Marcel Letertre, couramment désigné dans les sources locales comme Marcel Letertre père, né le à Châteaubriant et disparu après le à Terezín, est un commerçant, ancien combattant, résistant français et déporté.
Engagé dans des actions de résistance dès 1940, il participe ensuite aux activités de Libération-Nord et devient l'adjoint de Bernard Dubois au sein du réseau Oscar-Buckmaster, lié à la section française du Special Operations Executive britannique. Il coordonne une partie des activités clandestines du secteur de Châteaubriant : renseignement, faux papiers, hébergement de fugitifs et préparation de parachutages d'armes.
Arrêté le 30 novembre 1943, il est emprisonné à Rennes puis interné au camp de Royallieu à Compiègne. Il est déporté le 27 avril 1944 vers Auschwitz, avant d'être transféré à Buchenwald, Flossenbürg puis au kommando de Flöha. Il survit à l'évacuation du camp et atteint Terezín, où il est libéré en mai 1945, mais disparaît avant son rapatriement.
Les notes qu'il rédige clandestinement en prison et en déportation sont rapportées en France après la guerre et publiées en 2005 sous le titre Marcel Letertre : Notes de déportation. À Flöha, il côtoie notamment le poète et résistant Robert Desnos, déporté dans le même convoi.
Biographie
Origines et vie professionnelle Marcel Pierre Letertre naît le 6 juillet 1895 à Châteaubriant, alors située dans le département de la Loire-Inférieure..
Il exerce la profession de commerçant et dirige une graineterie située place de la Motte à Châteaubriant.. Son activité professionnelle lui donne de nombreux contacts parmi les commerçants, les agriculteurs et les habitants des communes environnantes, relations qui sont ensuite utilisées dans le cadre de ses activités clandestines.
Ancien combattant de la Première Guerre mondiale, il est notamment titulaire de la Médaille militaire et de la Croix de guerre 1914-1918. La notice biographique établie par l'Association des amis de la Fondation pour la mémoire de la déportation le donne également titulaire de la Croix de guerre 1939-1945 et de la Légion d'honneur. Un dossier à son nom est conservé dans la base Léonore des Archives nationales sous la cote 19800035/26/3273..
Premiers actes de résistance vignette|redresse=0.72|Le monument aux morts de Châteaubriant. Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1940, Marcel Letertre et plusieurs anciens combattants y installent un drapeau français.
Selon les documents réunis par le musée de la Résistance de Châteaubriant, Marcel Letertre participe dès juin 1940 à l'aide apportée à des militaires français menacés de captivité.
Le 25 juin 1940, il rencontre notamment, avec le sénateur Gustave Gautherot, le commandant Jean David, dont le bataillon d'environ huit cents hommes risque d'être capturé. Les soldats sont encouragés à se disperser. Marcel Letertre procure des vêtements civils au commandant David ainsi qu'à deux autres officiers, puis facilite leur déplacement vers Châteaubriant et Nantes..
Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1940, il participe, avec plusieurs anciens combattants, à l'installation d'un drapeau français au monument aux morts de Châteaubriant, à l'approche des commémorations interdites du 11 novembre.
Les témoignages recueillis après la guerre le présentent alors comme un opposant précoce à l'occupation allemande. Son fils rapporte qu'entre 1940 et 1941, Marcel Letertre cherche à réunir autour de lui d'anciens combattants et des hommes jugés fiables, susceptibles d'agir ultérieurement contre l'occupant.
L'exécution, le 22 octobre 1941, des vingt-sept otages de Châteaubriant semble renforcer son engagement. Selon le témoignage de son fils, bien qu'anticommuniste avant-guerre, il avait apporté son aide au père de Jules Delavacquerie, interné au camp de Choisel puis fusillé à la carrière de la Sablière.
Entrée dans la Résistance organisée À la fin de 1942, Marcel Letertre entre en contact avec des membres du Front national de lutte pour la libération et l'indépendance de la France, mouvement de Résistance créé sous l'impulsion du Parti communiste français mais ouvert à des résistants d'autres sensibilités.
En mars 1943, André Chauvel le met en relation avec Libération-Nord. Un groupe de renseignement est progressivement organisé autour de Châteaubriant..
Ses membres recueillent des renseignements portant notamment sur : les dépôts allemands de vivres, de carburant et de munitions ; les mouvements de troupes et de véhicules ; les changements d'états-majors ; les installations ferroviaires et les voies de communication utilisées par l'occupant.
Un plan de la gare de Châteaubriant est notamment transmis par le groupe.
Grâce à des complicités dans différentes administrations municipales, le groupe obtient également des cachets officiels provenant notamment de Martigné-Ferchaud, Retiers et Châteaubriant. Ceux-ci servent à établir de faux papiers pour des personnes recherchées, des évadés et des réfractaires au Service du travail obligatoire.
Marcel Letertre participe aussi à des opérations d'hébergement et d'évacuation de fugitifs. Un épisode rapporté par les témoignages locaux concerne deux officiers américains dont l'avion avait été abattu dans la région de Lorient et un ecclésiastique alsacien recherché par la police allemande. Leur arrivée est annoncée sous la formule codée « trois sacs de trèfle ». Les aviateurs sont hébergés dans la région avant d'être dirigés vers Nantes puis vers une filière de passage par l'Espagne.
Engagement familial L'engagement de Marcel Letertre s'inscrit dans un cadre familial. Son épouse, Geneviève Letertre, et lui ont six enfants. Elle met le domicile familial à la disposition du réseau Oscar-Buckmaster, qui en fait l'un de ses centres pour le nord de la Loire-Inférieure. Après l'arrestation et la déportation de son mari et de leur fils Marcel, elle poursuit son activité dans les rangs de la Résistance jusqu'à la Libération. Son engagement lui vaut une citation et l'attribution de la Croix de guerre 1939-1945..
Leur fils Marcel Letertre, généralement désigné dans les sources comme « Marcel Letertre fils » afin de le distinguer de son père et de leur parent homonyme, participe également aux activités clandestines. Il exerce notamment des fonctions d'agent de liaison, prend part au réseau de renseignement constitué autour de Châteaubriant et assure, avec Charles Besnard fils, une partie de l'organisation des parachutages du réseau Oscar-Buckmaster.. Arrêté le 30 novembre 1943 en même temps que son père et son cousin, il est détenu dans la cellule 64 de la prison Jacques-Cartier de Rennes. Il y est torturé au cours de ses interrogatoires, puis déporté au camp de Neuengamme, avant de revenir de déportation.
Un autre de leurs fils, Émile Letertre, est également impliqué dans la Résistance. Âgé de dix-neuf ans lors de la rafle du 30 novembre 1943, il se trouve alors au séminaire de Legé. Informé qu'il est recherché, il prend temporairement le nom de « Joseph Dupont », avec la complicité du supérieur du séminaire. Il quitte ensuite Legé et revient à Châteaubriant afin de tenir le commerce familial à la place de son père. Selon son témoignage, la Gestapo connaissait sa participation à la Résistance, mais ne procède pas à son arrestation..
Le neveu de Marcel Letertre, Marcel-Émile Letertre, employé de commerce, participe lui aussi à la Résistance. Requis pour le Service du travail obligatoire, il rejoint son oncle à Châteaubriant en 1943 et entre dans la clandestinité sous le pseudonyme de « Jacques Gérard ».. Au sein du réseau Oscar-Buckmaster, il assure les missions de liaison entre les différents groupes du secteur..
Arrêté le 30 novembre 1943 avec son oncle Marcel Letertre père et son cousin Marcel Letertre fils, Marcel-Émile est détenu dans la cellule 66 de la prison Jacques-Cartier de Rennes. Il est ensuite déporté en Allemagne et meurt en déportation le 28 avril 1945.
La présence de trois résistants portant simultanément les nom et prénom de Marcel Letertre explique l'emploi, dans les témoignages et les publications mémorielles, des désignations « Marcel Letertre père », « Marcel Letertre fils » et « Marcel Letertre neveu ».
Réseau Oscar-Buckmaster En juin 1943, une organisation de Résistance implantée à Rennes entre en liaison avec le capitaine François Vallée, connu sous les pseudonymes d'« Oscar Parson » et de « Franck », membre de la section française du Special Operations Executive britannique. L'organisation prend alors le nom de réseau Oscar-Buckmaster et étend son activité vers plusieurs secteurs de Bretagne ainsi que vers Châteaubriant..
Le réseau est dirigé par François Vallée depuis sa centrale de Rennes. La responsabilité de la Loire-Inférieure est confiée à Bernard Dubois, dit « Bonzo », qui vit à Châteaubriant sous l'identité clandestine d'André Bernard. Selon l'ouvrage collectif Telles furent nos jeunes années, Marcel Letertre est son adjoint. Le bilan établi après la guerre par Pierre Morel précise qu'il assure la coordination générale du réseau dans le secteur de Châteaubriant, assisté de Charles Besnard père..
Sous sa coordination, le groupe poursuit ses activités de renseignement et recherche des terrains susceptibles d'accueillir des parachutages d'armes et de matériel. Les emplacements retenus doivent être éloignés des centres urbains, des routes fréquentées, des lignes électriques et téléphoniques ainsi que des autres obstacles pouvant gêner les opérations. Une fois repérés et reportés sur une carte, ils sont communiqués à Londres pour approbation.
L'action du réseau comprend également la dissimulation de résistants recherchés, de réfractaires au Service du travail obligatoire et d'aviateurs alliés, ainsi que l'hébergement d'agents en déplacement et l'établissement de faux papiers. Le matériel reçu par parachutage est destiné à équiper les différents groupes en armes, munitions, explosifs et matériel de sabotage.
Afin de limiter le risque de repérage par radiogoniométrie, les communications avec Londres sont effectuées successivement depuis plusieurs lieux. Pierre Morel mentionne notamment une chapelle du château de la Haie-Besnou, le magasin du syndicat agricole de Sion-les-Mines, une maison à Vay, la chambre de Bernard Dubois à Châteaubriant et l'entrepôt de la famille Besnard. Une maison isolée située sur la route de Saint-Nazaire est repérée à cette fin par Marcel Letertre.
Démantèlement du réseau et arrestation À l'automne 1943, plusieurs groupes liés au réseau sont touchés par une succession d'arrestations à Rennes, Guer, Saint-Aubin-du-Cormier, Martigné-Ferchaud et dans le pays de Châteaubriant..
Le 30 novembre 1943, les forces allemandes organisent une importante opération à Châteaubriant et dans les communes voisines. Une partie du centre-ville est encerclée. Les policiers recherchent notamment Bernard Dubois sous son identité clandestine d'André Bernard. Celui-ci est absent et parvient à échapper à l'arrestation, mais du matériel britannique et un poste radio sont découverts dans sa chambre.
Marcel Letertre est arrêté le même jour. Les notices mémorielles indiquent comme motif la détention de matériel provenant des parachutages..
Plusieurs membres de sa famille sont également arrêtés, dont son fils et un autre parent portant tous deux le nom de Marcel Letertre. La présence de trois résistants homonymes explique l'emploi fréquent de la dénomination « Marcel Letertre père » dans les documents mémoriels.
Question de la dénonciation Les circonstances précises dans lesquelles le groupe a été identifié ne sont pas entièrement établies.
Une notice publiée en 2006 par la Fondation pour la mémoire de la déportation indique que Marcel Letertre a été « dénoncé », sans identifier l'auteur de cette dénonciation ni préciser le document sur lequel repose cette affirmation..