vignette|Joseph Dietzgen, artisan tanneur et philosophe autodidacte communiste auteur de l'ouvrage L'Essence du travail intellectuel humain publié en 1869. Partisan du socialisme scientifique. L'Essence du travail intellectuel humain est un ouvrage du philosophe autodidacte socialiste, artisan tanneur et travailleur manuel Joseph Dietzgen publié en 1869.

Cet ouvrage réfléchit notamment sur le rapport entre le travail intellectuel et le travail matériel, l'opposition "esprit" et "matière", la question de la "raison pratique" et de la morale etchttps://garap.org/pdf/bibliotheque/DIETZGEN_Lessence.du_.travail.intelletcuel.pdf...

L'ouvrage et son contenu Contextuellement, pour comprendre la rédaction de cet ouvrage, il est nécessaire de comprendre la complexité de la situation socio-économique qui caractérise Joseph Dietzgen : jusque dans ses dernières années, il appartient, comme il le dit lui-même « pratiquement à la couche moyenne, théoriquement au prolétariat ». C’est cette appartenance qui lui permet de se consacrer à ses études : ainsi, durant cinq années où il dirige une tannerie à Saint-Pétersbourg, son travail l’amène à une présence quotidienne, mais limitée, à l’usine, ce qui lui permet de s’investir dans ses lectures. Il a conscience du fait que la division du travail, travail manuel/travail intellectuel correspond à cette réalité de base, à savoir que l’ouvrier est exclu de la culture parce que sa situation ne lui en laisse pas le loisirWillmann, F. (2011). Travail intellectuel et travail manuel. La réflexion de J. Dietzgen, « ouvrier philosophe ». In D. Herbet (éd.), Culture ouvrière – Arbeiterkultur. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.95833.

Pour Dietzgen, les idées et les pensées étaient tout aussi réelles et matérielles que la matière physique. Comme il l'écrit dans son ouvrage : « Nous faisons la distinction entre penser et être. Nous distinguons l'objet de la perception sensible de son image mentale. Néanmoins, l'objet intangible est lui aussi matériel et réel. » Comme le souligne Anton Pannekoek, Dietzgen avait étendu le concept de matière pour inclure « tout ce qui existe et fournit le matériau de la pensée, y compris les pensées et les imaginations ».

La pensée de Dietzgen, saluée par la gauche communiste hollandaise par la suite, consistait non seulement dans la critique matérialiste de la philosophie spéculative (Kant et Hegel), mais dans le rejet aussi de la conception matérialiste vulgaire du cerveau comme reflet de la matière. Dietzgen rejetait la séparation faite par les idéalistes et les matérialistes vulgaires du XVIIIe siècle entre « esprit » et « matière ». Le cerveau n’était pas le simple réceptacle externe de l’expérience sensible, mais avant tout le lieu d’activité de la pensée. Le travail spirituel de la pensée se manifestait par l’élaboration des objets sensibles sous forme de concepts rassemblés en une totalité et une unité indissociables. D’où le rejet de l’empirisme, qui rejoignant ainsi l’idéalisme, considère que la matière est éternelle, impérissable, immuable. En réalité, comme il le dit dans son ouvrage, pour le matérialisme dialectique et historique « la matière consiste dans le changement, la matière est ce qui se transforme et la seule chose qui subsiste est le changement ». Il s’ensuit que toute connaissance est relative; elle n’est possible qu’à l’intérieur de « limites déterminées ». Enfin, cette connaissance relative de la réalité matérielle ne peut s’opérer que par l’intervention active de la conscience. Cette conscience, appelée « esprit », entre dans un rapport dialectique avec la matière. Il y a interaction permanente entre « esprit » et « matière » : « L’esprit relève des choses et les choses relèvent de l’esprit. L’esprit et les choses ne sont réels que par leurs relations. ».

Selon l'historien Philippe Bourrinet, la théorie de Dietzgen n’était pas en contradiction avec celle de Marx et Engels. Souvent, au prix de maladresses de terminologie, elle la prolongeait par l’élaboration d’une « science de l’esprit humain ». Cet « esprit » était un complexe de qualités indissociables : conscience, inconscient, morale, psychologie, rationalité. D’un point de vue révolutionnaire, l’apport de Dietzgen reposait sur une triple insistance :

l’importance de la théorie, comme appréhension et transformation radicale de la réalité; et en conséquence le rejet de tout empirisme immédiatiste et réducteur; la relativité de la théorie se modifiant avec le changement de la « matière » sociale; le rôle actif de la conscience sur la réalité, dont elle n’est pas le reflet mais le contenu même.

Une telle systématisation des leçons principales du marxisme pourrait en fait constituer un outil contre toute réduction du marxisme à un pur fatalisme économique et contre toute fossilisation des acquis de la méthode et des résultats du matérialisme historique.

Ce que Pannekoek et d'autres ont retenu de Dietzgen, c'est la compréhension de la nature matérielle de l'idéologie et de l'importance de la lutte théorique, non pas conçue de manière abstraite, mais comme partie intégrante du processus de transition.

La formulation « travail intellectuel » employé par Dietzgen n’implique pas davantage une dévalorisation de l’activité de penser ; ce serait plutôt l’inverse. Elle met cette activité sur le même plan que le travail manuel, celui de l’ouvrier, celui de l’artisan tanneur, impliquant par là la véritable universalité de cette activité, aussi indispensable à l’homme que son complément physique, voire indissociable de sa dimension physique. C’est donc de mise en cause du dualisme qu’il s’agit, ici sous la forme du dualisme corps/esprit. « Dans cet ouvrage, j’expose la faculté de penser en tant qu’organe de l’universel. » annonce-t-il dans sa préface, et c’est là-dessus qu’il s’appuie pour faire de son projet un projet politique au service de l’humanité, et, pour cette raison, d’abord du prolétariat : les couches dominantes en effet, qui se sont jusque-là octroyé le monopole de la pensée, ne sont pas à la hauteur de son essence universelle, puisqu’elles sont prisonnières de leur intérêt particulier qu’elles imposent à la classe dominée. Pour Dietzgen, le prolétariat, porteur d’universalité, parce que porteur du projet d’égalité et d’équité, devra être le véritable agent d’une pensée véritablement universelle.

La réflexion dans ce texte se situe entre deux pôles : Kant d’une part, car il s’agit expressément d’une nouvelle critique de la raison, les scientifiques matérialistes du XIXe siècle d’autre part, c’est-à-dire entre néokantisme et querelle du matérialisme. Dietzgen essaie de comprendre ce qu’il appelle Kopfarbeit, une manière d’échapper à l’hypostase de l’esprit, en refusant l’idée qu’il s’agirait d’une faculté supérieure ou a priori. En même temps, il réfute les provocations des célèbres Ludwig Büchner, Jacob Moleschott et Carl Vogt, selon lesquelles le cerveau produirait des idées comme le foie la bile. Le terme de Kopfarbeit, tout comme celui de Denkkraft, permet de passer de la notion « insaisissable » d’esprit, à la mise en évidence du fait qu’il s’agit en l’occurrence d’une activité, physique, non pas cependant de l’émanation ou de l’effet mécanique d’un organe, mais d’une fonction. En somme, la pensée procède de l’action de penser, qui est elle-même indépendante de notre volonté, mais constitutive de toute humanité : « L’homme pense d’abord non pas parce qu’il le veut, mais parce qu’il ne peut faire autrement (muss) ». C’est à travers l’analyse de la mise en œuvre de la pensée, action exercée à partir de et sur la réalité empirique, élaboration de connaissance, développement de la science, que nous pouvons la comprendre.

Dietzgen essaye de dépasser, dans cet ouvrage, autant l’idéalisme que le matérialisme : « L’idéaliste voit la source de la connaissance dans la seule raison, le matérialiste dans le monde donné aux sens. Pour venir à bout de la contradiction, il suffit de comprendre que ces deux sources de connaissance se conditionnent réciproquement. » et un peu plus loin : « Pour l’esprit, sa délivrance des liens de la matière, c’est le développement du général à partir du particulier ». Il en résulte l’affirmation d’une pensée moniste, matérialiste et dialectique, aux enjeux indissolublement philosophiques et politiques. Selon Dietzgen, le vieux matérialisme est « une manière de penser désuète et étroite » parce qu’il « n’a pas tenu compte du travail des dialecticiens allemands ». Tous les « matérialistes antérieurs », observe Dietzgen, « insistent sur leur matière de manière aussi unilatérale que les idéalistes sur leur idée ». Mais cette « querelle et cette lutte » entre ces deux positions opposées ne peuvent conduire qu’à la « confusion ». Ce qu’il faut dans cette situation, c’est la « paix » et la « conciliation ». Il faut une nouvelle approche qui synthétise le vieux matérialisme et l’idéalisme de la philosophie dialectique allemande. Chacune de ces approches est viciée parce qu’elle est unilatérale. Comme le dit Dietzgen, le « contraste entre matière et esprit » doit trouver sa conciliation dans « l’issue positive de la philosophie ». L’idée d’une synthèse de l’idéalisme et du matérialisme apparaît dans les critiques que Dietzgen adresse au matérialisme mécanique. Comme il le dit, tout comme « les idéalistes philosophiques adoraient l’esprit et le mental, les matérialistes adoraient le corps et le corporel ». « L’idéaliste surestimait l’idée, le matérialiste la matière. » Ainsi, tous deux étaient, chacun à leur manière, des « rêveurs » et des « métaphysiciens ». Tous deux « distinguaient l’esprit et la matière d’une manière fantastique et irréelle ». En conséquence, aucun d’eux ne « s’élevait à la conscience de l’unité » et du véritable « monisme ». Aucun ne reconnaissait que la « Nature » elle-même « n’est ni matérielle ni mentale », mais qu’elle est « l’une aussi bien que l’autre ». Ailleurs, Dietzgen évoque la « maladresse qui a empêché les idéalistes unilatéraux d’un côté et les matérialistes unilatéraux de l’autre de parvenir à une compréhension mutuelle ». Il préconise une réconciliation du matérialisme traditionnel et de l’idéalisme en une troisième doctrine qui réunirait les forces de chacun sans leurs faiblesses. Cette nouvelle doctrine serait une nouvelle forme de matérialisme. Compris de cette manière, le matérialisme « ne sous-estime pas l’esprit humain comme le faisaient les vieux matérialistes, et ne le surestime pas non plus comme le faisaient les idéalistes allemands ». Cette doctrine « modère les extravagances avec lesquelles les matérialistes portent leur matière aux nues, et les idéalistes leur fonction du cerveau ». Le développement de ce nouveau matérialisme est ce que Dietzgen décrit comme « l’issue positive de la philosophie ».

Le fonctionnement de la pensée s’appréhende à travers ses pratiques et productions. Aussi, la théorie de la connaissance esquissée par Dietzgen inclut-elle la connaissance scientifique, dans laquelle se réalise le travail intellectuel et par où l’activité de l’esprit touche au plus près la matière. Par la suite, Dietzgen ira jusqu’à écrire : « La méthode de la science exacte opère avec le matériau du monde des phénomènes sensibles. Dès que nous reconnaîtrons dans cette méthode l’unique mode rationnel de l’intellect, toutes les fantasmagories [de la philosophie] auront une fin ».