Camp de térébenthine (en anglais turpentine camp) est le nom donné aux établissements industriels du Sud des États-Unis où était organisée, du au milieu du , la récolte de la résine de pin (gemmage) puis sa distillation en essence de térébenthine (turpentine en anglais) et en colophane. Ces camps constituaient l'unité de base de l'industrie dite des « naval stores » (« munitions de marine »), qui produisait le goudron, le brai, la colophane et l'essence de térébenthine nécessaires au calfatage et à l'entretien des navires en bois, avant de trouver des débouchés plus larges dans la peinture, les vernis, le savon et la chimie industrielle. Fondée sur le travail d'abord d'esclaves puis, après l'abolition, de travailleurs pris dans des systèmes de servitude pour dettes ou de bail pénitentiaire, l'industrie des camps de térébenthine a marqué durablement l'économie et la société du Sud-Est américain, de la Caroline du Nord et la Caroline du Sud jusqu'au Texas. Terminologie et périmètre de l'industrie L'expression « naval stores » désigne l'ensemble des produits tirés de la résine des pins : le goudron et le brai, utilisés pour imperméabiliser les coques et les cordages des navires en bois, ainsi que la térébenthine et la colophane, obtenues par distillation de la gemme récoltée sur les arbres vivants« Naval Stores », NCpedia, https://www.ncpedia.org/naval-stores.. Le terme reste employé aujourd'hui par l'industrie, bien que la marine ne soit plus le principal débouché depuis l'apparition des navires en acier ; on lui préfère alors des usages dans la peinture, le vernis, le cirage, les colles et les compositions chimiques« Naval stores », South Carolina Encyclopedia, https://www.scencyclopedia.org/sce/entries/naval-stores/..

Origines coloniales et essor sous domination britannique () La production de « naval stores » se développe dans les colonies britanniques d'Amérique du Nord à partir du début du , la Grande-Bretagne cherchant à s'affranchir de ses fournisseurs scandinaves, alors indisponibles en raison de la grande guerre du Nord (1700-1721). Le Parlement britannique vote en 1705 puis en 1720 des primes destinées à encourager les colons à produire du goudron, du brai, de la térébenthine et de la colophane, seuls les navires britanniques ou coloniaux étant autorisés à transporter la marchandise« Tar and Turpentine », Econ Focus, Federal Reserve Bank of Richmond, 4e trimestre 2011, https://www.richmondfed.org/-/media/richmondfedorg/publications/research/econ_focus/2011/q4/pdf/economic_history.pdf.. La Caroline du Sud est d'abord la principale productrice, avant que l'essor de la vallée de la rivière Cape Fear ne déplace le centre de gravité de l'industrie vers la Caroline du Nord, où se développent les ports d'exportation de Brunswick (1727) puis de Wilmington (1739)« Naval Stores and the Longleaf Pine », ANCHOR (North Carolina History Curriculum), https://www.ncanchor.org/anchor/naval-stores-and-longleaf.. Dès les années 1770, la Caroline du Nord assure environ 70 % du goudron et la moitié de la térébenthine exportés d'Amérique du Nord. Ces exploitations sont généralement tenues par de petits propriétaires possédant un à quatre esclaves.

Expansion, apogée et migration vers le Sud au La production connaît un nouvel essor entre les années 1830 et 1850 : en 1840, la Caroline du Nord fournit 95,9 % des « naval stores » du pays, et en 1847 elle produit à elle seule 800 000 barils de térébenthine, pour une valeur marchande estimée entre 1,7 et 2 millions de dollars, employant près de 5 000 ouvriers dans 150 distilleries. À la fin des années 1850, les « naval stores » constituent la troisième exportation du Sud par ordre d'importance, portée notamment par l'achèvement du chemin de fer Wilmington-Weldon en 1840. Le blocus de la guerre de Sécession Le blocus des ports confédérés instauré par la marine de l'Union pendant la guerre de Sécession (1861-1865)Ce blocus profite à l'essor de l'industrie résinière des Landes de Gascogne favorisé par la loi du 19 juin 1857. interrompt presque totalement le commerce américain de térébenthine, de goudron et de colophane, provoquant une crise brutale des marchés mondiaux, notamment britanniques, qui en dépendaient largementDavid Cecelski, « The Turpentine State », 17 décembre 2017, https://davidcecelski.com/2017/12/17/the-turpentine-state/.. En Caroline du Sud, le blocus fédéral réduit l'industrie à un quasi-arrêt, dont elle ne se relève qu'à la faveur de la demande accrue liée à la guerre franco-allemande de 1870. En Caroline du Nord, la fin du commerce avec l'Union, la destruction d'une partie des forêts de pins par les troupes de William Tecumseh Sherman lors de sa marche vers la mer, la concurrence du kérosène comme combustible d'éclairage et l'épuisement des peuplements de pins à l'encens mettent fin à la prospérité de l'industrie dans l'État, qui ne retrouvera jamais son rang antérieur.

Dans la seconde moitié du , les producteurs et les ouvriers originaires de Caroline du Nord migrent massivement vers le Sud à mesure que les peuplements de pins s'épuisent, d'abord vers la Caroline du Sud puis vers la Géorgie et la Floride, avant de gagner l'Alabama, le Mississippi, la Louisiane et, en dernier lieu, les forêts de pins de l'Est du Texas : ce mouvement, que les généalogistes du Sud désignent comme la « turpentine trail », se poursuit jusqu'au début du David Cecelski, « The Turpentine Trail », 29 juillet 2019, https://davidcecelski.com/2019/07/29/the-turpentine-trail/.. La Géorgie devient ainsi le premier producteur national entre 1890 et 1905, un rang que reprend la Floride entre 1905 et 1923, avant que la Géorgie ne redevienne dominante jusque dans les années 1960« Naval Stores Industry », New Georgia Encyclopedia, https://www.georgiaencyclopedia.org/articles/business-economy/naval-stores-industry/.. Le comté de Taylor, en Floride, en est alors l'un des foyers les plus actifs« The Forgotten Turpentine Camps of Taylor County, Florida », https://perryflorida.com/the-forgotten-turpentine-camps-of-taylor-county-florida/..

Essences résinées et implantation forestière L'industrie exploite principalement le pin à encens (Pinus taeda) et le pin des marais (Pinus palustris), dont les peuplements couvraient à l'origine des dizaines de millions d'hectares de la plaine côtière, de la Virginie au Texas et jusqu'en Floride, ainsi que le Pin d'Elliott (Pinus elliottii), ces espèces produisant la gemme de plus haute qualité. Les camps s'installaient au cœur de ces forêts, souvent dans des zones peu peuplées de la région dite du « Wiregrass » du sud de la Géorgie et du nord de la Floride, ainsi que, plus tardivement, dans les Piney Woods du Texas oriental, où la compagnie Western Naval Stores fonda en 1907, dans le comté de Jasper, la localité-mère de Turpentine, centre d'un réseau de seize camps annexes, abandonnée dès 1918 après épuisement des peuplements« Forest products support naval stores », Texas A&M Forest Service, https://tfsweb.tamu.edu/history/Single-Article.aspx?id=19537..

Techniques et outils La méthode de la « boîte » Jusqu'au début du , la récolte reposait sur la méthode dite du boxing : une cavité triangulaire, la « boîte », était taillée à la base du tronc à l'aide d'une hache large, puis des entailles, ou « stries », étaient renouvelées chaque semaine au-dessus de la boîte pour faire couler la gemmeRoger Branch Sr., « On Aging with Dr. Roger Branch Sr.: Herty intros cup and gutter method », Statesboro Herald, https://www.statesboroherald.com/life/on-aging-with-dr-roger-branch-sr-herty-intros-cup-and-gutter-method-2/.. Une exploitation, appelée « crop », regroupait environ 10 000 arbres entaillés ; les « chippers » renouvelaient les stries, les « dippers » venaient prélever la gemme accumulée à l'aide d'une truelle, tandis qu'un racloir permettait de récupérer la résine durcie sur l'écorce. Cette méthode, en affaiblissant durablement l'arbre et en le rendant vulnérable aux insectes, au vent et surtout au feu du fait de la proximité de la boîte avec le sol, provoquait la destruction progressive des peuplements exploités« The History », The Longleaf Alliance, https://longleafalliance.org/what-is-longleaf/the-tree/the-history/.. Le système de la coupelle et de la gouttière (« méthode Herty ») Face à la dégradation rapide des forêts, le chimiste Charles Herty, de l'université de Géorgie, met au point en 1901-1902 un procédé de récolte moins destructeur : deux bandes de tôle galvanisée, insérées dans une entaille peu profonde pratiquée à la hachette, dirigent l'écoulement de la gemme vers une coupelle en terre cuite fixée à l'arbre par un clou. Ce système, breveté en 1902, remplace peu à peu la méthode de la boîte, en produisant une gemme de meilleure qualité tout en prolongeant considérablement la durée de vie exploitable des arbres« Naval Stores Industry », Foreverest Resources Ltd, https://foreverest.net/news-list/naval-stores-industry.. Parmi l'outillage courant du résinier américain figuraient la hache large, le « hack » (une lame courbe servant à raviver la strie), le maillet, la gouttière métallique, le racloir et l'outil de pose des coupelles. La gemme récoltée, ou « dip », était acheminée en barils vers une distillerie où elle était chauffée dans une chaudière de cuivre. Chaque baril de gemme brute produisait six à sept gallons d'essence de térébenthine, tandis que la colophane, résidu solide de la distillation, était filtrée puis mise en barils. Une exploitation pouvait ainsi produire jusqu'à 83 000 livres de térébenthine brute au cours des deux premières années d'exploitation d'un peuplement. Les incendies accidentels des distilleries, alimentées par des feux de bois, étaient fréquents et causaient de nombreux accidents parmi les ouvriers.

Organisation du travail dans les camps La hiérarchie d'un camp de térébenthine reposait, au sommet, sur un surintendant et un « woodsrider », chargés de coordonner le travail et de contrôler la qualité des tâches accomplies par les ouvriers, appelés « woodsmen »; venaient ensuite les distillateurs (« stillers »), les tonneliers chargés de fabriquer les barils, et les charretiers responsables du transport des produits vers les marchés. Le surintendant et le woodsrider étaient généralement des Blancs américains, tandis que la grande majorité des ouvriers de terrain était des Afro-Américains. Le travail était rémunéré à la pièce, en fonction du nombre de coupelles posées ou de stries renouvelées, contrôlé quotidiennement par le woodsrider. Le camp comporte des baraques rudimentaires (rough shanties) pour les ouvriers, des logements pour les contremaîtres et un magasin de la compagnie (commissary)Ce système diffère de l'organisation dans les Landes de Gascogne à la même époque, où les forêts appartiennent à des propriétaires privés liés à des gemmeurs indépendants par un contrat proche du métayage. Lesdits gemmeurs sont logés avec leur famille dans des cabanes de résinier mises à leur disposition comme logement de fonction par les propriétaires forestiers.. Tous les deux ou trois ans, une fois les peuplements voisins épuisés, l'ensemble de l'exploitation — distillerie, magasin, logements — était démonté et déplacé vers une nouvelle zone de forêt vierge.

Statut des résiniers : de l'esclavage au travail contraint L'esclavage Avant la guerre de Sécession, la main-d'œuvre des exploitations de « naval stores » de Caroline du Nord et de Caroline du Sud était en grande partie composée d'esclavesVoir l'esclavage aux États-Unis., employés aussi bien à l'entaille des arbres qu'à la collecte de la gemme et à la distillation. Certains propriétaires transférèrent leur main-d'œuvre servile lors de la migration de l'industrie vers la Géorgie après la guerre, y fondant de nouvelles exploitations avec plusieurs dizaines, voire une centaine, d'esclaves affranchis de fraîche date.

Servitude pour dettes et bail pénitentiaire