Le lynchage du 19 mars 1988 entraîne la mort de deux caporaux de l'armée britannique, Derek Wood et David Howes, qui furent attaqués par des membres de la foule assistant aux funérailles d'un membre de l'IRA. Ils furent ensuite abattus par l'Armée républicaine irlandaise provisoire (IRA) à Belfast, en Irlande du Nord.

Habillés en civil, armés chacun d'un pistolet Browning Hi-Power et circulant dans une voiture banalisée, les deux soldats s'engagent, apparemment par erreur, dans le cortège funèbre d'un membre de l'IRA. Trois jours plus tôt, le loyaliste de l'Ulster Defence Association Michael Stone avait attaqué les funérailles de membres de l'IRA, tuant trois personnes. Croyant que les soldats étaient des loyalistes venus perpétrer une nouvelle attaque semblable à celle de Stone, Lost Lives: The Stories of the Men, Women and Children who Died as a Result of the Northern Ireland Troubles. Mainstream Publishing, 2007. , des dizaines de personnes encerclent leur véhicule et l'attaquent. Au cours de l'incident, le caporal Wood sort son arme de service et tire un coup de feu en l'air. Les deux soldats sont ensuite extraits de leur véhicule, conduits vers un parc voisin, où ils sont passés à tabac, déshabillés et fouillés. Ils sont ensuite emmenés sur un terrain vague situé à proximité, où ils sont abattus.

L'incident a été filmé par un hélicoptère de l'armée britannique et par des caméras de télévision ; les images ont été décrites par le journaliste anglais comme étant parmi les « plus dramatiques et les plus déchirantes » du conflit en Irlande du Nord.

Deux hommes ont été condamnés à la prison à vie pour meurtre, mais ont été libérés en 1998 en vertu des accords du Vendredi saint. Plusieurs autres hommes ont écopé de peines moins lourdes pour leur participation à ces meurtres.

Contexte Ces meurtres se sont déroulés dans un contexte de violences lors de funérailles de personnalités républicaines irlandaises. La présence d'un grand nombre de policiers anti-émeutes et de soldats aux funérailles de l'IRA a été critiquée pour avoir provoqué des troubles. Le , Mairéad Farrell et deux militants de l'IRA non armés, soupçonnés de préparer un attentat à la bombe contre des militaires britanniques ont été tués par le Special Air Service (SAS) à Gibraltar lors de l'opération Flavius. Leurs funérailles communes devaient avoir lieu au cimetière de Milltown à Belfast le . Les forces de sécurité ont accepté de ne pas intervenir en échange de la garantie que les hommes armés de l'IRA n'effectuent pas de salut de trois volées. Un membre de l'Ulster Defence Association (UDA), Michael Stone, ayant eu connaissance de cet accord, a attaqué les funérailles avec un pistolet ainsi qu'un revolver et lançant des grenades dans la foule qui assistait aux enterrements, tuant trois personnes et en blessant plus de soixante.

L'une des personnes tuées est le membre de l'IRA Caoimhín Mac Brádaigh (Kevin Brady). Ses funérailles, organisées seulement trois jours après l'attaque de Michael Stone, se déroulent dans un climat de très vive tension, les personnes présentes redoutant une nouvelle attaque loyalisteTaylor, Peter. Brits: The War against the IRA. London: Bloomsbury, 2001. p. 284. . Parmi les participants figurent des membres de l'IRA chargés du maintient de l'ordre.

Derek Tony Wood, âgé de 24 ans, et David Robert Howes, âgé de 23 ans, étaient des caporaux de l'armée britannique appartenant au Royal Corps of Signals. Selon l'armée britannique, Wood et Howes n'ont pas respecté les ordres généraux leur demandant de se tenir à l'écart de la zone où se déroulaient les funérailles. Il a été supposé que les deux hommes se sont engagés par erreur dans le cortège funéraire et s'étaient trompés de chemin alors qu'ils traversaient le quartier. Howes était arrivé en Irlande du Nord une semaine auparavant. Des soldats et des policiers ont suggéré que les caporaux s'étaient « égarés » et que Wood faisait découvrir les quartiers républicains de Belfast à son collègue récemment arrivéWare, John. "Guns, grenades and lynchings: Revisiting the funeral murders" . The Irish Times. 19 March 2018. Retrieved 21 March 2018.. L'ancien soldat britannique Seán Hartnett a affirmé que les caporaux appartenaient au Royal Corps of Signals et étaient affectés à une unité militaire de surveillance connue sous le nom de Joint Communications Unit (JCU).

Meurtres Les caporaux Wood et Howes étaient habillés en civil et circulaient à bord d'une Volkswagen Passat break gris métallisé. Le cortège funéraire de Mac Brádaigh avançait le long de l'Andersonstown Road en direction du cimetière de Milltown lorsque le véhicule des caporaux apparut en sens inverse. La voiture était apparue directement vers l'avant du cortège, qui était précédé par plusieurs taxis noirs. Elle passa devant un membre du service d'ordre du Sinn Féin qui avait fait signe au conducteur de changer de direction. Les personnes présentes aux funérailles déclarèrent avoir cru être attaquées par des loyalistes d'UlsterMore prisoners released . BBC News, 26 November 1998. Retrieved on 1 August 2008..

Le conducteur monta ensuite sur un trottoir, dispersant les participants au cortège, avant de tourner dans une petite rue adjacente. Celle-ci étant bloquée, le conducteur fit alors marche arrière à grande vitesse, se retrouvant au milieu du cortège funèbre. Wood tenta de sortir le véhicule du cortège, mais sa voie de sortie était bloquée par un taxi noir.

Une foule en colère assailit immédiatement le véhicule, en brisa les vitres et tenta d'en extraire les deux soldats. Wood sortit un pistolet Browning Hi-Power de 9 mm, dont chacun des deux militaires était équipé. Il passa partiellement par la fenêtre du véhicule et affolé, tira un coup de feu en l'air, ce qui dispersa brièvement la foule mais mais ni Howes ni Wood n'utilisèrent leur arme de service pour se défendre. Celle-ci revint rapidement à la charge, certains de ses membres s'en prenant à la voiture à l'aide d'une clé en croix et d'un escabeau arraché à un photographe. Les deux hommes furent finalement extraits du véhicule, puis roués de coups de poing et de coups de pied alors qu'ils étaient à terre"Army corporals killed at IRA funeral" . BBC History. Retrieved 21 March 2018..

L'agression est observée par des journalistes et des passants. La journaliste Mary Holland se souvient avoir vu l'un des deux hommes être traîné devant un groupe de journalistes :

Les deux hommes sont conduits au stade de Casement Park, situé en face des lieux. Ils y sont passés à tabac, déshabillés jusqu'à leurs sous-vêtements et leurs chaussettes, puis fouillés par un petit groupe d'hommes. La BBC et The Independent qualifient les sévices qui leur sont infligés de tortureTyler Marshall, "5 Slayings Prompt Review of Policy on IRA Funerals", Los Angeles Times, 22 March 1988.. La fouille révèle que les deux hommes sont des soldats britanniques. Leurs ravisseurs découvrent sur Howes une carte d'identité militaire portant la mention « Herford », où se trouvait une base militaire britannique en Allemagne, mais ils auraient interprété cette inscription comme « Hereford », siège du Special Air Service (SAS).

Le prêtre rédemptoriste Alec Reid, qui jouera par la suite un rôle important dans le processus de paix ayant conduit à l'accord du Vendredi saint, intervient et tente de sauver les deux soldats. Il demande également aux personnes présentes d'appeler une ambulance.L'un des ravisseurs a averti Reid de ne pas intervenir en le menaçant d'être abattu lui aussi et a ordonné à deux hommes de l'emmener.

Les deux soldats sont placés dans un taxi et conduits vers un terrain vague situé près de Penny Lane (South Link), à moins de 200 mètres de l'Andersonstown Road. Ils sont alors extraits du véhicule et abattus. Wood reçoit six balles : deux à la tête et quatre au thorax. Il présente également quatre blessures par arme blanche à l'arrière du cou. Howes reçoit cinq balles : une à la tête et quatre au corps. Chacun des deux hommes présente également de multiples blessures à d'autres parties du corps. Les auteurs quittent rapidement les lieux.

Reid entend les coups de feu et se précipite vers le terrain vague. Il pense que l'un des soldats respire encore et tente de lui prodiguer un massage cardiaque ainsi que du bouche-à-bouche. Constatant ensuite que les soldats sont morts, il ignorait s'ils étaient catholiques mais comme il l'avait fait quelques jours plus tôt, il les bénit et leur administra les derniers sacrements"Priest reveals details of soldiers' murders" . The Irish Times. 11 March 2013. Retrieved 21 March 2018..

Selon le photographe David Cairns, bien que les photographes présents aient vu leurs pellicules confisquées par l'IRA, il parvient à conserver la sienne en quittant rapidement les lieux après avoir pris une photographie de Reid, en noir, agenouillé aux côtés du corps presque dévêtu de Howes en croix, le prêtre regardant directemen l'objectif, témoin de l'horreur, les lèvres tachées de sang. La photographie de Cairns est par la suite désignée par le magazine Life comme l'une des meilleures images des cinquante dernières années, aussi tragique qu'indélébible.

L'ensemble de l’évènement est filmé par un hélicoptère de l'armée britannique qui survole les lieux. Un soldat anonyme du Royal Scots a déclaré que sa patrouille de huit hommes se trouvait à proximité et avait été témoin de l'attaque contre le véhicule des deux caporaux, mais qu'elle avait reçu l'ordre de ne pas intervenir. Des soldats et des policiers arrivent sur les lieux trois minutes après que les deux militaires ont été abattus. Un porte-parole de l'armée britannique explique que les forces armées ne sont pas intervenues immédiatement, car elles avaient besoin de temps pour évaluer la situation et craignaient de tomber dans une embuscade de l'IRA. Il ajoute que l'importance du cortège funéraire a également retardé leur arrivée sur les lieuxSanders, Andrew. Times of Trouble: Britain's War in Northern Ireland. Edinburgh University Press, 2012. p. 93.

Peu après, l'IRA a publié un communiquéFeeney, Brian. Sinn Fein: A Hundred Turbulent Years. University of Wisconsin Press, 2003. p. 353 :

Conséquences Le secrétaire d'État pour l'Irlande du Nord, Tom King, exprime que l'attaque du cimetière de Milltown et les assassinats de Wood et Howes sont « totalement inacceptables » et qu'ils « exigent un réexamen immédiat du dispositif de maintien de l'ordre à mettre en œuvre lors des futures funérailles ». Le député conservateur Michael Mates défend toutefois la politique de non-intervention, déclarant : « Un retour à un maintien de l'ordre plus musclé pourrait provoquer des émeutes, ce que recherche l'IRA afin de pouvoir dire au monde : “Ils ne nous laissent même pas enterrer nos morts en paix” »"IRA claims killing of policeman". Associated Press. 21 March 1988..

Le dirigeant du Fine Gael, Alan Dukes, le chef du Parti travailliste irlandais, Dick Spring, ainsi que le Taoiseach Charles Haughey condamnent tous les assassinats. La Première ministre britannique, Margaret Thatcher, qualifie ces derniers d'« acte d'une sauvagerie effroyable ».

Le , le caporal Roy Butler de l'Ulster Defence Regiment a été abattu à Belfast avec l'une des armes prises aux caporaux.

Deux hommes, Alex Murphy et Harry Maguire, sont reconnus coupables du meurtre des deux caporauxIRA funeral killers freed. The Independent, 27 November 1998.. Ils sont condamnés à la réclusion à perpétuité en 1989, avec une période de sûreté recommandée de 25 ans minimum. Murphy reçoit une peine supplémentaire de 83 ans et Maguire une peine supplémentaire de 79 ans pour violences physiques, séquestration ainsi que possession d'une arme à feu et de munitions. Lors du prononcé de la peine, Sir Brian Hutton déclare :