est un film japonais de Mikio Naruse, sorti en 1946.
Synopsis Dans le Japon d’après-guerre, Gorō Urashima, un ancien soldat, qui prétend être un rapatrié d'une île du Pacifique, pousse à la radio un cri étrange, en trois notes « Ha Ha Oh », censé exprimer le malheur du peuple japonais. Akako Tatsuta, jeune journaliste au Daiken Shinpō, le repère et en fait une vedette médiatique ; le directeur de son journal, Karane, revend l'affaire au Parti du bonheur du Japon, formation corrompue dirigée par Kurohara, ancien ministre de l'Éducation, qui cherche une figure populiste pour masquer des crimes de guerre et ses liens avec le marché noir et les zaibatsu. Urashima devient leur pantin, hurlant du sommet du bâtiment de la Diète devant des foules grandissantes. Otoko Gōda, fille de Gōtarō Gōda (le bailleur de fonds du Parti), se fait nommer son assistante personnelle et l'éloigne d'Akako, allant jusqu'à se prétendre la princesse sous-marine de la légende d'Urashima Tarō pour le séduire. Joshi Senkyoku, la tante d'Akako, dirige une organisation politique féminine ; elle lui répète à plusieurs reprises « Joli visage, tête vide » et tente de la ramener à la raison face à cette manipulation. Torimaru, un ami d'Urashima, s'inquiète aussi de la dérive du personnage transformé en marionnette politique et presse Akako de l'aider à retrouver l'humain sincère qu'il était avant sa récupération par le Parti. Urashima finit par se raser la barbe, redevenant méconnaissable, et dénonce publiquement le Parti comme portant « un masque démocratique » tout en préservant l'ancien système — sous les acclamations de la foule qu'il appelle à se battre pour une démocratie japonaise authentique, « un Japon heureux ».
Fiche technique
Titre français : Les Descendants de Taro Urashima Titre original : Titres anglais : The Descendants of Taro Urashima / A Descendant of Urashima Taro Réalisation : Mikio Naruse Scénario : Photographie : Kazuo Yamazaki Musique : Kazuo Yamada Montage : Yoshiki Nagasawa Lumière : Direction artistique : Teruaki Abe Effets spéciaux : Eiji Tsuburaya Son : Michio Okazaki Production : , Société de production : Tōhō Pays de production : Langue originale : japonais Format : noir et blanc — format standard — son mono Genre : Comédie dramatique Durée : 83 minutes (86 minutes selon Eiren) Date de sortie : Japon :
Distribution
Susumu Fujita : Gorō Urashima Hideko Takamine : Akako Tatsuta, une jeune journaliste Haruko Sugimura : Joshi Senkyoku, sa tante, dirigeante d’une organisation politique féminine Hisako Yamane : Otoko Gōda, la fille de Gōtarō Gōda Ken Mitsuda : Gōtarō Gōda, le bailleur de fonds du Parti du bonheur du Japon Eitarō Shindō : Kurohara, président du Parti du bonheur du Japon Ichirō Sugai : Karane, directeur du journal Daiken Shinpō Seiji Miyaguchi : Inakura, candidat à la Diète Nobuo Nakamura : Tobio KarasumaLe nom "Torimaru" provient des sous-titres anglais du film et de l'ouvrage de Catherine Russell ; il ne figure dans aucune source archivistique consultée. Le NFAJ crédite un rôle sous le nom de Karasuma Tobio (烏丸飛夫) joué par Nobuo Nakamura, sans qu'on puisse établir avec certitude qu'il s'agit du même personnage. L'attribution de ce rôle à Nakamura reste donc une hypothèse, non confirmée indépendamment des sous-titres. : Torauchi, conseiller du Parti du bonheur du Japon : un annonceur radio
Autour du film
Souvenirs de tournage de Hideko Takamine Dans le second tome de ses mémoires, , Hideko Takamine range Les Descendants de Taro Urashima parmi les six films qu'elle tourne entre 1945 et 1946 comme l'un de ceux qui lui laissent une impression durable : « je pense qu'il y eut peu d'œuvres, à cette époque, où Mikio Naruse montrait déjà cette sûreté de touche, ce sens du détail comme d'argent bruni, qu'il devait révéler plus tard », écrit-elle. Elle y campait la jeune femme éprise d'Urashima, aux côtés de Susumu Fujita — alors réputé le meilleur acteur du Japon pour les rôles de militaires — et de Haruko Sugimura dans le rôle de sa tante, une femme engagée en politique. « Haruko Sugimura était cette grande actrice dont le jeu, dans Le Printemps des petites îles de Shirō Toyoda (1940), m'avait profondément bouleversée. À l'époque, le jeu de Haruko Sugimura représentait pour moi l'"idéal", mais ce que je savais, c'est que "je ne suis pas Haruko Sugimura". Aussi, tourner aux côtés de cette grande actrice ne me rendait pas particulièrement raide ; j'affichais, avec un parfait sang-froid, une attitude du genre "vous êtes vous, je suis moi". Du point de vue de Haruko Sugimura, j'ai dû lui paraître une gamine bien insolente.»
Urashima Tarō Le film ne raconte pas la légende d'Urashima Tarō, il la rejoue en miroir satirique dans le Japon de l'immédiat après-guerre. Gorō Urashima emprunte le nom du pêcheur légendaire séduit par une princesse déguisée en tortue et parti vivre sous la mer ; ici, le "palais sous-marin" est le monde clos et corrompu du pouvoir politique et de l'argent, dans lequel Urashima se retrouve aspiré après avoir été "découvert" par Akako. Otoko, fille du bailleur de fonds du Parti, endosse littéralement le rôle de la princesse du mythe en prétendant l'être pour le séduire et l'arracher à sa condition humaine dans numéro de cabaret. Le motif de la mère fait le lien le plus direct avec le conte : dans la version traditionnelle, c'est en revenant sur terre après son séjour hors du temps au palais du dragon qu'Urashima Tarō découvre que sa mère, comme tout ce qu'il a connu, a disparu depuis longtemps — un chagrin qui le pousse à braver l'interdit et à ouvrir le coffret fatal, le faisant vieillir d'un coup. Le film reprend cette figure comme un refrain, d'abord un double spirituel d'Urashima surgi en surimpression, puis Akako elle-même, qui l'exhortent tous deux à "se souvenir du visage de sa mère" pour lui rappeler qu'il est humain et mortel, non le héros immortel que le Parti fabrique de toutes pièces. Catherine Russell y voit la reformulation même, par le film, de la morale du mythe : la nécessaire séparation entre le monde des esprits et le monde humain. En choisissant finalement de redevenir un homme ordinaire plutôt qu'une figure mythifiée, Urashima rejoue à l'envers le geste du conte et fait écho, la même année, au renoncement de l'empereur Hirohito à sa nature divine.
Analyse Selon Catherine Russell, dans , Les Descendants de Taro Urashima appartient à la brève fenêtre où la , section du SCAP (commandement suprême des forces alliées), encourageait les cinéastes à porter à l'écran une « révolution démocratique » — dissolution des zaibatsu, essor des syndicats — avant que le « cours inverse » de 1947 n'y mette fin. C'est dans ce contexte fugace que Mikio Naruse tourne ce film, unique dans sa carrière par son didactisme assumé, que l'historienne Kyōko Hirano qualifie d'« exposition crûment propagandiste des profiteurs de guerre ».
Librement inspiré de Monsieur Smith au Sénat de Frank Capra, le film suit Susumu Fujita en soldat rapatrié devenu figure populiste du « Parti du bonheur du Japon », dont l'unique fait d'armes est un cri sans paroles poussé du haut du bâtiment de la Diète — repris en écho par les foules puis intégré à la partition. Là où le héros de Capra défend la rhétorique constitutionnelle américaine, Urashima expose au contraire le vide de la posture populiste : récupéré par un Parti corrompu lié au marché noir et aux zaibatsu, courtisé par la journaliste Akako (Hideko Takamine) puis par la « princesse » intéressée Hisako Yamane, il finit par se raser la barbe, refuser les pots-de-vin et dénoncer publiquement le parti, sous l'impulsion de la tante d'Akako, Haruko Sugimura, figure de la nouvelle femme politique. Une scène allégorique où deux doubles spirituels se disputent son âme — choisir l'humanité plutôt que le vol divin — fait écho, selon Russell, à la « descente des nuages » de l'empereur Hirohito en 1945.
Naruse y abandonne son réalisme habituel pour une théâtralité kitsch (décors gréco-romains en carton-pâte, numéro de music-hall) que Russell rapproche du kitsch benjaminien : une fantasmagorie du rêve collectif, ici celui d'une démocratie révolutionnaire manquée. Le message reste vague — la vérité opposée au mensonge plutôt qu'un véritable programme — mais cette cacophonie stylistique dénonce en elle-même l'instabilité de la nation, faisant de ce film le plus « surréaliste » de la filmographie de Naruse. Un unique moment de virtuosité visuelle — le montage fragmenté qui retarde le gros plan d'un Fujita fraîchement rasé — y rappelle furtivement les énergies de la modernité cinématographique de l'avant-guerre.
Notes et références
Liens externes
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