La transition démocratique en Hongrie ( , littéralement « changement de système ») désigne le processus politique, institutionnel, économique et social qui conduit, entre la seconde moitié des années 1980 et le début des années 1990, à la disparition de la République populaire de Hongrie, à la fin du régime communiste à parti unique et à l'instauration d'une démocratie représentative pluraliste.
Elle constitue la déclinaison hongroise de la chute des régimes communistes en Europe centrale et orientale. À la différence d'autres transformations politiques qu'a connues le pays, elle s'effectue essentiellement de manière pacifique, par une combinaison de réformes conduites au sein du régime, de mobilisations de l'opposition et de négociations entre le Parti socialiste ouvrier hongrois (MSZMP) et les nouvelles organisations politiques.
L'année 1989 en constitue le moment décisif : reconnaissance progressive du pluralisme politique, ouverture de la frontière avec l'Autriche, négociations de la Table ronde nationale, réinhumation d'Imre Nagy, dissolution du MSZMP et proclamation de la République de Hongrie le . Le processus se prolonge toutefois jusqu'aux premières élections législatives libres de 1990, à la formation du gouvernement de József Antall et au retrait des dernières troupes soviétiques en 1991.
Terminologie
Le terme hongrois le plus couramment employé, rendszerváltás, signifie littéralement « changement de système » ou « changement de régime ». Les formes rendszerváltozás (« changement du système ») et rendszerváltoztatás (« action de changer le système ») sont également utilisées.
Ces nuances lexicales peuvent renvoyer à des lectures différentes de la transition : processus largement spontané découlant de la crise du régime, transformation négociée entre élites politiques ou changement délibérément conduit par ses différents acteurs.
Dans l'usage contemporain hongrois, le terme rendszerváltás, sans autre précision, renvoie généralement à la rupture de 1989. Il peut cependant être employé dans un sens historiographique plus large pour désigner d'autres changements fondamentaux de régime politique ou d'organisation sociale dans l'histoire hongroise.
Contexte
Le régime de János Kádár vignette|Visite de János Kádár dans une usine de Budapest, en compagnie de Károly Grósz, alors responsable du parti dans la capitale hongroise. Après l'écrasement de l'insurrection de 1956, la Hongrie est dirigée pendant plus de trois décennies par János Kádár, premier secrétaire du Parti socialiste ouvrier hongrois. Le régime demeure un État socialiste à parti unique intégré au bloc de l'Est, mais adopte progressivement une politique économique et sociale relativement plus souple que celle de plusieurs autres États communistes d'Europe centrale.
À partir des années 1970 puis surtout des années 1980, le modèle économique hongrois s'essouffle. Le ralentissement de la croissance, l'endettement extérieur et les difficultés du système de planification renforcent les débats sur la nécessité d'une réforme économique. Parallèlement se développe une opposition intellectuelle et politique, en partie organisée autour de publications clandestines.
En 1977 paraît ainsi l'un des premiers samizdats hongrois de la période. En 1980, l'économiste János Kornai publie Hiány, analyse systémique des pénuries dans les économies socialistes. La même année est constitué le Bibó-emlékkönyv, volume collectif consacré au penseur politique István Bibó et auquel contribuent plusieurs personnalités de la future opposition démocratique.
Le développement de l'opposition hongroise s'inscrit également dans un environnement international en transformation, marqué notamment par la création du syndicat polonais Solidarność en 1980 puis, à partir de 1985, par l'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en Union soviétique et le lancement de la perestroïka.
Structuration de l'opposition vignette|Rassemblement du jeune parti Fidesz devant la lampe éternelle de Batthyány, un monument commémoratif dans le centre-ville de Budapest. Dans les années 1980 apparaissent progressivement plusieurs réseaux d'opposition issus de sensibilités différentes. Une opposition libérale et démocratique se structure notamment autour de la revue clandestine Beszélő. En juin 1987, celle-ci publie Társadalmi szerződés (« Contrat social ») du philosophe János Kis, texte qui appelle ouvertement à dépasser le système politique existant.
Une autre sensibilité, issue notamment des milieux intellectuels dits « populistes » ou « nationaux », se rassemble lors de la réunion de Lakitelek du . Cette rencontre conduit à la création du Forum démocrate hongrois (MDF).
L'année suivante voit l'accélération de la formation d'organisations politiques autonomes. Le est créé le Szabad Kezdeményezések Hálózata (« Réseau des initiatives libres »), à l'origine de l'Alliance des démocrates libres (SZDSZ). Le , de jeunes militants fondent l'Alliance des jeunes démocrates (Fidesz).
Parallèlement, les manifestations politiques prennent de l'ampleur. Le , entre et personnes manifestent à Budapest et réclament notamment des élections libres. Le , près de personnes se rassemblent pour protester contre la politique de systématisation rurale menée en Roumanie.
Désagrégation du régime communiste
Éviction de János Kádár
vignette|János Kádár et Károly Grósz en 1986.
La crise interne du Parti socialiste ouvrier hongrois s'aggrave à la fin des années 1980. Une partie de ses dirigeants estime désormais indispensable d'engager des réformes économiques et institutionnelles importantes.
Lors de la conférence nationale du parti organisée du 20 au , l'aile réformatrice renforce sa position. János Kádár est écarté de la fonction de secrétaire général qu'il exerçait depuis 1956 et remplacé par le Premier ministre Károly Grósz. Kádár reçoit la fonction nouvellement créée et essentiellement honorifique de président du parti.
La direction du MSZMP demeure alors favorable à la préservation du socialisme et du rôle dirigeant du parti, tout en acceptant un élargissement limité du pluralisme politique et une poursuite des réformes économiques.
Le , l'économiste Miklós Németh succède à Grósz à la tête du gouvernement. Son cabinet accélère les réformes législatives et économiques et joue un rôle déterminant dans la transformation pacifique des institutions.
Réinterprétation de l'insurrection de 1956
L'un des signes les plus spectaculaires de l'évolution du régime concerne la mémoire de l'insurrection de 1956, officiellement présentée depuis plus de trente ans comme une « contre-révolution ».
Le , Imre Pozsgay, membre de la direction réformatrice du MSZMP, qualifie publiquement les événements de 1956 de « soulèvement populaire » (népfelkelés) lors d'une émission de la Radio hongroise. La déclaration constitue une rupture majeure avec la légitimation historique du régime de Kádár.
En février, le comité central du MSZMP accepte le principe d'un système multipartite.
L'année 1989
Mobilisations de l'opposition vignette|Déambulation des partis membres de la Table de ronde de l'opposition après les élections législatives libres de 1990 sur Kossuth Lajos tér. Le , jour de la fête nationale hongroise, près de personnes participent à une série de rassemblements organisés par l'opposition à Budapest. János Kis, Viktor Orbán et Gáspár Miklós Tamás figurent parmi les orateurs.
Sur la place de la Liberté, devant le siège de la télévision nationale, l'acteur György Cserhalmi lit les « douze points » élaborés par les organisations d'opposition. Ceux-ci réclament notamment la liberté de la presse, de véritables élections multipartites, un État de droit et le retrait des troupes soviétiques.
Le , huit organisations politiques fondent la Table ronde de l'opposition (Ellenzéki Kerekasztal, EKA), destinée à coordonner leur position dans les futures négociations avec le pouvoir.
Ouverture du rideau de fer vignette|Des réfugiés est-allemands franchissent la frontière austro-hongroise avec leur Wartburg en septembre 1989. Le , les autorités hongroises annoncent à Hegyeshalom le début du démantèlement des installations frontalières séparant la Hongrie de l'Autriche. Le , le ministre hongrois des Affaires étrangères Gyula Horn et son homologue autrichien Alois Mock participent symboliquement à la découpe du dispositif frontalier.
Cette ouverture acquiert une dimension européenne au cours de l'été. Le , le pique-nique paneuropéen, organisé près de Sopron, permet à plusieurs centaines d'Allemands de l'Est de franchir la frontière vers l'Autriche.
Le , le gouvernement Németh décide officiellement d'autoriser les citoyens de la République démocratique allemande présents en Hongrie à gagner l'Autriche. Plusieurs dizaines de milliers d'entre eux quittent ainsi le bloc de l'Est par la Hongrie. Cette décision contribue à l'accélération de la crise politique en Allemagne de l'Est.
Réinhumation d'Imre Nagy vignette|droite|Le , les funérailles solennelles d'Imre Nagy et de plusieurs autres victimes de la répression de l'insurrection de 1956 rassemblent plus de sur la place des Héros, à Budapest. Le , jour du trente et unième anniversaire de son exécution, Imre Nagy, Premier ministre de l'insurrection de 1956, ainsi que plusieurs de ses compagnons sont solennellement réinhumés.
La cérémonie organisée sur la place des Héros rassemble plus de et devient l'une des manifestations les plus emblématiques de la transition.
Parmi les orateurs figure Viktor Orbán, alors dirigeant du Fidesz, qui réclame publiquement des élections libres et le retrait des forces soviétiques stationnées en Hongrie.
Le , la Cour suprême annule les condamnations prononcées en 1958 contre Imre Nagy et ses coaccusés et les réhabilite juridiquement. János Kádár meurt le même jour, à l'âge de 77 ans. La coïncidence de ces deux événements possède une forte portée symbolique et est fréquemment associée à la fin de l'ère Kádár.
Négociations de la Table ronde nationale
À partir du , des négociations tripartites sont engagées entre le MSZMP, les organisations de la Table ronde de l'opposition et diverses organisations sociales. Elles sont généralement désignées sous le nom de négociations de la Table ronde nationale.
Les discussions portent notamment sur les règles des futures élections, le fonctionnement des partis politiques, la réforme constitutionnelle, la création de nouvelles institutions de contrôle et les modalités de la transition vers un régime pluraliste.
Le compromis négocié permet à l'Assemblée nationale élue en 1985 d'adopter une série de lois qui fournissent le cadre juridique de la transition démocratique.
Transformation du parti communiste
En octobre 1989, le Parti socialiste ouvrier hongrois tient son dernier congrès. Sa majorité réformatrice décide de dissoudre le parti et de créer le Parti socialiste hongrois (MSZP), qui abandonne officiellement le marxisme-léninisme et se présente comme une formation socialiste démocratique.
Une minorité hostile à cette transformation maintient une organisation communiste distincte, dont est issu le Parti ouvrier hongrois.
Proclamation de la République
Le Parlement adopte en octobre une révision générale de la Constitution de 1949. Celle-ci abolit les fondements institutionnels de la République populaire et définit la Hongrie comme un État de droit démocratique et parlementaire.
Le , jour anniversaire du déclenchement de l'insurrection de 1956, le président de l'Assemblée nationale Mátyás Szűrös proclame depuis le Parlement la République de Hongrie. La République populaire hongroise cesse ainsi officiellement d'exister.
Mise en place du nouveau régime
Élections libres de 1990 vignette|Affiche électorale du SZDSZ en 1990, représentant Iván Pető, László Rajk et Bálint Magyar. Les premières élections législatives entièrement libres depuis la mise en place du régime communiste sont organisées les et .