La forêt classée de la Niégré est un massif forestier classé du Sud-Ouest de la Côte d'Ivoire, situé entre les régions du Gbôklè et de la Nawa. D'une superficie officiellement estimée à environ , selon les listes administratives de la SODEFOR, elle est l'un des derniers grands massifs forestiers du Sud-Ouest ivoirien après le parc national de Taï.
Géographie
Localisation administrative La forêt classée de la Niégré relève, selon la nomenclature de la SODEFOR, des départements de Sassandra, Soubré et Guéyo, répartis entre les régions du Gbôklè et de la Nawa, et dépend du centre de gestion forestière de San-Pédro. Elle s'étend du département de Sassandra au département de Guéyo. Le massif se situe approximativement aux coordonnées 5,476° N, -6,200° O.
Superficie Les sources ne s'accordent pas parfaitement sur la superficie exacte du massif, ce qui reflète en partie les multiples déclassements partiels intervenus au ainsi que des redéfinitions cartographiques plus récentes. Le chiffre de est le plus fréquemment repris dans la presse et les listes administratives. L'arrêté colonial de classement de 1937 mentionne pour sa part , tandis qu'une liste plus récente établie dans le cadre de l'Initiative Cacao et Forêts avance le chiffre de .
Climat et végétation Le massif appartient au domaine climatique subéquatorial du littoral et du Sud-Ouest ivoirien, où la pluviométrie moyenne annuelle oscille entre et , répartie en deux saisons des pluies et deux saisons sèches. Il relève du domaine phytogéographique des forêts denses humides guinéennes, à la charnière entre le secteur ombrophile, proche du littoral, et le secteur mésophile, plus continental.
À l'état originel, la végétation dominante y était une forêt dense humide riche en essences ligneuses de valeur commerciale ; cette formation a toutefois été très largement dégradée par les défrichements agricoles et l'exploitation forestière au fil des décennies.
Histoire Classement colonial et premiers déclassements (1937-1966) Le massif est classé par l'arrêté n° 837 S.E. de mars 1937, qui en délimite alors . Dès 1948, les autochtones du village de Dakpadou, dont le terroir se trouvait enntouré par la forêt de la Niégré à l'ouest et celle du Bolo à l'est, sollicitent un déclassement partiel; leur demande aboutit en 1956 à la sortie d'environ 5 000 hectares du périmètre classé, par l'arrêté n° 3141 du gouvernement général de l'Afrique-Occidentale française. Cette première brèche entraîne une multiplication de demandes similaires: les habitants du village godié de Kokolopozo en 1958, soixante-quatorze planteurs du village néyo de Gaoulou en 1960, puis Yao Appéla, chef et représentant des Baoulé de Sassandra, en 1964. Un nouveau déclassement de 500 hectares, au bénéfice d'un particulier, intervient en 1986 par l'arrêté n° 86-379. En 1966, des lignages godié ayant tenté de réoccuper leur ancien terroir situé au cœur du massif classé font par ailleurs l'objet de condamnations judiciaires.
Intensification de la colonisation agricole (années 1970-1990) À partir des années 1970, la forêt de la Niégré est progressivement infiltrée et défrichée, d'abord par des exploitants forestiers puis, de façon plus déterminante, par des paysans venus y développer la culture du cacao, l'État ivoirien observant alors une forme d'attentisme. Une étude publiée en 1992 recense à l'intérieur du massif environs 1 630 chefs d'exploitation, pour une population estimée à près de personnes. La pression foncière s'accentue nettement à partir de 1992, année à compter de laquelle l'exploitation clandestine du massif est considérée par les autorités comme durablement installée. En 1993, un «plan de remembrement» de la forêt classée est élaboré par la SODEFOR en vue de réorganiser l'occupation agricole du massif.
Opération de déguerpissement de 2013 et ses suites En juin 2013, la SODEFOR mène, conjointement avec l'armée ivoirienne, une vaste opération de déguerpissement dans la forêt classée de la Niégré, dans le cadre de la politique nationale de reconstitution du couvert forestier. Selon Human Rights Watch, cette opération contraint plus de personnes à fuir vers des villages voisins ou des camps de fortune; des bulldozers rasent Baléko-Niégré, principal village du massif, détruisant habitations, boutiques, école, église et marché. Les autorités ivoiriennes évoquaient à l'époque le déguerpissement d'environ planteurs clandestins de café et de cacao.
Les plantations déjà entrées en production devaient être récoltées par leurs propriétaires depuis leurs villages d'accueil, tandis que l'accès permanent au massif et tout nouveau défrichement étaient désormais proscrits et qu'un poste militaire devait y être installé pour prévenir de nouvelles infiltrations.
En juillet 2014, la Côte d'Ivoire adopte un nouveau code forestier fixant un objectif national de restauration d'au moins 20% du territoire sous couvert forestier; Human Rights Watch relève cependant que ce cadre n'a pas empêché, dans d'autres forêts classées comme Goin-Débé ou Cavally, la poursuite d'expulsions menées selon l'organisation sans préavis suffisant ni solutions de relogement pour les populations concernées.
Milieu naturel Richesse écologique aujourd'hui très dégradée Dans les années 1990, des chercheurs de l'IRD décrivent la Niégré comme un massif doté d'une richesse écologique notable, abritant de nombreuses espèces végétales et animales menacées, ce qui en faisait un enjeu de conservation important pour l'État et les bailleurs de fonds.
Cette richesse s'est toutefois érodée au fil des décennies sous l'effet conjugué de l'exploitation forestière et de l'expansion des cultures pérennes. Une étude régionale menée entre 2011 et 2017 sur vingt-cinq aires protégées de Côte d'Ivoire a inclus la forêt classée de la Niégré parmi les sites suivis pour le dénombrement, par repérage des crottiers, des populations d'éléphants de forêt.
Ses résultats classent la Niégré parmi les aires protégées ayant perdu la totalité de leur population d'éléphants et ayant été presque entièrement converties en exploitations agricoles et en zones d'habitation humaine, aux côtés d'autres forêts classées du Sud-Ouest comme Bolo-Ouest, Monogaga, Rapides-Grah, Haute-Bolo ou Okroumodou.
Plus largement, la déforestation liée à l'expansion de la cacaoculture est identifiée par plusieurs organisations environnementales comme l'une des principales causes du recul de la faune sauvage dans les aires protégées ivoiriennes, y compris pour les populations de primates.
Occupation humaine et démographie La population de la forêt classée de la Niégré associe des populations autochtones notamment godié et néyo, ethnies traditionnellement implantées dans la région de Sassandra et des populations allochtones venues s'y installer pour l'exploitation agricole, parmi lesquelles des planteurs baoulé dès les années 1960 . Le village de Baléko-Niégré constituait, avant sa destruction en 2013, la principale agglomération du massif . Les études conduites au début des années 1990 estimaient à environ le nombre de personnes vivant à l'intérieur des limites de la forêt classée, réparties en plus de 1 600 exploitations agricoles consacrées essentiellement au café et au cacao.
Gestion, protection et enjeux actuels La gestion de la forêt classée de la Niégré relève, comme celle de l'ensemble des forêts classées ivoiriennes (environ 220 à 230 selon les sources et les périodes), de la Société de développement des forêts (SODEFOR), établissement public créé en 1966 et chargé de la réhabilitation et de l'exploitation renouvelable du domaine forestier classé de l'État . Dans le cadre de sa campagne de reboisement 2021, la SODEFOR a mené, avec l'appui du Programme d'investissement forestier et d'un partenariat avec Nestlé, des opérations de reboisement de reconversion dans le secteur de «Niégré Sud», visant à transformer progressivement certaines parcelles agricoles en espaces forestiers. Le cadre juridique de gestion des forêts classées ivoiriennes a été profondément renouvelé depuis le milieu des années 2010: après le code forestier de juillet 2014, un nouveau code forestier est promulgué en 2019, suivi en septembre 2021 par un décret fixant le régime de concession de gestion à des opérateurs privés pour un ensemble de forêts classées du domaine privé de l'État.
Cette réforme, présentée par les autorités comme un moyen de mobiliser des financements privés pour lutter contre la dégradation continue du couvert forestier national, fait l'objet de débats entre le ministère des Eaux et Forêts et le syndicat des agents de la SODEFOR quant à ses modalités d'application .
Comme la plupart des massifs forestiers classés du Sud-Ouest ivoirien, la Niégré demeure confrontée à des pressions persistantes: expansion des cultures de cacao et de café, exploitation forestière informelle et, plus récemment, activités d'orpaillage clandestin observées dans plusieurs forêts classées du pays. La politique forestière nationale actuelle fixe pour objectif de porter la couverture forestière du pays à du territoire à l'horizon 2030 .
Notes et références
Catégorie:Environnement en Côte d'Ivoire