Ficre Ghebreyesus, né Ficremariam Ghebreyesus le à Asmara, alors située dans l’Empire éthiopien et aujourd’hui capitale de l’Érythrée, et mort le à Hamden, dans le Connecticut, est un peintre, chef cuisinier, restaurateur et militant humanitaire érythréo-américain.

Réfugié politique ayant quitté l’Érythrée à l’âge de seize ans, il séjourne au Soudan, en Italie et en Allemagne avant de s’installer aux États-Unis en 1981. Il poursuit parallèlement une activité artistique, un engagement en faveur de l’indépendance érythréenne et une carrière dans la restauration. Avec deux de ses frères, il fonde en 1992 à New Haven le Caffé Adulis, restaurant de cuisine érythréenne dont il devient le chef cuisinier.

Diplômé de la Yale School of Art en 2002, il produit plusieurs centaines de peintures dans lesquelles se mêlent abstraction et figuration. Son œuvre associe des paysages, des étendues maritimes, des architectures, des figures humaines, des animaux et des motifs inspirés notamment des textiles et de l’artisanat érythréens.

Peu exposée de son vivant, son œuvre acquiert une reconnaissance internationale après sa mort. Elle est notamment présentée au Museum of the African Diaspora de San Francisco en 2018, à la Galerie Lelong de New York à partir de 2020, à la Biennale de Venise en 2022 et chez Modern Art à Londres en 2025....

Biographie

Enfance à Asmara

Ficremariam Ghebreyesus naît le 21 mars 1962 à Asmara, au début de la guerre d'indépendance de l'Érythrée. À cette époque, l’Érythrée a été annexée par l’Éthiopie et Asmara appartient à l’Empire éthiopien.

Il est le sixième des sept enfants de Gebreyesus Tessema et de Zememesh Berhe.. Son père est juge. Selon le témoignage ultérieur d’Elizabeth Alexander, il est éloigné d’Asmara après avoir refusé de modifier certaines de ses décisions judiciaires sous la pression des autorités.

Sa mère, Zememesh Berhe, appartient à la communauté chrétienne orthodoxe. L’univers religieux dans lequel grandit Ghebreyesus influence ultérieurement certaines de ses représentations d’anges, de personnages bibliques et de figures auréolées.

Le prénom complet « Ficremariam » est généralement traduit par « amour de Marie », tandis que sa forme abrégée, « Ficre », signifie « amour » en tigrigna.

Ghebreyesus fréquente des écoles catholiques à Asmara. Grand lecteur, il reçoit durant son enfance le surnom italien mangia libro, littéralement « mangeur de livres ». Il utilise plus tard cette expression comme titre d’un autoportrait.

Son enfance se déroule dans un contexte marqué par la guerre opposant les indépendantistes érythréens au gouvernement éthiopien. Encore adolescent, il participe au mouvement de lutte pour l’indépendance de l’Érythrée..

Départ d’Érythrée et exil

En 1978, alors âgé de seize ans, Ghebreyesus quitte l’Érythrée à la demande de sa famille. Il traverse à pied la frontière avec le Soudan et devient un réfugié politique.

Au cours des trois années suivantes, il séjourne dans différentes communautés érythréennes en exil au Soudan, en Italie et en Allemagne.

Ces déplacements constituent l’une des expériences centrales de sa vie. Les thèmes du passage, de la séparation, de la recherche d’un foyer et de l’appartenance à plusieurs territoires sont fréquemment associés par les commissaires d’exposition à ses peintures ultérieures.

En 1981, il rejoint les États-Unis, où vit déjà l’une de ses sœurs. Il séjourne brièvement en Californie, puis s’installe à New York..

Engagement humanitaire et politique

Aux États-Unis, Ghebreyesus poursuit son engagement en faveur de l’indépendance de l’Érythrée. Il participe à des activités militantes et humanitaires liées à la guerre, aux réfugiés et aux besoins de la population érythréenne.

Son engagement se maintient jusqu’à l’indépendance de l’Érythrée, officiellement reconnue en 1993, et se prolonge par des actions concernant l’aide humanitaire et la reconstruction du pays.

Dans une déclaration rédigée en 2000 pour sa candidature à la Yale School of Art, il explique que ses premières peintures étaient directement liées aux souffrances, persécutions et dilemmes psychologiques vécus avant et après son départ d’Érythrée..

Il retourne en Érythrée pendant les années 1990 et y enseigne dans une école située dans une région affectée par les conséquences du conflit. Il photographie également le pays et ses habitants. Une partie de ces photographies est présentée au public plusieurs décennies plus tard, lors de l’exposition Color Is Supreme organisée en 2026..

Installation à New York et premières peintures

À New York, Ghebreyesus exerce différents emplois dans les cuisines de restaurants. Il commence à peindre vers 1990 et réalise certaines de ses premières œuvres sur la table de la cuisine de son petit appartement de Manhattan.

En 1991, il participe à une exposition collective de la Cinque Gallery, galerie new-yorkaise fondée en 1969 par Romare Bearden, Ernest Crichlow et Norman Lewis afin de soutenir les artistes afro-américains.

La même année, il reçoit un prix lors d’une exposition collective de l’Art Students League of New York. En 1992, une bourse lui permet d’étudier pendant un an au sein de cette institution..

Il fréquente également le Printmaking Workshop de Robert Blackburn, où il étudie les techniques de la gravure et de l’impression.

Caffé Adulis

En 1992, Ghebreyesus s’installe à New Haven, dans le Connecticut, où il fonde avec ses frères Gideon et Sahle le Caffé Adulis, restaurant spécialisé dans la cuisine érythréenne.

Le nom du restaurant fait référence à Adulis, ancienne cité portuaire de la mer Rouge ayant joué un rôle commercial important durant l’Antiquité.

Ghebreyesus devient copropriétaire et chef cuisinier de l’établissement. Il crée les menus et élabore des plats inspirés des traditions culinaires de l’Érythrée et de la Corne de l’Afrique.

Le Caffé Adulis contribue à faire connaître la cuisine érythréenne dans la région de New Haven. Il devient également un lieu de rencontre fréquenté par des artistes, des universitaires, des militants et des membres de la diaspora africaine.

Ghebreyesus accroche certaines de ses peintures sur les murs du restaurant. Il poursuit son travail artistique en parallèle de son activité de chef, peignant notamment durant la nuit ou pendant ses périodes de repos..

Le restaurant ferme en 2008. Ghebreyesus consacre les quatre dernières années de sa vie principalement à la peinture.

Formation universitaire

Ghebreyesus reprend des études supérieures tout en travaillant dans la restauration. Il étudie à la Southern Connecticut State University, où il obtient en 2000 un Bachelor of Arts.

La même année, il est admis au programme de peinture et de gravure de la Yale School of Art. Sa lettre de candidature contient une déclaration artistique dans laquelle il présente la peinture comme un moyen de faire face à la douleur de l’exil et de retrouver un sentiment d’appartenance.

Il obtient son Master of Fine Arts en 2002. À la fin de ses études, il reçoit le Carol Schlosberg Prize for Excellence in Painting, attribué pour l’excellence de son travail pictural.

Durant sa formation à Yale, il participe aux expositions des étudiants de première année et à l’exposition de fin d’études de l’école..

Vie familiale

En 1996, Ghebreyesus rencontre la poétesse et universitaire américaine Elizabeth Alexander. Ils se marient en 1997 et ont deux fils, Solomon et Simon.

La famille vit dans la région de New Haven, puis à Hamden. Ghebreyesus associe son travail de restaurateur et de peintre à une vie intellectuelle nourrie par la littérature, l’histoire de l’art, la musique et l’apprentissage des langues.

Selon les recherches effectuées dans ses archives familiales, il maîtrise ou étudie plusieurs langues et écrit également de la poésie, de la musique, des essais et des recettes.

Mort

Ficre Ghebreyesus meurt subitement le 4 avril 2012 à son domicile de Hamden, à l’âge de cinquante ans, d'une insuffisance cardiaque aiguë.

Au moment de son décès, la majeure partie de son œuvre n’a jamais été présentée au public. Son atelier contient plusieurs centaines de peintures, ainsi que des dessins, des pastels, des photographies, des carnets et différents documents personnels.

Son épouse publie en 2015 The Light of the World: A Memoir, récit consacré à leur vie commune, à la mort de Ghebreyesus et au deuil familial..

L’ouvrage est finaliste du prix Pulitzer de la biographie ou de l’autobiographie en 2016.

Œuvre

Production

Ghebreyesus réalise plusieurs centaines de peintures au cours d’une carrière d’environ vingt ans. The Guardian évalue sa production à plus de huit cents tableaux.

Il travaille principalement à l’acrylique sur toile, mais utilise aussi la peinture à l’huile, particulièrement au début de sa carrière. Il pratique également le dessin, le pastel, la gravure et la photographie.

Ses œuvres varient considérablement par leurs dimensions. Certaines sont de petit format tandis que d’autres atteignent la taille d’une peinture murale. City with a River Running Through, composée de quatre panneaux, mesure plus de cinq mètres de longueur.

L’artiste signe, date et titre rarement ses œuvres. Une partie des titres utilisés dans les catalogues et les expositions est donc attribuée après sa mort afin de permettre leur identification.

Cette absence fréquente de dates empêche d’établir une chronologie entièrement certaine de sa production. Les catalogues utilisent alors des datations approximatives fondées sur les matériaux, les archives, les photographies d’atelier et les témoignages de ses proches.

Entre figuration et abstraction

Le travail de Ghebreyesus se situe à la frontière de l’abstraction et de la figuration. Certaines peintures sont composées de champs colorés, de quadrillages et de motifs géométriques, tandis que d’autres représentent des personnages, des paysages, des architectures, des animaux ou des scènes narratives.

Les éléments figuratifs peuvent apparaître au sein de compositions largement abstraites. Ils ne respectent pas nécessairement une perspective unique et semblent parfois appartenir simultanément à plusieurs espaces.

Ses paysages se transforment fréquemment en paysages marins ou célestes. Des villes, des jardins, des bateaux, des poissons et des figures humaines se superposent dans des compositions non linéaires évoquant la mémoire, le rêve et le récit oral.

En 2020, The New Yorker décrit ses peintures comme se situant entre abstraction et représentation et souligne leur caractère psychologiquement chargé..

Couleur et matière

La couleur occupe une place centrale dans l’œuvre de Ghebreyesus. Il juxtapose des zones de couleurs vives, des tons plus sourds et des réseaux de lignes ou de motifs répétés.

Ses surfaces sont généralement mates. Il utilise des couches successives d’acrylique, des hachures croisées et des incisions permettant de faire réapparaître une couche de peinture inférieure.

Dans certaines œuvres, il organise la composition autour de grilles, d’échiquiers ou de blocs colorés. Ces structures peuvent rappeler à la fois l’histoire de la peinture abstraite, les textiles et les vanneries érythréennes.

Ses carnets témoignent d’expérimentations sur la géométrie, les proportions et la suite de Fibonacci, employées pour construire les rapports entre les différentes parties d’une composition.

Érythrée et mémoire de l’exil

Les souvenirs d’Asmara, les paysages de la Corne de l’Afrique, la guerre et l’expérience de l’exil constituent des références importantes de son œuvre.

Ses tableaux contiennent des architectures rappelant les bâtiments modernistes d’Asmara, des couleurs et motifs associés aux marchés et objets artisanaux de l’Érythrée ainsi que des formes évoquant les broderies et les vanneries locales.