Le Ruzang (en chinois : 儒藏, « trésor des lettrés » ou « trésor confucéen »), souvent traduit par Canon confucéen, est un projet de compilation et d'édition critique de la littérature confucéenne classique, mené par l'université de Pékin. Conçu à l'image des grands canons bouddhistes et taoïstes compilés depuis la dynastie Song, ce corpus vise à rassembler, collationner et publier de manière scientifique les textes du confucianisme, tout en y intégrant les œuvres issues des traditions connexes d'Asie orientale.
Si plusieurs érudits des dynasties Ming et Qing avaient déjà esquissé l'idée d'un tel recueil, c'est le philosophe Tang Yijie qui la relance en 1989, avec l'ambition de promouvoir la culture chinoise face aux défis contemporains. Officiellement soumis à l'université de Pékin en 2002 puis soutenu par le ministère de l'Éducation en 2003, ce chantier d'envergure démarre la même année sous la direction de Tang Yijie et du rédacteur en chef honoraire Ji Xianlin, mobilisant à terme près de 500 chercheurs issus d'une centaine d'institutions en Chine, en Corée, au Japon et au Vietnam. L'entreprise prend une dimension politique accrue en 2014, lorsque le président Xi Jinping lui apporte un soutien déterminant. En effet, après avoir longtemps rejeté le confucianisme comme un vestige du passé, le Parti communiste chinois en fait aujourd'hui le fondement de son éthique de gouvernance.
L'œuvre se déploie en deux phases majeures. La première aboutit en 2023 par l'achèvement de l'Édition des Essentiels, un ensemble de 339 volumes réunissant plus de 500 écrits chinois et étrangers, classés selon la et soumis à un rigoureux travail philologique. La seconde phase, consacrée à l'Édition intégrale, ambitionne de réunir plus de œuvres dans plus de volumes. Sa finalisation est désormais envisagée entre 2041 et 2046 grâce à l'intégration des humanités numériques et de l'intelligence artificielle. De plus, la plateforme numérique du projet, , mise en service en 2023, propose un accès public et gratuit à des versions numériques fiables des classiques.
Développement Si des canons bouddhistes et taoïstes ont été régulièrement compilés depuis la dynastie Song (960-1279), aucun équivalent confucéen n'avait encore vu le jour. Plusieurs érudits des dynasties Ming et Qing ont bien tenté d'initier un tel ouvrage, mais leurs propositions sont restées lettre morte. Pour le philosophe Tang Yijie, cette absence historiographique ne correspondait pas au statut de courant de pensée dominant qu'a occupé le confucianisme dans l'histoire de la Chine.
Pendant plus d'un siècle, les enseignements de Confucius ont été rejetés par le Parti communiste chinois, qui les considérait comme les vestiges d'un passé rétrograde incompatibles avec la modernisation marxiste et socialiste du pays. Pourtant, la doctrine opère un retour spectaculaire sous la direction du président Xi Jinping. Le confucianisme devient le fondement de l'éthique et de la gouvernance impériales chinoises, tandis que les classiques chinois se transforment en piliers pour consolider l'assise intellectuelle et la philosophie de gouvernance de Pékin, dans un contexte de compétition idéologique accrue avec l'Occident dirigé par les États-Unis. Le projet intègre également des contributions de chercheurs internationaux, une démarche par laquelle Pékin cherche visiblement à séduire les Chinois d'outre-mer. Les experts soulignent toutefois que les tensions géopolitiques actuelles, ainsi que la perception d'un confucianisme essentiellement centré sur l'identité Han, constituent des obstacles à cette ouverture.
En 1989, Tang Yijie relance l'idée de compiler un Canon confucéen. Son ambition est d'en faire un système documentaire indépendant, capable de promouvoir la culture chinoise tout en offrant des clés de réflexion face aux défis environnementaux et sociaux de l'humanité, mais aussi d'expliquer la survie et le développement de la nation. Après avoir consulté des experts de premier plan comme Ji Xianlin, , et , il soumet officiellement son projet à l'université de Pékin en 2002. L'initiative reçoit l'appui du ministère de l'Éducation l'année suivante, sous la présidence de Hu Jintao.
Le chantier démarre officiellement en 2003 sous la direction de Tang Yijie en tant qu'expert en chef, tandis que Ji Xianlin assume le rôle de rédacteur en chef honoraire. Le projet mobilise près de 400 chercheurs à ses débuts et près de 500 au total depuis son lancement. Ces universitaires sont issus de près de 100 établissements et institutions de quatre pays : la Chine, la Corée, le Japon et le Vietnam. L'importance du projet est considérablement rehaussée en 2014 lorsque Xi Jinping devient le premier président chinois à s'impliquer dans cette entreprise en lui apportant un soutien déterminant. Après le décès de Tang Yijie en 2014, la rédaction en chef exécutive est reprise par Li Zhonghua et Wei Changhai, tandis que le professeur Wang Bo lui succède à la tête du projet.
Entre-temps, en 2004, l'université de Pékin fonde le Centre de compilation et de recherche du Ruzang pour structurer les opérations de ce projet d'envergure, dont le budget est estimé à 150 millions de yuans. La même année, la Maison d'édition de l'université de Pékin crée un département dédié aux livres classiques et à la culture afin de prendre directement en charge l'édition et la publication de l'œuvre. Durant plus de vingt ans, cet éditeur s'implique profondément dans le processus de compilation en étroite collaboration avec le centre de recherche. En Chine, cette initiative rappelle les immenses projets de canons impériaux qui n'ont été entrepris qu'à de rares reprises au cours des dernières années, et aspire à devenir une source majeure d'inspiration pour une meilleure gouvernance.
Parallèlement, l'Édition des Essentiels est alors classée parmi les priorités du Fonds national des sciences sociales. Son comité de direction, constitué en 2006, maintient Ji Xianlin comme rédacteur en chef honoraire, mais confie la direction éditoriale à Tang Yijie, , Sun Qinshan et An Pingqiu. En 2014, la collection franchit le cap des cent volumes publiés. Le , l'ouvrage, publié par la Maison d'édition de l'université de Pékin, se voit décerner le Prix du livre lors de la 6e édition des , la plus haute distinction nationale du secteur décernée tous les trois ans.
Contenu Le projet s'est donné pour objectif de rassembler l'ensemble des œuvres classiques du confucianisme, notamment les , afin de constituer un corpus de référence comparable aux canons taoïste et bouddhique. Le travail se déploie en deux grandes phases : L'Édition des Essentiels (jīnghuá biān, 精华编) : Cette première étape se concentre sur les écrits confucéens les plus marquants. La section nationale, dont la publication s'est étalée jusqu'en 2022, compte 510 écrits répartis dans 282 volumes. En 2023, la parution d'un volume d'introduction (juànshǒu, 卷首) est venue finaliser le travail principal de cette édition. Le corpus complet intègre également plus de 150 ouvrages en chinois classique issus des traditions japonaise, coréenne et vietnamienne. Bien que l'achèvement de cette phase ait été initialement prévu entre 2018 et 2019, l'ensemble représente finalement environ 339 volumes pour près de 230 millions de caractères (la seule section chinoise en totalisant environ 200 millions). Le travail philologique comprend le recensement des variantes, le collationnement des textes, la ponctuation et la rédaction de notices explicatives. Un second volet prévoit d'y adjoindre 160 textes confucéens supplémentaires en provenance du Japon, de Corée et du Vietnam, ainsi que le Catalogue général du Ruzang. Les écrits de la section chinoise sont classés selon la , répartis par sections, catégories et sous-catégories, à l'exception des textes mis au jour par l'archéologie qui font l'objet d'une liste distincte. L'Édition intégrale (quán běn, 全本) : Au cours de cette seconde phase, le projet change d'échelle pour incorporer l'Édition des Essentiels au sein d'un ensemble beaucoup plus vaste. Ce recueil final ambitionne de rassembler plus de œuvres réparties dans plus de volumes, pour un total estimé à environ un milliard de caractères. Alors que les prévisions initiales tablaient sur un achèvement en 2025, l'intégration des technologies d'intelligence artificielle permet désormais à l'équipe du Ruzang d'envisager une finalisation d'ici 15 à 20 ans (soit entre 2041 et 2046).
Rigueur méthodologique La lenteur qui marque les débuts du projet s'explique par deux facteurs majeurs. D'une part, les chercheurs ont choisi de tourner le dos aux simples réimpressions en fac-similé au profit d'une mise en page imprimée moderne, entièrement ponctuée et présentée sous forme d'édition critique, une approche directement inspiré du succès de l'édition japonaise Taishō shinshū daizō-kyō pour le bouddhisme. D'autre part, la direction impose un protocole de relecture drastique en 11 étapes presque exclusivement manuelles, allant de l'examen des premières épreuves jusqu'au triple contrôle final par la maison d'édition.
Numérisation et intelligence artificielle Pour le lancement de l'Édition intégrale, le centre a choisi de s'appuyer sur les humanités numériques afin d'éviter un allongement indéfini des délais. La plateforme numérique dédiée à l'Édition des Essentiels, planifiée et développée conjointement aux volumes imprimés, a été lancée officiellement en 2023. De plus, la Maison d'édition de l'université de Pékin a collaboré avec des éditeurs étrangers afin d'héberger cette plateforme en Europe et d'en assurer le déploiement mondial. En décembre 2024, la fondation caritative de ByteDance fait un don de 25 millions de yuans à l'université de Pékin pour financer ce virage numérique et fournir la technologie de sa plateforme intelligente .
Désormais, toute l'équipe du Ruzang, y compris le directeur adjoint et membre du comité de rédaction Sha Zhili, utilise cet outil en ligne pour le collationnement. L'intelligence artificielle intervient à travers un processus en quatre étapes : Indexation : Création de la notice du classique et traitement du texte de base en fac-similé (pour en vérifier le volume et la pagination). Transcription : Reconnaissance automatique des textes par OCR pour convertir les images en fichiers modifiables, l'IA surlignant en couleur les caractères douteux pour orienter la vérification humaine. Mise en forme : Structuration du texte où l'IA extrait automatiquement les titres, applique une première ponctuation, reconnaît les entités nommées et segmente les paragraphes sous le contrôle des chercheurs. Collationnement multi-versions : L'IA identifie instantanément les variantes textuelles entre les différentes éditions historiques d'un même ouvrage. Les chercheurs s'épargnent ainsi une comparaison manuelle fastidieuse et peuvent se concentrer directement sur l'arbitrage critique et la rédaction des notes.
Pour les universitaires, l'IA absorbe les tâches répétitives et réorganise visuellement le texte selon un procédé calqué sur la méthode traditionnelle du zhexiao (折校, collationnement par comparaison visuelle ligne à ligne), tout en limitant le risque d'oublier des variantes. Le projet s'appuie également sur d'autres ressources numériques plus anciennes, notamment la base de données Airusheng (爱如生) du professeur Liu Junwen de l'université de Pékin, ainsi que sur les fonds numérisés des bibliothèques publiques et universitaires.
Diffusion publique