La forêt classée de Yapo-Abbé (parfois appelée forêt classée de Yapo ou, dans la littérature scientifique anglophone, Yapo and Mambo Forest Reserves) est un massif forestier classé du Sud de la Côte d'Ivoire, situé à environ 55 kilomètres au nord d'Abidjan, entre les régions de l'Agnéby-Tiassa et des Grands-Ponts. Comptant parmi les plus vastes et les plus anciennes réserves forestières du pays, elle est reconnue comme Zone clé pour la biodiversité (Key Biodiversity Area) par BirdLife International. Comme la majorité des forêts classées ivoiriennes, elle demeure confrontée depuis plusieurs décennies à une occupation agricole illégale, ce qui a motivé en juin 2026 une vaste opération de sécurisation conduite par le ministère des Eaux et Forêts.

Géographie

Localisation administrative

Le massif se situe dans le département d'Agboville, principalement dans la sous-préfecture d'Azaguié, en région de l'Agnéby-Tiassa, sa partie occidentale débordant sur la région des Grands-Ponts. Selon Key Biodiversity Areas, le site regroupe en réalité deux réserves forestières distinctes Yapo et Mambo séparées par la route Abidjan-Agboville et par la voie ferrée reliant la Côte d'Ivoire au Burkina Faso, mais désignées collectivement sous le nom de Yapo; il s'agit d'un relief globalement plat, compris entre 75 et 100 mètres d'altitude, entrecoupé de petits cours d'eau et de quelques zones marécageuses, dont les coordonnées centrales avoisinent 5,700° N, -4,100° O.

Superficie La superficie du massif varie selon les sources et les périodes de référence. La liste des forêts classées établie en 2022 dans le cadre de l'Initiative Cacao et Forêts lui attribue 30 585 hectares, un chiffre proche des 305,98 km² (soit environ 30 598 hectares) retenus par Key Biodiversity Areas. Un communiqué du ministère des Eaux et Forêts publié en juin 2026 avance pour sa part une superficie plus restreinte de 25 367 hectares, sans préciser si cet écart traduit une redéfinition des limites du massif ou une méthode de calcul différente. D'autres sources de presse évoquent, plus approximativement, un massif «de près de 30 000 hectares».

Climat et végétation Le massif reçoit une pluviométrie moyenne annuelle d'environ 1 750 mm. Il est couvert presque entièrement d'une forêt sempervirente relevant du domaine phytogéographique des forêts denses humides guinéennes, parmi laquelle dominent des essences telles que Diospyros spp., Dacryodes klaineana, Piptadeniastrum africanum, Heritiera utilis, Anopyxis klaineana et Scottellia chevalieri. Une étude consacrée à la structure du peuplement ligneux distingue plusieurs biotopes selon leur degré de perturbation: la forêt naturelle abrite 195 espèces ligneuses recensées, contre 155 dans les parcelles aménagées, 117 dans les zones reboisées et 86 seulement dans les jachères, avec un diamètre moyen des tiges de la forêt naturelle de 24,7 ± 0,2 cm. Si une forte régénération naturelle est observée dans l'ensemble de ces biotopes (plus de 74% des tiges), elle profite peu aux essences à valeur commerciale, déjà affaiblies par l'exploitation.

Histoire

Classement et gestion sylvicole Selon les sources, le classement du massif en réserve forestière est daté soit de 1926, soit de 1930. Dès l'origine, elle sert de site expérimental pour l'extraction durable de bois d'œuvre indigène: les arbres matures d'essences non commerciales sont sélectivement empoisonnés sans être abattus sur de vastes superficies, puis les parcelles sont enrichies en essences commerciales locales telles que l'acajou (Khaya ivorensis); cette pratique a ensuite cédé la place à une régénération naturelle laissée libre, avant que l'exploitation sélective ne reprenne en 1989, tandis que 400 hectares font t l'objet d'essais de plantation d'essences exotiques.

Occupation agricole illégale et opérations de reconquête (2026) Comme de nombreuses forêts classées ivoiriennes, Yapo-Abbé fait depuis plusieurs années l'objet d'occupations agricoles illégales, en particulier liées aux cultures de cacao et d'hévéa. Le 28 février 2026, une mission de l'unité de gestion forestière de Yapo Abbé a permis l'interpellation de quatre personnes prises en flagrant délit de défrichement, de mise en culture et de construction d'habitations, des faits réprimés par la loi n° 2019-675 du 23 juillet 2019 portant Code forestier. Une opération de sécurisation de plus grande ampleur a ensuite été menée du 2 au 10 juin 2026 par les agents des Eaux et Forêts, appuyés par la gendarmerie nationale: elle a permis de reprendre le contrôle de 6 532 hectares, soit 25,75% de la superficie du massif selon le ministère, ainsi que la saisie de quatre fusils de calibre 12, huit munitions, deux motocyclettes et deux atomiseurs, et l'interpellation de quatre personnes remises à la justice. Les évaluations de terrain ont fait état d'un climat apaisé et de l'absence de campements permanents à l'intérieur du massif. Une deuxième phase, engagée à partir du 15 juin 2026, visait la sécurisation des 18 835 hectares restants.

Reboisement et gestion participative (PACOGA) Le massif fait par ailleurs partie des forêts classées ciblées par le volet environnemental du Projet d'appui à la compétitivité du Grand Abidjan (PACOGA), programme conjoint de l'État ivoirien et de la Banque mondiale doté d'une enveloppe globale de 400 millions de dollars américains. Dans ce cadre, des travaux de reboisement ciblant notamment l'acajou, le bété et le framiré ont démarré à Yapo Abbé à partir de novembre 2025, avec un objectif d'environ 300 hectares reboisés. En octobre 2025, la Société de développement des forêts (SODEFOR) a organisé à Azaguié une formation des communautés riveraines à la production de plants et aux techniques de reboisement. Un mécanisme de gestion des plaintes, confié à l'ONG Vision Citoyenne et couvrant conjointement Yapo Abbé et la forêt classée d'Audoin, également ciblée par le PACOGA, a par ailleurs été mis en place à partir de novembre 2025 afin d'associer les populations riveraines au suivi du projet.

Milieu naturel

Flore et produits forestiers non ligneux Le massif se subdivise en trois blocs aux profils contrastés: le bloc Yapo, forêt secondaire vieillie et par endroits presque primaire, sans aménagement notable; le bloc Mambo, forêt secondaire également proche de l'état primaire mais partiellement enrichie; et le bloc Abbé, plus dégradé, occupé par des cultures et des jachères et partiellement reboisé selon la méthode dite du taungya. Une étude ethnobotanique y recense 47 espèces médicinales sources de produits forestiers non ligneux, majoritairement des arbres (85%), dont l'écorce du tronc constitue le mode de prélèvement dominant (81% des cas); les espèces les plus recherchées y sont Annickia polycarpa, Landolphia owariensis et Khaya ivorensis. Une seconde étude, centrée sur l'influence de l'aménagement forestier, dénombre 62 espèces végétales exploitées par les populations riveraines et souligne que les espèces les plus prisées, dont Eremospatha macrocarpa, sont menacées par une récolte non durable de produits non ligneux.

Faune Le site est reconnu comme Zone clé pour la biodiversité par le KBA Partnership et BirdLife International, qui y ont recensé 225 espèces d'oiseaux. Plusieurs espèces peu communes, comme Criniger olivaceus, y sont mieux représentées que dans le parc national de Taï, pourtant plus étendu et moins perturbé; le site abrite également des espèces rarement observées ailleurs telles que Dryotriorchis spectabilis, Agapornis swinderniana ou Batis occulta. À l'inverse, les grands oiseaux comme les calaos et les grands mammifères y demeurent rares du fait d'un braconnage important: Ceratogymna cylindricus n'y a par exemple été signalé qu'à une ou deux reprises, sans qu'une population reproductrice semble s'y être maintenue. Une étude portant sur la diversité, l'abondance et la distribution des touracos (Musophagidae), menée entre août 2014 et juillet 2015 dans plusieurs milieux naturels du centre et du Sud-Est ivoirien, a inclus la forêt classée de Yapo-Abbé parmi ses sites d'échantillonnage.

Gestion, cadre juridique et enjeux actuels Comme l'ensemble du domaine forestier classé de l'État ivoirien, Yapo-Abbé relève de la Société de développement des forêts (SODEFOR), établissement public créé en 1966 et placé sous la tutelle du ministère des Eaux et Forêts. Le cadre juridique applicable a été profondément renouvelé depuis 2019: la loi n° 2019-675 du 23 juillet 2019 portant Code forestier a posé les bases d'une gestion rénovée du domaine forestier national, tandis que le décret n° 2021-437 du 8 septembre 2021 a fixé, pour un ensemble de forêts classées du domaine forestier privé de l'État, un cadre général de gestion éligible au régime de la concession, en vue notamment de mobiliser des financements privés pour lutter contre la dégradation continue du couvert forestier ivoirien. Le pays, qui comptait encore environ 16 millions d'hectares de forêts en 1960, n'en conserverait plus que trois millions aujourd'hui selon les autorités, ce qui explique la priorité accordée depuis le milieu des années 2020 à la reconquête et à la restauration des forêts classées occupées illégalement, dont Yapo-Abbé constitue l'un des cas les plus emblématiques en périphérie immédiate d'Abidjan.

Notes et références

Catégorie:Aire protégée en Côte d'Ivoire