Arlequin Sauvage est une comédie en prose et en trois actes avec un divertissement de Delisle de La Drevetière, créée par les comédiens italiens ordinaires du roi le au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne à Paris.
Statut Cette œuvre marque l’introduction du mythe du « bon sauvage » sur la scène théâtrale française, la positionnant comme le précurseur des réflexions philosophiques du siècle des Lumières., et plus spécifiquement celles de Jean-Jacques Rousseau..
Argument Un « sauvage » d’Amérique découvre, à Paris, la civilisation européenne avec un œil totalement neuf et naïf. Sa confrontation aux codes sociaux de la séduction et du mariage de la société parisienne donne lieu à des scènes de confrontation culturelle. L’incompréhension des lois civilisées, notamment concernant le commerce, l’argent ou la justice engendre de nombreux conflits, dont la sagesse naturelle et la logique implacable du « sauvage » finissent toujours par triompher ou, du moins, par confondre les vices des civilisés..
Origine Arlequin Sauvage reprend des thèmes préfigurés dans Des cannibales de Montaigne, le chapitre du Livre Un de ses Essais, où il relate la réaction de Brésiliens en visite en France à la civilisation de ce pays. Nolant de Fatouville s’est également montré sévère envers la France civilisée, avec les attaques virulentes de son Arlequin empereur dans la lune écrit pour la scène italienne. Dufresny fait venir un Siamois à Paris dans ses Amusements sérieux et comiques (1705) et le laisse observer et converser, tout comme Montesquieu avec ses Perses dans les Lettres persanes (1721). Le lien avec le Dialogue de Lahontan et d’un sauvage de l’Amérique a également été explicitement pointée, notamment la critique de la propriété et de l’argent, l’aliénation sociale..
Personnages vignette|redresse|Carlin, qui a repris le rôle de Thomassin, mort en 1739. Lélio : un jeune Parisien, amant de Flaminia. Mario, autre amant de Flaminia. Pantalon, père de Flaminia. Flaminia, amante de Lelio : Silvia. Violette, suivante de Flaminia : . Arlequin : « sauvage » ramené d’Amérique par Lelio : Thomassin. Scapin, valet de Lelio. Un marchand. Un passant. L’Hymen. L’Amour. Troupe d’Amours. Troupe de Plaisirs. Troupe d’Archers.
La scène est à Marseille.
Intrigue Acte Lelio revient d’Amérique à Paris, accompagné d’un autochtone pris à son service qu’il appelle Arlequin. Lelio retrouve son amante, Flaminia, que son tuteur Pantalon veut marier à un homme riche. Arlequin découvre le monde urbain et la civilisation française avec un œil totalement neuf et naïf. Face au concept d’argent qu’il ne comprend pas, il se sert librement chez un marchand (Mario), ce qui provoque un premier conflit avec les lois de la cité.
Acte Arlequin, doté d’une logique naturelle et sans artifice, interroge Lelio et Violette sur le fonctionnement de la société. Il s’indigne de la notion de propriété privée, de la pauvreté qu’il voit dans les rues, et du fait que les hommes doivent travailler pour survivre alors que la nature donne tout gratuitement. Sa franchise absolue bouscule les codes de la politesse et de la séduction amoureuse à la française.
Acte Pantalon tente d’user de son autorité pour forcer le destin de Flaminia, mais Arlequin, par sa ruse involontaire et son bon sens, ridiculise le tuteur. Après plusieurs quiproquos liés aux coutumes occidentales (le mariage, la justice, le droit), le dénouement permet de triompher des obstacles. Lelio et Flaminia peuvent s’unir. Arlequin, quant à lui, refuse de rester dans cette société qu’il juge hypocrite et folle, et choisit de retourner dans ses forêts natales.
Réception À sa création, Arlequin sauvage a connu un succès retentissant. Elle s’impose rapidement comme la pièce la plus jouée du répertoire de la Comédie-Italienne au , totalisant plus de 268 représentations entre 1721 et 1791. Ce triomphe dépasse de loin la popularité de certaines grandes comédies contemporaines de Marivaux auprès du public de l’époque.. Remise au théâtre avec augmentation de deux scènes, le 18 juin 1723, et a été aussi applaudie qu’à la première fois. Le public l’a revue avec plaisir toutes les fois qu’on l’a donnée..
Reprises La pièce a été régulièrement reprise et applaudie à la Cour, notamment devant le roi à Versailles et à Fontainebleau. Elle s’est également exportée à l’international avec des représentations en province, à Bruxelles et en Allemagne, et fait l’objet de plusieurs traductions. En 1792, l’œuvre traverse l’Atlantique et est jouée à Québec par la troupe des Jeunes Messieurs Canadiens, devenant l’un des premiers témoignages théâtraux marquants en Nouvelle-France..
Analyse Delisle est l’un des précurseurs des philosophes militants de la fin du . Comme Marivaux, il ne souhaitait pas renverser l’ordre ancien, mais voulait corriger les abus du temps par une démarche rationnelle structurée. Il est le premier à avoir exprimé avec autant de clarté et de force l’opposition de « l’état de nature » à « l’état de civilisation ». Lorsqu’il fait dire à son sauvage : « Je suis d’un grand bois, où il ne croît que des ignorants comme moi, qui ne savent pas un mot des lois, mais qui sont bons naturellement », il n’ouvre pas seulement la voie à la comédie larmoyante, mais il exprime l’idée même sur laquelle Rousseau fondera tout son système de philosophie une trentaine d’années plus tard.
Postérité Arlequin sauvage a ouvert la voie à un genre théâtral prolifique au : la comédie philosophique et sauvage, qui influencera directement des auteurs comme Marivaux, dans l'Île des esclaves ou Voltaire, dans l'Ingénu. Pourtant, la vie et l’œuvre de Delisle ont longtemps été oubliée de la critique. Gustave Lanson l’évoque en passant, dans une note sur Marivaux et dans un chapitre consacré aux sources de Jean-Jacques Rousseau. La pièce revêt néanmoins une importance historique pour l’évolution des idées au . Elle a également servi d’introduction à l’arlequinade en France..
Voltaire écrit, en préface des Scythes que, lorsqu’il a annoncé à un cercle mondain qu’il s’apprêtait à donner au public cette comparaison entre les coutumes et traditions américaines et européennes, a aussitôt répondu : Jean-Jacques Rousseau, qui est étroitement associé à ce concept, a mentionné le succès de la pièce de Delisle dans sa Lettre sur les spectacles adressée à d’Alembert. Arlequin sauvage a contribué à l’intérêt croissant pour le concept intellectuel, central à l’époque, du bon sauvage. Dans son étude sur l’exotisme américain dans la littérature française de cette période, Gilbert Chinard remarque que le succès des idées de Rousseau sur l’état de nature, exprimées dans le Discours sur l’inégalité et Du contrat social, est en grande partie dû au fait que leur voie avait été préparée par des pièces de théâtre comme Arlequin Sauvage.
Adaptations En 1758, une adaptation d’Arlequin Sauvage de John Cleland a été publiée à Londres sous le titre : Tombo-Chiqui, or, The American savage, divertissement dramatique en trois actes.
Redécouverte 2009 : par la compagnie Les Passagères, dans une mise en scène de Mickaël Le Bihan, au festival de théâtre de Belle-Île-en-Mer. 2011-2012 : le metteur en scène Thierry Pillon crée une nouvelle adaptation franco-canadienne de la pièce. Présentée à Paris, à Québec ainsi qu’à Nantes dans le cadre du festival Les Art’Scènes.
Éditions . . .
Notes et références
Bibliographie . . .
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