au développement, mais au retour aux sources imaginaires de valeurs dites traditionnelles. Le gouvernement utilise la peur née de l'épidémie du sida pour caractériser l'homosexualité comme une valeur occidentale qu'il faut rejeter. Entre les années 1980 et 1990, les arrestations pour homosexualité augmentent ainsi que les raids policiers dans des bar gay ou des lieux de cruising. alt=Photo d'une pancarte faite maison où l'on peut lire « Gaypitalism is the new queerphobia » (le capitalisme gay est la nouvelle queerphobie). La photo est prise depuis la manifestation en ville, on peut voir la façade d'un immeuble derrière les manifestants.|gauche|vignette|292x292px|Pancarte de la Pride Radicale de Madrid (Orgullo Crítico) de 2017. Dans les années 2000, l'État devient plus tolérant, et commence à voir la population LGBT de la même façon que les États-Unis et le Royaume-Uni au début de la décennie précédente : comme une communauté composée de nombreuses personnes éduquées prêtes à dépenser leur argent. Pour certains chercheurs, ce changement d'attitude de la part du gouvernement marque une troisième période dans son évolution économique : un capitalisme queer où la production artistique LGBT est institutionalisée pour donner à la ville l'image d'une capitale culturelle libérale.
Cette évolution produit une forme de gouvernance atypique appelée « pragmatisme illibéral » par certains chercheurs qui s'inspirent du travail de Beng-Huat Chua. Le pragmatisme désigne les politiques « rationnelles » de développement économique (le capitalisme industriel et le joug de l'administration sur l'économie). Le terme « illibéral », par opposition au libéralisme, qualifie les mesures conservatrices en ce qui concerne les droits individuels. La gouvernance de Singapour oscille donc toujours entre la répression au nom des valeurs dites « traditionnelles » et l'ouverture au capital queer provenant de l'industrie artistique et culturelle.
Conditions de vie Droits
En 2014, des représentants du gouvernement singapourien abordent la question LGBTQ devant un comité des Nations Unies (ONU) contre la discrimination, déclarant que « les homosexuels sont libres de mener leur vie et de poursuivre leurs activités sociales. Des collectifs gays ont organisé des discussions publiques et créé des sites web, et il existe des films et des pièces de théâtre sur des thèmes gays, ainsi que des bars et des clubs gays à Singapour ». Le but est de projeter une image progressiste du pays.
Cependant, les relations homosexuelles ne sont dépénalisées que depuis 2022. Le mariage homosexuel est interdit à Singapour et certains élus parlent parfois d'amender la Constitution pour empêcher sa légalisation. Les femmes célibataires (ou en couple non-officiel avec une autre femme) ne peuvent pas bénéficier d'une fécondation in vitro, et la gestation pour autrui est illégale peu importe la sexualité des demandeurs.
Jusqu'en 2003, les hommes se déclarant homosexuels ne sont pas autorisés à occuper des postes haut placés dans l'armée. En ce qui concerne les personnes trans, le service militaire, qui est obligatoire pour tous les hommes à partir de 18 ans, reconnait le sexe ciblé par les chirurgies de réattribution sexuelle. Or, il est impossible de bénéficier de ces chirurgies avant 21 ans, ce qui implique que les femmes trans sont contraintes d'effectuer le service militaire, alors que les hommes trans ne peuvent pas y participer.