Bulcsú (en hongrois : ˈbult͡ʃuː ; également appelé Vérbulcsú ; en latin Bultzus, en grec : Βουλοσουδης Boulosoudes ou Βουλτζους Boultzous ; – 15 août 955) est un chef tribal et un commandant militaire hongrois du . Il porte le titre de harka (karchas). Bien qu’il n’appartienne pas à la dynastie Árpád au pouvoir, il compte parmi les principaux acteurs des incursions hongroises en Europe. Dans les années 930 à 950, il dirige des campagnes militaires vers le nord-ouest, l’ouest et le sud.
En 948, Bulcsú se rend à la cour de l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète, où il est reçu avec un grand faste. Il adopte le christianisme et l’empereur devient son parrain. Il est reconnu comme « ami hôte de l’empereur » et reçoit le titre de patrice.
Après la défaite désastreuse de son armée à la bataille du Lechfeld en 955, il est capturé par les vainqueurs germaniques et exécuté. Les territoires de sa tribu se situent autour du lac Balaton, en Transdanubie, dans une région dont le cœur forme ultérieurement le comitat de Zala.
Nom et étymologie
Bulcsú est l’un des trois seuls Hongrois du , avec Gyula II et Taksony, dont le nom est mentionné à la fois dans des sources occidentales en latin, byzantines en grec et arabes. De nombreuses formes de son nom sont par conséquent attestées. Le De Administrando Imperio de Constantin VII Porphyrogénète, contemporain des événements, le désigne sous la forme « Boultzous », transcription directe de la variante latine « Bultzus ». Son nom apparaît sous la forme « Boulosoudes » dans la chronique de Skylitzès de Madrid du chroniqueur de la fin du Jean Skylitzès, œuvre ensuite abrégée par Jean Zonaras dans ses Extraits d’histoire au , où Bulcsú est nommé « Bolosoudes ».
Parmi les sources occidentales, les Annales Sangallenses maiores, presque contemporaines, le désignent sous le nom de « Pulszi ». Il apparaît comme « Bulgio » dans les Gesta episcoporum Cameracensium, composés au milieu du . Au , l’historien humaniste de la Renaissance Johannes Aventinus, qui utilise des annales du aujourd’hui perdues, mentionne Bulcsú sous les formes « Bultzko » et « Bulichizo ». Les œuvres latines composées en Hongrie le nomment « Bulsuu » ou « Bulsu » dans la Gesta Hungarorum d’Anonymus, « Bulchu » ou « Werbulchu » dans la Gesta Hunnorum et Hungarorum de Simon de Kéza, et encore « Bulchu », « Bolchu », « Werbulchw » ou « Uerbulchu » dans les différentes versions des chroniques hongroises. Son nom, transcrit sous la forme (w)l.h.w.d.y, « Wulǧūdī », figure également dans le Kitāb al-Muqtabis fī tarīkh al-Andalus, composé par l’auteur musulman du Ibn Hayyan.
L’étymologie de son nom demeure incertaine. Selon plusieurs linguistes, parmi lesquels János Melich, Zoltán Gombocz et, dans un premier temps, Dezső Pais, il est d’origine turcique et partage la même racine que le nom commun hongrois búcsú (« indulgence »). Les deux termes dériveraient du verbe turcique bos (« pardonner »). Bulcsú constituerait ainsi soit une forme nominale du verbe, soit un dérivé du substantif bošug (« décret du ciel, destin, jugement divin ou commandement »), lui-même directement lié à la dignité bošugčï, littéralement « commandant ».
D’autres historiens, comme Gyula Pauler, rapprochent le nom de Bulcsú de l’adjectif hongrois bölcs (« sage »). D’autres hypothèses y voient une variante hongroise des noms latins Basilius ou Blasius. Dezső Pais considère d’abord que Bulcsú reçoit ce nom dans une perspective de prédestination : puisqu’il est destiné à succéder à son père dans la fonction judiciaire de harka, il doit être un homme « porté au pardon et d’un caractère bienveillant », qualité que refléterait son nom, alors même que Bulcsú acquiert par la suite une réputation de cruauté.
Pais abandonne ensuite l’hypothèse d’un lien entre le nom de Bulcsú et le verbe bos. Il propose à la place une dérivation à partir du verbe bulya ou bulģha (« remuer », « mélanger »), dont proviendrait également le nom des Bulgares. Selon lui, le participe substantivé bulyučy (« celui qui mélange ») constitue l’antécédent direct du nom du chef hongrois. Le byzantiniste Mátyás Gyóni estime pour sa part que le De Administrando Imperio transcrit, d’après une information orale, une forme en vieil hongrois du nom de Bulcsú. Il rapproche ce dernier d’une dignité khazare, bwlšcy, attestée dans la lettre de Schechter du . Si cette hypothèse est exacte, elle pourrait également refléter une éventuelle origine kavare de Bulcsú.
La variante « Vérbulcsú », littéralement « Bulcsú le Sanglant », apparaît pour la première fois dans les sources au milieu du , lorsque les descendants du chef se désignent comme issus du « de genere Werbulchu ». L’origine de cette forme demeure incertaine. Anonymus, qui compose sa gesta au début du , présente déjà Bulcsú comme un « homme de sang » (vir sanguinis)Anonymus, Notary of King Béla: The Deeds of the Hungarians (ch. 53), ..
Simon de Kéza propose une explication détaillée de cette variante dans sa Gesta Hunnorum et Hungarorum, rédigée au début des années 1280. Selon lui, le grand-père de Bulcsú est tué lors de la légendaire bataille de Krimhild opposant les Romains aux Huns, épisode rapproché de la Chanson des Nibelungen. Bulcsú consacre dès lors toute sa vie à se venger des Allemands. Par un jeu de mots sur le terme latin veru, qui signifie « broche », Simon emploie également dans son texte latin la forme « Vérbulcsú ». Il décrit Bulcsú comme « sanguinaire », « belliqueux » et doté d’un « cœur intrépide ».
Bien que Marc de Kalt, auteur de la Chronique enluminée au , écarte l’étymologie fabuleuse proposée par Simon, il conserve dans son œuvre la variante VérbulcsúThe Hungarian Illuminated Chronicle (ch. 33), .. Dezső Pais estime que ce nom, rapproché de vérbocsátó (« celui qui fait couler le sang »), puis de vérkeverő (« celui qui mêle le sang »), reflète la fonction de harka exercée par Bulcsú et son éventuel rôle cérémoniel lors des serments du sang conclus entre les chefs tribaux magyars.
Ascendance et titre
thumb|Bulcsú, sixième capitaine parmi les sept chefs des Magyars (Chronicon Pictum).
Bulcsú naît au début du , peut-être vers 910. Il a au moins un frère ou une sœur. Il n’appartient pas à la dynastie Árpád au pouvoir et seul le nom de son père est connu. János Belitzky estime qu’il appartient aux Kér, l’une des tribus magyares, tandis que Sándor László Tóth défend son appartenance à la tribu des Tarján. Le De Administrando Imperio, contemporain des événements, affirme que son père est Kál ou Káli (), qui porte le titre de harka avant l’accession de Bulcsú à cette dignité, peut-être entre les années 910-920 et les années 930. Dans sa Gesta Hungarorum, Anonymus présente toutefois Bulcsú comme le fils de BogátAnonymus, Notary of King Béla: The Deeds of the Hungarians (ch. 39), .. Bogát (Bugat ou Busac) est l’un des deux chefs de la campagne d’Italie de 921-922, aux côtés de Tarkacsu (Dursac), fils aîné encore en vie du grand-prince des Hongrois Árpád.
Selon l’interprétation la plus répandue, Constantin VII et la cour byzantine recueillent notamment leurs informations sur les Hongrois au cours de l’ambassade de Bulcsú ; la majorité des historiens considère donc le premier témoignage comme authentique. En raison de ses apparitions fréquentes aux côtés des Árpád, certains chercheurs cherchent néanmoins à rattacher Bulcsú à la dynastie régnante. Bálint Hóman affirme ainsi que Kál est le fils de Liüntika, tandis qu’István Herényi considère Bulcsú comme un descendant du chef Tétény, par l’intermédiaire de son grand-père Bogát et de son père Kál.
Mátyás Gyóni suppose que Kál et Bulcsú sont d’origine khalyze ou khavare. Ces groupes se révoltent contre le Khaganat khazar et rejoignent les Hongrois au début du , constituant trois tribus au moment de la conquête hongroise du bassin des Carpates. Selon András Róna-Tas, Kál, puis Bulcsú, gouvernent les populations ralliées ou soumises en portant le titre de harka. Une chronique hébraïque du , composée en royaume de Bohême, présente également Bulcsú comme un Khalyze. Herényi affirme qu’il appartient à la tribu khavare des Varsány, installée dans l’ouest de la Transdanubie et chargée de la défense des frontières.
Dezső Dümmerth défend lui aussi l’hypothèse d’une origine khavare. Selon lui, c’est pour cette raison que Bulcsú souligne plus tard devant la cour byzantine le rôle des Khavars dans la conquête du pays, tout en passant sous silence la présence d’Álmos au cours de ces événements. Le linguiste Lajos Ligeti admet également l’origine khavare du chef militaire. György Szabados exprime toutefois des doutes, faisant remarquer que le chapitre 39 du De Administrando Imperio ne minimise nullement la défaite et l’expulsion des Khavars.
Le titre de harka — ou karchas — porté par Bulcsú fait l’objet de débats historiographiques. Selon le De Administrando Imperio, il s’agit de la troisième dignité la plus prestigieuse de la principauté de Hongrie, après le grand-prince et le gylas ou gyula. Le gylas et le karchas « ont tous deux rang de juge ». György Szabados estime que cette information témoigne du caractère étatique de la principauté de Hongrie et que le titre de harka constitue une dignité héréditaire, au moins dans le cas de Kál et de Bulcsú. Selon Gyula Kristó, Bulcsú la détient au moins depuis 942, année où l’auteur musulman Ibn Hayyan le mentionne parmi les chefs hongrois.
Sándor László Tóth considère que la dignité de harka, relativement éphémère, est créée entre 900 et 920 et que Kál en est le premier titulaire, tandis que Róna-Tas affirme qu’elle est initialement exercée par Kurszán. Il est possible que cette fonction soit instituée afin de contrebalancer l’autorité du gyula aux côtés du grand-prince. István Herényi considère que Bulcsú gouverne, comme harka, l’ensemble des populations soumises de la confédération tribale hongroise, notamment les Khavars, les Sicules, les Petchénègues et les Kylfings. Cette dignité pourrait avoir été à l’origine celle d’un adjoint ou d’un subordonné du gyula. Bulcsú serait ainsi chargé de la protection de la principauté sur sa frontière occidentale.
Dániel Bácsatyai rapproche enfin le harka de la dignité de tudun du Khaganat avar. Selon lui, Bulcsú gouverne peut-être les régions occidentales de la principauté au nom du grand-prince. À ce titre, il prélève les impôts auprès des populations agricoles sédentaires, majoritairement slaves.
Territoire tribal
vignette|Le territoire tribal de Bulcsú, selon György Györffy.
Le chroniqueur du Simon de Kéza, qui situe à tort l’activité de Bulcsú à l’époque de la conquête hongroise, affirme que celui-ci s’empare de terres en Transdanubie occidentale, autour du lac Balaton. La Chronique enluminée rapporte également que Bulcsú « aurait dressé ses tentes près du lac Balaton ». Les descendants du chef, le clan Lád, possèdent effectivement des terres dans cette région au milieu du , notamment à Badacsonylábdihegy, aujourd’hui quartier de Badacsonytördemic.
Bien que certains chercheurs estiment que les chroniqueurs tardifs projettent rétrospectivement au ou au les possessions ultérieures des Lád, la toponymie permet d’identifier dans la région un ensemble de lieux portant le nom du père de Bulcsú. Ce serait donc Kál — ou éventuellement son propre père — plutôt que Bulcsú qui conquiert ce territoire à la fin du . Selon György Györffy, sa résidence estivale se trouve dans le bassin de Kál, où les localités actuelles de Köveskál et de Mindszentkálla, dans le comitat de Veszprém, conservent son nom. Un vignoble nommé Harka est également attesté à Balatonhenye, dans le même bassin.