L’Exposition internationale du surréalisme au Japon est une exposition itinérante consacrée au surréalisme, organisée en 1937 à l'initiative du poète et critique Shūzō Takiguchi et du poète et traducteur Tiroux Yamanaka, avec le concours de surréalistes européensYuko Ishii, 2020, p. 1 et 4-5.. Son carton d'invitation en français porte le titre Exposition internationale du surréalisme, tandis qu'elle est annoncée au Japon sous le titre (Kaigai chōgenjitsushugi sakuhin-ten, « Exposition d'œuvres surréalistes étrangères »)Yuko Ishii, 2020, p. 2.. Présentée d'abord à Tokyo, elle poursuit sa tournée à Kyoto, Osaka et NagoyaYoshiteru Kurosawa, 2016, p. 211.. Le catalogue publié en 1990 par le musée d'art de la ville de Nagoya recense 377 œuvres et documentsMusée d'art de la ville de Nagoya (dir.), 1990, p. 86.. Ishii dénombre 295 photographies, dont la majorité reproduit des peintures, des sculptures ou des objetsYuko Ishii, 2020, p. 9.. Ishii situe la manifestation dans la succession des expositions internationales du mouvement, entre l'Exposition internationale surréaliste de Londres de 1936 et l'Exposition internationale du surréalisme de Paris de 1938Yuko Ishii, 2020, p. 2-3..
Genèse et réseaux internationaux
Selon Misao Harada, Takiguchi et Yamanaka sont les deux Japonais qui entretiennent alors le plus de contacts avec les surréalistes parisiens, principalement par correspondance : Takiguchi écrit à André Breton vers 1930 et Yamanaka à Paul Éluard à partir de 1933Misao Harada, 2016, p. 231.. En 1935, Takiguchi publie « Au Japon » dans un numéro de la revue parisienne Cahiers d'art consacré au surréalismeShūzō Takiguchi, « Au Japon », Cahiers d'art, 10 année, , 1935, p. 132.. En octobre 1936, Yamanaka publie L'Échange surréaliste, puis codirige avec Takiguchi l’Album Surréaliste paru en mai 1937.
Breton avait proposé à Takiguchi de participer à l'exposition internationale de Londres de 1936, mais l'invitation ne lui parvient pas à temps ; Takiguchi rend ensuite compte de la manifestation dans la revue Mizue. Harada relève que la préparation de l'exposition japonaise s'effectue exclusivement par échange de courrierMisao Harada, 2016, p. 232.. Paul Éluard, Georges Hugnet et Roland Penrose font partie du comité étranger de l'exposition ; tous trois avaient également participé à l'organisation de l'exposition internationale surréaliste de Londres de 1936Yuko Ishii, 2020, p. 4-5.. La réalisation de l'exposition repose en grande partie sur la coopération des surréalistes européens, qui envoient la majeure partie des œuvres et des documents présentés.
Organisation et itinérance
Yamanaka envisage d'abord une exposition principalement documentaire et demande à des groupes étrangers l'envoi de photographies, de catalogues, d'affiches et d'autres imprimésYuko Ishii, 2020, p. 5.. Des dessins, des collages et d'autres œuvres originales sont néanmoins envoyés par des surréalistes européens et intégrés à l'ensemble présenté. Yamanaka résidant alors à Nagoya, l'organisation pratique de la présentation tokyoïte est assurée en grande partie par Takiguchi et Masao Ōshita, alors rédacteur en chef de MizueYuko Ishii, 2020, p. 3-4..
La première présentation se tient au Nippon Salon (), à Ginza, du 9 au 14 juin 1937Yuko Ishii, 2020, p. 3.. Après Tokyo, l'exposition est présentée à Kyoto, Osaka et Nagoya entre juin et juillet. Les sources divergent sur une étape supplémentaire : Ishii mentionne une présentation distincte et de dimensions réduites à Fukui, tandis que le catalogue de 1990 cite Kanazawa parmi les villes de la tournéeYuko Ishii, 2020, p. 13, note 6 ; Musée d'art de la ville de Nagoya (dir.), 1990, p. 86..
Œuvres et documents
Le catalogue recense 377 œuvres et documents présentés dans le cadre de l'exposition. Ishii compte 41 artistes représentés. L'ensemble comprend notamment 295 photographies, 31 dessins, 16 estampes, 6 aquarelles, 5 collages, 4 cadavres exquis, 3 gouaches et 2 frottages, auxquels s'ajoutent des portraits, des dessins d'enfants, des manuscrits et d'autres documents. Aucune œuvre d'artiste japonais n'est incluse dans l'expositionYuko Ishii, 2020, p. 1-2..
Parmi les artistes représentés figurent notamment Max Ernst, Yves Tanguy, Joan Miró, Salvador Dalí, Man Ray, René Magritte, Hans Bellmer, Victor Brauner, Alberto Giacometti et Dora MaarYuko Ishii, 2020, p. 4-5 et 9 ; Musée d'art de la ville de Nagoya (dir.), 1990, p. 86.. L'ensemble comprend également trois photographies et une affiche documentant l'exposition internationale de Londres de 1936. Ishii rapporte que la présentation d’une œuvre originale de Dalí attire alors l’attention, puisqu’elle est considérée comme la première présentation au public japonais d’une œuvre de l’artiste.
Publications liées à l'exposition
Un catalogue des pièces exposées paraît le 10 juin 1937Yuko Ishii, 2020, p. 13, note 9.. ALBUM SURRÉALISTE — , numéro hors série de Mizue codirigé par Takiguchi et Yamanaka, est imprimé dès le mois de mai, avant l'ouverture de l'expositionYuko Ishii, 2020, p. 4 et p. 13, note 9.. Ishii souligne que les organisateurs accordent dès l'origine une importance particulière à ce volume, en partie bilingue français-anglais, qui fonctionne comme le catalogue illustré et la représentation imprimée de l'expositionYuko Ishii, 2020, p. 4..
Photographie, reproduction et accrochage
Avec 295 pièces, les photographies représentent près de quatre cinquièmes de l'ensemble recensé. Certaines sont des œuvres photographiques à part entière, notamment des travaux de Dora Maar et d'Humphrey Jennings, mais la plupart reproduisent des peintures, des sculptures ou des objets surréalistes. Parmi ces reproductions figurent notamment Le Chant d'amour de Giorgio de Chirico, des œuvres de Dalí, un objet de Breton et une sculpture de Giacometti.
Le catalogue distingue, dans une certaine mesure, les photographies conçues comme œuvres des photographies reproduisant d'autres objets artistiques. Cette distinction n'est toutefois pas systématiquement maintenue dans l'accrochage, où des photographies de statuts différents et d'autres œuvres sur papier sont parfois réunies sur les mêmes panneauxYuko Ishii, 2020, p. 9-10.. Ishii observe que cette présentation privilégie la mise en relation et la vue d'ensemble des images plutôt que la singularité matérielle de chaque objetYuko Ishii, 2020, p. 10..
Dans son essai « Photographie et surréalisme », publié en 1938, Takiguchi décrit la photographie comme une forme de langage universel et associe l'extension de sa diffusion au développement des techniques d'impressionYuko Ishii, 2020, p. 7.. Ishii estime que la logique de l'accrochage de 1937 peut évoquer le « musée imaginaire » qu'André Malraux formulera après la guerre. Selon elle, la reproduction photographique permet de dépasser la distinction entre original et reproduction en faisant circuler, combiner et recomposer les images au-delà de leur support initialYuko Ishii, 2020, p. 8-12.. Elle considère ainsi que les procédés de reproduction participent eux-mêmes à la production et à la diffusion de l'image poétique surréalisteYuko Ishii, 2020, p. 12..
Réception et prolongements au Japon
Les témoignages contemporains sur l'exposition sont peu nombreux et les quelques comptes rendus retrouvés sont parfois critiques ; plusieurs photographes, en revanche, portent un regard favorable sur la manifestationYuko Ishii, 2020, p. 6.. Le Nippon Salon est alors une petite galerie de Ginza ouverte par un photographe, qui accueille également des expositions photographiques et des manifestations de jeunes groupes d'avant-garde.
À Osaka, les photographes Gingo Hanawa et Terushichi Hirai s'associent au peintre Yoshio Tarui pour former l'Avangyarudo Zōei Shūdan en réponse directe à l'expositionJelena Stojković, 2021, p. 81.. Leurs travaux s'appuient sur des textes surréalistes français et japonais et recourent notamment au déplacement ainsi qu'à l'assemblage d'images ou d'objets.
Dans Mélusine, Hanako Takayama retient la tournée de 1937 et la constitution d'un groupe d'avant-garde parmi les éléments permettant de comprendre la place de Nagoya dans les activités surréalistes au JaponHanako Takayama, 2016, p. 257.. Stojković indique que le Nagoya Avant-Garde Club, constitué à la fin de 1937, réunit des peintres, des poètes et des photographes, parmi lesquels Kansuke YamamotoJelena Stojković, 2021, p. 82.. Elle constate également que le nombre de photographes adoptant une démarche surréaliste augmente sensiblement après l'exposition, évolution qu'elle met notamment en rapport avec le caractère très largement photographique de l'accrochage. Une branche photographique issue de ce milieu est constituée en 1939 sous le nom de Nagoya Photo Avant-Garde.
Selon un témoignage ultérieur de Yamamoto, celui-ci se rend chaque jour à la présentation de Nagoya, organisée à la galerie MaruzenToshio Yamamoto, 2001, p. 200.. Il rapporte qu'il discute alors avec Yamanaka de la création d'une revue destinée à faire connaître et à pratiquer le surréalisme. En novembre 1938, Yamamoto fonde à Nagoya la revue poétique surréaliste Yoru no Funsui, à laquelle Yamanaka participe.
Ces activités se développent dans un contexte de renforcement du contrôle de la vie publique, notamment après le début de la seconde guerre sino-japonaise en juillet 1937Jelena Stojković, 2021, p. 81-83.. En 1939, la police interdit la poursuite de Yoru no Funsui et le Nagoya Avant-Garde Club est démanteléJelena Stojković, 2021, p. 82-83.. Le Nagoya Photo Avant-Garde poursuit temporairement ses activités avant de changer de nom en 1940 afin d'atténuer la surveillance des autorités.
Place dans le réseau international du surréalisme
Ishii relève que la dimension de la manifestation comme exposition surréaliste « internationale » avait jusque-là été relativement peu étudiéeYuko Ishii, 2020, p. 12-13.. Elle souligne que le carton d'invitation français porte le titre Exposition internationale du surréalisme, formulation qui rapproche explicitement la manifestation japonaise des autres expositions internationales du mouvement.
L'affiche de l'exposition de Tokyo est présentée lors de l'exposition parisienne de 1938, parmi des documents relatifs à d'autres expositions surréalistes internationales. Takiguchi et Yamanaka figurent tous deux en 1938 dans le Dictionnaire abrégé du surréalisme établi par Breton et Éluard. Yamanaka y est présenté comme « poète et écrivain surréaliste, promoteur de ce Mouvement au Japon »Yoshiteru Kurosawa, 2016, p. 207..
Ishii situe ainsi la manifestation japonaise entre Londres en 1936 et Paris en 1938. Ishii y voit non pas une simple présentation du surréalisme européen au Japon, mais une réponse active des organisateurs japonais aux activités internationales du mouvement. Dans sa conclusion, elle insiste sur le rôle de la reproduction photographique dans la présentation, la combinaison et la circulation des images et des pratiques surréalistes.
Notes et références
Voir aussi
Sources contemporaines
Shūzō Takiguchi, « Au Japon », Cahiers d'art, 10 année, , 1935, p. 132. Tiroux Yamanaka, L'Échange surréaliste, Tokyo, Librairie Bon, octobre 1936. , Shunchōkai, 10 juin 1937. ALBUM SURRÉALISTE — , numéro hors série de Mizue, Shunchōkai, mai 1937.
Bibliographie
Yuko Ishii, « », 藝術研究, , 2020, p. 1-16 (lire en ligne).
Musée d'art de la ville de Nagoya (dir.), , 日本のシュールレアリスム展実行委員会, 1990, 246 p.
Yoshiteru Kurosawa, « La vie et la poésie de Tiroux Yamanaka », Mélusine, , « Masculin/Féminin : le surréalisme au Japon », 2016, p. 207-218.
Misao Harada, « Haïkaï, japonisme : le Japon vu par les surréalistes », Mélusine, , « Masculin/Féminin : le surréalisme au Japon », 2016, p. 219-234.
Hanako Takayama, « L'accueil du surréalisme en région – l'exemple de Nagoya », Mélusine, , « Masculin/Féminin : le surréalisme au Japon », 2016, p. 253-260.