Mosaïque est un magazine télévisé français diffusé sur France Régions 3 (FR3) entre 1976 et 1987, destiné en priorité aux populations immigrées. Il est créé par le cinéaste algérien Tewfik Farès avec le soutien du secrétaire d'État aux Travailleurs immigrés Paul Dijoud.
Diffusé chaque dimanche matin, le magazine propose des reportages multilingues sur les cultures et les pays d'origine des immigrés, de la musique et des rubriques pratiques, avant d'évoluer, à partir de 1987, vers un format plus proche de l'actualité. Il rencontre un large succès, jusqu'à quatre ou cinq millions de téléspectateurs certains dimanches, mais fait l'objet de critiques récurrentes sur son caractère folklorique, sa proximité avec l'État et son rôle dans la diffusion de la politique d'aide au retour. Il est supprimé en 1987 et remplacé par Ensemble aujourd'hui puis Rencontres.
Historique Création Le cinéaste algérien Tewfik Farès entre à l'Office national de promotion des cultures immigrées (ONPCI) à travers son ami le sociologue Abdelmalek Sayad, dont la compagne Mounia Ouri y travaille alors et le met en relation avec la direction de l'office. À l'automne 1976, dans un contexte de fin de la croissance économique et de montée du chômage où l'État cherche à stabiliser la population étrangère installée en France, et d'une demande des associations d'immigrés, le secrétaire d'État aux Travailleurs immigrés Paul Dijoud confie à Farès et à deux autres réalisateurs, le cinéaste portugais Manuel Madeira et le réalisateur français Antoine Hess, le soin de concevoir une nouvelle formule destinée à remplacer Immigrés parmi nous, une émission de conseils pratiques pour l'adaptation des travailleurs immigrés produite par le Centre d'études et de documentation sur l'immigration (CEDIM). Le titre Mosaïque est alors déposé à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique et le projet est accepté par l'organisme chargé de la promotion culturelle des immigrés. L'émission est diffusée sur FR3 le dimanche matin de 10 heures à 12 heures à partir du 26 décembre 1976. Le succès est immédiat, l'audience atteignant certains dimanches quatre à cinq millions de téléspectateurs.
Contenu Le magazine poursuit plusieurs objectifs, faire connaître les cultures étrangères présentes en France, entretenir le lien des immigrés avec leur pays d'origine, et constituer un espace commun entre communautés et société d'accueil. Il vise aussi à encourager le retour des immigrés dans leur pays d'origine, en cohérence avec la politique de retour des travailleurs immigrés menée par l'État à la même période. Il se présente comme un rendez-vous à la fois utilitaire et récréatif, adressé indifféremment aux téléspectateurs français et immigrés.
Dans sa première formule, les sujets sont traités dans la langue d'origine des intervenants, avec un sous-titrage ou une traduction reprise par le présentateur suivant. Reportages sur les pays d'origine, actualités des foyers et des associations, alphabétisation, condition féminine, scolarité et musique traditionnelle composent l'essentiel des sommaires. Claire Frachon et Marion Vargaftig relèvent un ton chaleureux mais marqué de paternalisme, que les associations d'immigrés tolèrent en jugeant le magazine trop folklorique mais utile. Les reportages s'appuient sur la collaboration des sept pays liés à la France par des accords de main-d'œuvre (Maroc, Tunisie, Algérie, Yougoslavie, Portugal, Turquie, Espagne).
Tewfik Farès produit et réalise l'émission. Le présentateur principal est Jean-Michel Dhermay, entouré de Djelloul Beghoura, Coralia Vieira, Keriman Ulusoy, Mouloud Mimoun, Mirjana Robin, Kerem Topuz, Jorge Verissimo, Luisa Lemos Viana, Miguel Pons, Guy Menga, Bernard Baissat, Carole Benoit, Jacques Pfirrmann, Pierre Chatignoux, Carlos Saboga, et Slimane Zeghidour. En janvier 1982, Jean-Michel Dhermay quitte le plateau, et Carlos Saboga, Mouloud Mimoun et Djelloul Beghoura reprennent l'animation. Le producteur délégué Maurice Delbez explique alors vouloir et au sein de l'équipe.
Production Alors que les magazines équivalents diffusés ailleurs en Europe sont produits en interne par les chaînes publiques, Mosaïque est financée de l'extérieur. Son antenne et sa production sont payées par le Fonds d'action sociale (FAS), organisme public rattaché au ministère des Affaires sociales. Sur FR3, le magazine est diffusé au titre de la formation permanente prévue par le cahier des charges de la chaîne, aux côtés des émissions fournies par les ministères de l'Éducation et des Universités.
La fabrication du magazine est déléguée d'année en année à des associations loi de 1901. Deux structures distinctes sont créées en 1976 à la suite de circulaires de septembre et de décembre, l'Office national de promotion culturelle des immigrés, destiné aux immigrés, et le Centre d'étude et de documentation sur l'immigration, destiné au public français. Elles fusionnent le 30 novembre 1977 pour former Information, culture et immigration, rebaptisée Agence pour le développement des relations interculturelles (ADRI) en 1982, laquelle sous-traite à des prestataires extérieurs. FR3 n'assure elle-même la production exécutive que sur une période limitée.
Les rushes des reportages tournés à l'étranger sont systématiquement visionnés avant diffusion afin d'en retirer ce qui pourrait poser problème sur le plan politique. Ce contrôle n'est cependant jamais total, un quart des émissions se déroulant en public et en direct. Les ambassades des pays d'émigration surveillent également l'antenne et interviennent lorsque des propos jugés hostiles à leur gouvernement y sont tenus, comme lorsque l'ambassade du Maroc proteste en 1978 après qu'un présentateur a évoqué la question du Sahara occidental. Un déplacement de l'émission à Alger fin novembre 1980 tourne également court lorsque la télévision algérienne impose la diffusion d'un reportage critique sur la scolarisation des enfants algériens en France, ce qui provoque des remous au sein du secrétariat d'État.
Rapport Gaspard vignette|Françoise Gaspard. Commandé en 1982 par le secrétaire d'État chargé des immigrés François Autain à la députée-maire de Dreux Françoise Gaspard, dans le cadre de la politique d'insertion voulue par la gauche, un rapport dresse un bilan critique du magazine, pointant une audience en baisse, un coût de production jugé excessif, et un horaire mal choisi. Il pose plus largement la question de la pertinence des émissions communautaires, susceptibles selon lui de renforcer les logiques de ghetto plutôt que de favoriser une présence des immigrés répartie dans l'ensemble des programmes. Sans remettre en cause la poursuite de Mosaïque, il en réclame une modernisation, jugeant son contenu daté et trop tourné vers une nostalgie qui ne correspond plus aux attentes d'une génération ayant naquit ou grandi en France.
Les préconisations du rapport, perçues comme risquant de fournir un prétexte au désengagement du FAS, ne sont pas suivies dans l'immédiat et l'émission se contente d'aménagements limités. Une refonte plus profonde a lieu en 1987 et le magazine associe désormais actualités, reportages français et étrangers, programmes jeunesse, variétés et rubriques pratiques, avec une volonté affichée de mettre en avant les parcours de réussite et le tissu associatif immigré.
Des sondages réalisés en 1986 et 1987 confirment cependant l'érosion de l'audience, attribuée à l'horaire et à un déséquilibre dans la représentation des communautés, la présence maghrébine étant jugée disproportionnée par rapport aux autres origines. Les conseillers de programmes réclament alors un renouvellement des équipes par de jeunes réalisateurs issus de l'immigration et une adaptation de la forme du magazine face à la concurrence des autres chaînes.
Suppression Un nouveau projet est soumis au FAS à la veille de l'été 1987, au moment où son conseil d'administration se renouvelle. Mosaïque disparaît sans préavis le 4 octobre 1987. Le FAS lui substitue Ensemble aujourd'hui, toujours produit par l'ADRI et placé sous la même tutelle ministérielle, diffusé le dimanche mais confié à une équipe et une ligne différentes. Ce nouveau magazine ne dure qu'un an, de novembre 1987 à décembre 1988, avant de s'arrêter de manière toute aussi brusque. Rencontres lui succède en janvier 1989 et disparaît fin 1991, sur décision du ministre des Affaires sociales et de l'Intégration Jean-Louis Bianco.
Réception Dès 1978, la journaliste Catherine Humblot décrit Mosaïque comme une émission délibérément folklorique, dont la dimension politique est sciemment occultée. Manuel Madeira, l'un des trois concepteurs originels du magazine, dénonce une censure qui s'exerce selon lui à tous les niveaux de sa fabrication. Son contrat n'est pas renouvelé au cours de l'année 1977, au moment où l'émission relaie, selon lui, sans recul critique les nouvelles mesures d'incitation au retour portées par le secrétaire d'État Lionel Stoléru. En 1989, Humblot qualifie Mosaïque d'émission-ghetto et de courroie de transmission entre le secrétariat d'État et le monde des immigrés.
Chez les jeunes issus de l'immigration, Mosaïque suscite le rejet, l'émission étant perçue comme en décalage permanent avec leur réalité. Ils reprochent à l'équipe de Tewfik Farès sa proximité avec les ambassades des pays d'origine et avec les autorités françaises, ainsi qu'une difficulté d'accès pour ceux qui souhaiteraient dépasser le simple témoignage et accéder à la réalisation ou à la production. Face aux critiques du rapport Gaspard en 1983, l'émission cherche à associer davantage d'artistes issus de l'immigration maghrébine à ses plateaux, sans parvenir à s'attirer les faveurs de cette génération.
Le courrier reçu par l'émission pour ses dix ans, en 1987, comprend des lettres de téléspectateurs immigrés de deuxième génération qui abordent des expériences de discrimination raciale vécues à l'école ou dans les démarches administratives. Du côté des téléspectateurs de la première génération, l'attachement nostalgique au programme domine, même si certains regrettent une évolution de la programmation musicale jugée moins centrée sur les répertoires arabe et kabyle après 1981.
Sur le plan politique, Mosaïque est critiquée à la fois par l'extrême gauche, qui y voit une propagande en faveur de l'aide au retour, et par l'extrême droite, le journal Minute l'accusant d'être une antenne de la télévision algérienne diffusant des .
Analyses vignette|Abdelmalek Sayad. Le sociologue Abdelmalek Sayad analyse les conditions sociales de la censure politique à l'œuvre dans l'émission et la hiérarchie des rôles entre les différents acteurs de sa fabrication. Selon Nadia Ouabdelmoumen et Claire Lesacher, l'équipe parvient néanmoins, ponctuellement, à contourner ce contrôle ; des messages revendicatifs passent ainsi dans des langues que le présentateur principal ne comprend pas, ou des œuvres militantes sont présentées sans mention de leur caractère polémique.
L'étude par Claire Lesacher et Nadia Ouabdelmoumen d'un reportage diffusé en 1978, « Identités de femmes », montre que les quatre Maghrébines interrogées y sont mises en scène selon un ordre allant de la plus réticente à se montrer à la caméra à la plus encline à le faire, ordre qu'elles interprètent comme censé représenter un degré croissant d'émancipation. Elles analysent également un autre reportage tourné à Marseille en 1977 sur la préformation professionnelle de jeunes femmes immigrées et y observent que les femmes immigrées sont systématiquement comparées aux femmes françaises, jamais aux hommes immigrés ou français, ce qu'elles lisent comme la marque d'un processus de différenciation culturelle articulé au genre. Elles concluent que Mosaïque participe à la fabrication d'une figure genrée et racisée de l'immigré, y compris lorsque l'émission cherche à valoriser la diversité culturelle.
Postérité