vignette|Joseph, surveillant des greniers du Pharaon par Lawrence Alma-Tadema (1874) Les greniers de Joseph sont une appellation erronée des pyramides égyptiennes souvent utilisée par les voyageurs européens dans la région, tout au long du Moyen Âge et de la Renaissance, qui les prenaient pour les greniers construits sur ordre du personnage biblique Joseph. Elle n'a véritablement disparu qu'à l'époque moderne, lorsque les voyages dans la région sont devenus plus faciles et qu'une étude plus approfondie a révélé l'invraisemblance que ces structures aient servi d'entrepôts pour les denrées alimentaires.

Greniers égyptiens L'Égypte antique possédait l'une des économies agricoles les plus prospères et stables du monde antique, et disposait d'un système et d'installations de stockage des céréales : de grands greniers étaient attenants aux temples et aux palais, tandis que de plus petits étaient disséminés dans la ville. Il en existait essentiellement deux types : les greniers à base circulaire et les greniers à base carrée ou rectangulaire. Les greniers circulaires, en forme de ruche traditionnelle, mesuraient environ cinq mètres de haut et deux à trois mètres de diamètre. Le grain était chargé par une porte située au sommet par des hommes se tenant sur des échelles, et retiré au besoin par une porte similaire près du bas. Très souvent, ces greniers en forme de ruche étaient regroupés par cinq ou six et placés dans une enceinte fortifiée. Les greniers rectangulaires étaient construits selon des principes similaires, et bien que leurs parois latérales s'inclinaient progressivement vers le sommet, où se trouvait un toit plat, ils n'avaient jamais une forme pyramidale parfaite.

Textes religieux

La Torah et la Bible L'idée d'un grenier (horreum, associé au patriarche hébreu Joseph provient du récit de la Genèse, dans l'histoire de Jacob et de son fils Joseph (partie , 41, présente dans la Torah comme dans lAncien Testament de la Bible).

Pharaon y fait deux songes et fait appel à Joseph en apprenant ses talents pour les interpréter. Celui-ci explique que Dieu a annoncé qu'il y aurait d'abord sept années d'abondance, suivies de sept autres de famine. Il ajoute (versets 33 à 36) :

Impressionné, Pharaon confie ce rôle à Joseph qui (v. 48 et 49), . Lorsque la famine arriva, il (v. 56) .

La Bible de Jérusalem (1955) commente ainsi dans cette note : .

Les « magasins » sont appelés « » dans la Vulgate latine, « » dans la Septante, ).

Le Coran Dans le Coran, sourate 12 (Yusuf), verset 55, Joseph fait au roi une demande sur le même sujet : . Les qualités requises d'un trésorier de l'État sont l'honnêteté et la connaissance du métierCoran, (Yusuf) verset 55, dans l'édition traduite et annotée par Muhammad Hamidullah, professeur à l'université d'Istanbul (1959)..

Textes de savants et de voyageurs

Antiquité classique vignette|Pyramides de Gizeh, d'après le dessin de David Roberts (1846) La grande antiquité des pyramides a contribué à obscurcir progressivement leur véritable nature. Comme l'écrit l'érudit égyptien Abou Ja'far al-Idrisi (mort en 1251), auteur de la plus ancienne étude approfondie connue sur les pyramides : Anwār ... al-ahrām; ed. Haarmann 1991, 105 ; trad. Mallat 2007, 23..

De ce fait, le plus ancien témoignage sur les pyramides qui nous soit parvenu est celui de l'historien grec Hérodote, qui les visita peu après Dans ses Histoires, il décrit Hérodote, Histoires, livre Euterpe, passages CXXIV (124) à CXXVII (127) (lire en ligne)..

Plusieurs auteurs classiques postérieurs, tels que l'historien grec Diodore de Sicile, qui visita l'Égypte vers , rapportent également que Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, livre , passage (64) (lire en ligne)..

De même le géographe grec Strabon, qui fit sa visite en , présente aussi ces Strabon, Géographie, livre (17), Chapitre (1), paragraphe 33 (lire en ligne).. Pourtant, en 77, le naturaliste romain Pline l'Ancien dit simplement que Pline l'Ancien, Histoire naturelle, livre (36), chapitre (16) (lire en ligne)..

Haut Moyen Âge gauche|vignette|Vue du Nil par David Roberts (1846) Les premiers commentateurs chrétiens de la Genèse n'ont jamais établi le lien entre les greniers de Joseph et les pyramides d'Égypte ; il en va de même pour les commentateurs juifs. Jean-Antoine Letronne (1787-1848), successeur de Jean-François Champollion au Collège de France, pensait que la source première de cette idée était la : .

Cependant, elle aurait pour origine les légendes développées dans les communautés chrétiennes de Fostat avant le , avant d'être reprise par nombre d'explorateurs européens. Au Moyen Âge et au début de la Renaissance, ce sont souvent des chrétiens en pèlerinage pour la Terre sainte ; rares sont ceux à donner une description quelque peu fidèle des lieux et ils ne connaissent rien de l'Égypte pharaonique. Ils recherchent surtout des traces des personnages bibliques comme Moïse ou la Sainte Famille. L'épisode de Joseph retient souvent leur attention et cette idée reçue est confirmée par la complaisance des guides. Au cours des siècles, les opinions sur le sujet sont partagées : certains auteurs la confirment, lorsque d'autres la contredisent.

Cette anecdote figure déjà dès le haut Moyen Âge, dans un des premiers récits de ces pèlerinages mentionnant l'Égypte, que nous devons à Égérie, qui entama son voyage en 381. Si le chapitre concernant l'Égypte est presque totalement perdu (il n'en reste que le passage concernant le Sinaï), une partie a heureusement été reprise par Pierre le Diacre, moine et bibliothécaire italien du , dans son Liber de locis sanctis. L'extrait qui nous intéresseItinerarium Egeriae Y2 [= Citation de Pierre le Diacre] ; et R. Weber, CCSL 175:100 ; PL 173:1129D ; trad. . Ce passage ne figure pas dans le seul manuscrit conservé, partiellement préservé, mais apparaît dans un ouvrage postérieur de Pierre le Diacre qui utilise Egeria comme source ; voir . Wilkinson est convaincu qu’ (94 n. 4) ; cf. . dit .

Dix ans plus tard, cet usage est confirmé dans le récit de voyage anonyme de sept moines partis de Jérusalem pour rendre visite aux célèbres ascètes d'Égypte. Ils rapportent avoir Historia monachorum in Aegypto 18.3; ed. ; et ; trad. . Il existe également une version latine de Rufin d'Aquilée, qui comprend (). Rufin semble un peu moins clair : (PL 21:440 ; éd. ).. Cet usage de la fin du est également confirmé dans un traité de géographie de Julius Honorius, peut-être écrit dès 376Beazley 1897, 73, dit "écrit en 376"; Nicolet 1991, 96, soutient "peut être avant 376"; et Brill's New Pauly (Leiden, 2005), s.v. Iulius [= 6:1082] vers le / siècles, qui explique que les pyramides étaient appelées les « greniers de Joseph » ()Cosmographia 45; ed. ; cf. . La citation n'apparaît que dans la version B de l'édition de Riese, une révision de l'Antiquité tardive, et ne provient donc peut-être pas de Julius.. Cette référence de Julius est importante, car elle indique que l'identification commençait à se répandre à partir des récits de voyage des pèlerins.

Pour nuancer, dès le début du , les commentateurs des oraisons de Grégoire de Nazianze rapportent l'existence de plusieurs explications quant à la fonction des pyramidesLes commentaires portent sur l'oraison funèbre de saint Basile le Grand, dans laquelle il énumère les Sept Merveilles du monde, y compris les pyramides (Oraison 43.63 ; PG 36:580A ; trans. NPNF2 7:416.).. Par exemple, écritPG 36:1064D; ed. J. N. Smith, CCSG 27:265; trans. . : . Au , l'évêque Côme de JérusalemPG 38:534. reprend ces propos presque mot pour mot ; et, dans une moindre mesure, Nicétas d'Héracléeed. . à la fin du . À la fin du , Grégoire de ToursHistoria Francorum 1.10; PL 71:167B; trans. . a consigné le type de raisonnement qui rendait l'idée plausible à ceux qui n'avaient jamais voyagé sur les sites eux-mêmes : en Babylonie, .

vignette|Vue des pyramides par l'historien néerlandais Olfert Dapper (1670)

Le terme continua d'être utilisé par les pèlerins : le pèlerin de Plaisance vers 570, qui note Itinerarium 43 ; ed. P. Geyer, CCSL 175:152 ; trans. ; ed. ; trans. A. Stewart, PPTS 2/4:34. L'auteur, parfois identifié sous le nom d'Antonin, indique qu'ils sont au nombre de douze.. Épiphane le moine parle d'entrepôts () vers 750. Le moine irlandais Dicuil, dans son récit des voyages d’un confrère moine nommé Fidelis en 762-765De mensua orbis terrae 6.13 ; ed. ; trans. ; ed. et trans. J.J. Tierney, SLH 6:62-63. Pour souligner les dangers d'un tel voyage, Dicuil raconte: (6.14)., raconte qu’. Cent ans plus tard (870), le moine français Bernard le SageItinerarium 7 ; ed. ; trans. J. H. Bernard, PPTS 3:5 ; trans. . Le groupe de Bernard fut très mal traité par les Égyptiens — jeté en prison pendant six jours, contraint de verser des pots-de-vin, etc. — à tel point que « son récit pourrait expliquer... pourquoi il existe si peu de descriptions de voyages en Égypte au cours des trois siècles suivants ». (). rapporte que son groupe .

Une importante expédition avait visité les pyramides plusieurs années auparavant (832), dirigée par le calife abbasside al-Ma'mūn, et avait exploré l'intérieur de la pyramide de Khéops, trouvant un nouveau passage en y pénétrant. L'archevêque syrien d'Antioche, Denys de Tell Mahré, l'accompagnait dans cette expédition et laissa d'importantes observations :

Cependant, malgré cette réfutation convaincante, . Le grand orientaliste français Silvestre de Sacy (1758-1838) citait le récit de Denys l'Aréopagite comme preuve que cette croyance . Plus d'un siècle plus tard, le voyageur arabe Ibn HawqalKitab Surat al-ard ; trans. Kramers and Wiet 1964, 150 ; cite dans al-Maqrizi's (m. 1442) Hitat 1.40 ; ed. Graefe 1911, 13 (Arabic) ; trans. Graefe 1911, 61 (German) ; trans. ; trans. (mort en 988) écrivit un ouvrage influent sur la géographie, dans lequel il évoquait les pyramides de Gizeh : . En réalité, les bâtisseurs . Al-MuqaddasiAhsan al-taqasim ; ed. (arabe) ; trans. . (mort en 991), un grand géographe contemporain, confirme l'identification : .

Moyen Âge central et tardif

gauche|vignette|Joseph ramassant du blé (San Marco, vers 1275) L'époque des croisades a suscité une nouvelle vague d'aventuriers, dont certains visitèrent les sites égyptiens. L'un d'eux est un voyageur juif médiéval, Benjamin de Tudèle. Dans son récit de voyage de 1160-1173Benjamin de Tudèle, Relation de voyage (lire en ligne).

Dans son appareil critique accompagnant le texte hébreu (Itinerary 102; ed. (hébreu); trans. ), Adler propose une analyse importante des leçons des manuscrits concernant le passage où Benjamin évoque les pyramides. Des traductions antérieures ont interprété à tort un passage mentionnant une « colonne » (*‘ammûd* — ou *‘ammûdîm* au pluriel dans certains manuscrits) comme une référence aux pyramides, ce qui a engendré une certaine confusion. ; cf. , il écrit :

De manière générale, les auteurs arabes ont avancé d'autres théories quant à l'origine des pyramides, bien que le géographe arabe andalou Al IdrissiKitab Nuzhat al-mushtaq 3.4; ed. ; trans. (mort en 1166) ait laissé un commentaire intéressant à leur sujet : .