vignette|Fresque célébrant le mouvement ouvrier sur l'ancien siège du Syndicat des mineurs à Budapest. Le syndicalisme en Hongrie () apparaît au dans le contexte de l'industrialisation du pays et de la formation progressive d'une classe ouvrière. Ses premières organisations sont issues des sociétés de compagnons et des sociétés de secours mutuel, avant que ne se constituent, à partir des années 1860, des syndicats professionnels modernes.
Étroitement associé à la social-démocratie jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, le mouvement syndical hongrois est profondément transformé après 1945 : progressivement intégré au système politique communiste, il perd l'essentiel de son autonomie pour devenir l'une des organisations de masse du régime. À partir des années 1980, la crise du système socialiste favorise toutefois le retour de revendications d'autonomie et, à la veille de la transition démocratique, l'apparition d'un pluralisme syndical. Histoire Origines du mouvement syndical La genèse de l'action collective des travailleurs en Hongrie
L'action collective des travailleurs en Hongrie est antérieure à l'apparition du syndicalisme moderne. Sous le régime corporatif, les compagnons (legények) disposent de leurs propres associations, placées sous la surveillance des maîtres mais permettant aux travailleurs de discuter de leurs conditions de travail. Elles peuvent notamment organiser le boycott de certains maîtres et, malgré l'interdiction des coalitions salariales, les compagnons recourent ponctuellement au refus collectif du travail afin d'obtenir de meilleures rémunérations.
Des conflits collectifs sont attestés dès la fin du Moyen Âge dans les mines du royaume de Hongrie. Samu Jászai mentionne notamment l'organisation des mineurs de sel du Máramaros en 1435 : une ordonnance royale du 18 octobre interdit alors leurs assemblées, appelées tur, sous peine de sanctions particulièrement sévères. Malgré cette interdiction, les mineurs obtiennent une augmentation de leur rémunération. Une nouvelle grève de grande ampleur éclate dans la région en 1492 et interrompt l'extraction pendant plusieurs mois.
En 1525-1526, le soulèvement des mineurs de Besztercebánya oppose les ouvriers des mines, le patriciat des villes minières de Haute-Hongrie, les propriétaires des exploitations et la puissante compagnie Fugger associée aux Thurzó. En 1551, un conflit opposant les mineurs du Máramaros à l'administration des mines aboutit à un accord garantissant l'impunité des grévistes, le remboursement de retenues injustifiées et la définition de certains droits des travailleurs. D'autres conflits sont attestés chez les orfèvres de Kolozsvár en 1573 et les compagnons passementiers de Kassa en 1625.
Ces mouvements ne constituent toutefois pas encore un mouvement syndical au sens moderne. Celui-ci est lié à la transformation du salariat et au développement industriel du . Les tensions augmentent au sein des corporations à mesure que les possibilités pour les compagnons de devenir eux-mêmes maîtres se réduisent. Parallèlement apparaissent des sociétés de secours mutuel, qui préfigurent certaines des fonctions ultérieurement assumées par les syndicats.
Des sociétés de compagnons aux premières organisations ouvrières
vignette|Mihály Táncsics, figure de la révolution de 1848 et précurseur du mouvement ouvrier hongrois, fonde en 1848 le journal Munkások Újsága (« Journal des travailleurs »). Il est élu président de l'Association générale des travailleurs en 1869. Les origines du mouvement syndical hongrois remontent, en tant que telles, aux dernières décennies du système corporatif. Dès les années 1830, les rapports entre maîtres, compagnons et apprentis se tendent à l'intérieur des corporations. Malgré les interdictions prévues par les règlements corporatifs, des compagnons commencent à constituer leurs propres associations. Les premières formes organisées de solidarité ouvrière prennent notamment la forme de sociétés de secours aux malades, auxquelles participent également des employeurs ainsi que les Églises catholique et protestantes.
La Révolution hongroise de 1848 accélère ce processus. Après le 15 mars 1848, les mouvements revendicatifs portant sur les salaires et les conditions de travail et de logement se multiplient à Pest et dans plusieurs régions industrielles. Le personnel des cafés de Pest et de Buda présente un programme en trente points comprenant notamment l'amélioration du logement et de l'alimentation, l'établissement de périodes de repos et l'octroi d'un jour de repos hebdomadaire. Des mouvements touchent ensuite les meuniers, tailleurs, cordonniers, paveurs, serruriers et ouvriers des brasseries. Les employés du commerce demandent quant à eux que le repos dominical commence à 10 heures afin de disposer d'une journée consacrée notamment à leur formation et à la discussion de leurs intérêts communs. Les terrassiers obtiennent une augmentation de leur rémunération à la tâche, tandis que les compagnons forgerons réclament une réduction de la journée de travail. Les serruriers formulent des revendications similaires.
Le 17 avril, des élèves de l'école de dessin industriel présentent à une assemblée populaire un programme particulièrement développé : abolition des corporations, liberté d'établissement et de contrat, limitation légale du temps de travail afin de permettre la formation intellectuelle des travailleurs, fixation d'une rémunération convenable, établissement d'un délai de préavis, suppression des retenues salariales injustifiées et participation des compagnons à l'administration des institutions de formation et de prévoyance.
Les mineurs participent également aux mouvements de 1848. Dans les régions minières de Haute-Hongrie, ils réclament notamment l'augmentation des salaires, le paiement tous les quinze jours, la réforme des caisses de secours minières et, dans certains cas, l'élection de leurs supérieurs. Certains projets vont jusqu'à proposer la gestion des mines par les travailleurs eux-mêmes.
Les imprimeurs occupent cependant une place particulière dans cette première phase du mouvement ouvrier. Groupe professionnel relativement instruit, ils développent les formes d'organisation les plus proches du syndicalisme moderne, notamment un système de représentants ouvriers (bizalmi-férfi rendszer). Le 30 avril 1848, ils adressent au gouvernement une pétition revendiquant le droit de négocier avec leurs employeurs une rémunération appropriée. Le conflit débouche en mai sur l'établissement d'un tarif professionnel négocié, que l'historienne du syndicalisme hongrois Judit Lux présente comme la première convention collective conclue en Hongrie.
vignette|Usine textile de Kispest au XIXe siècle. Le Compromis austro-hongrois de 1867 constitue une étape décisive. Le développement accéléré de l'industrie moderne s'accompagne d'une forte croissance de la population ouvrière : en 1873, Judit Lux estime à environ le nombre total d'ouvriers du pays, dont ouvriers d'usine ; environ 30 % de ces derniers travaillent à Budapest. Les ouvriers qualifiés originaires d'Autriche, de Bohême et d'Allemagne, de même que les ouvriers hongrois ayant travaillé dans les pays germanophones, contribuent à diffuser en Hongrie les formes d'organisation ouvrière déjà développées en Europe occidentale et centrale.
Formation des premiers syndicats vignette|Dans son manifeste, l’Association générale des travailleurs affirmait son adhésion aux enseignements du socialiste prussien Ferdinand Lassalle et définissait comme sa principale mission la défense des intérêts de la classe ouvrière. Elle revendiquait pour les travailleurs des droits politiques et civiques ainsi qu’une amélioration de leur situation matérielle, et appelait à la création de coopératives de production soutenues par le crédit. Les imprimeurs fondent en 1862 ce que Judit Lux présente comme le premier syndicat hongrois. Des associations professionnelles ouvrières (szakegylet) sont ensuite fondées par les cordonniers en 1868, les ouvriers du textile et passementiers en 1871, les métallurgistes en 1877, puis les tailleurs en 1890. Dans le secteur administratif, la Première Association générale hongroise des employés (Első Magyar Általános Tisztviselői Egylet) est fondée en 1869 et l'Association centrale des fonctionnaires royaux hongrois en 1886. vignette|L'Arany Trombita, journal à grand tirage du mouvement ouvrier, fondé en 1869 et dirigé par Mihály Táncsics. L'Association générale des travailleurs (Általános Munkásegylet), créée en 1868 et dirigée par des militants socialistes (notamment Mihály Táncsics), encourage la formation de ces associations professionnelles. En 1871, elle se dote d'une section syndicale regroupant notamment les organisations se déclarant internationalistes ainsi que des représentants des ouvriers sociaux-démocrates des principales entreprises. Judit Lux estime à ou le nombre de travailleurs représentés dans cette structure.
Les premiers syndicats remplissent des fonctions beaucoup plus larges que la seule négociation des conditions de travail. Dans un contexte de protection sociale limitée, ils mettent en place des secours en cas de chômage, de maladie ou d'invalidité ainsi que des aides aux veuves et aux orphelins. Ils développent également une importante activité culturelle et éducative : cours de langues, formation professionnelle, bibliothèques, chorales et activités théâtrales. Les imprimeurs disposent ainsi dès 1866 d'une bibliothèque d'environ 500 volumes.
La presse syndicale devient également un instrument essentiel de structuration du mouvement. Le premier journal syndical hongrois, Typographia, est publié par les imprimeurs à partir du . Au début du , plusieurs organisations disposent de publications à fort tirage : en 1904, Építőmunkás, journal des ouvriers du bâtiment, est ainsi tiré à exemplaires, tandis que le journal des métallurgistes atteint exemplaires.
Essor du syndicalisme moderne vignette|Le foyer Gutenberg, conçu par les architectes József et László Vágó et construit en 1906 dans le centre de Budapest, illustre la puissance de la Société de secours des ouvriers du livre et typographes de Hongrie au début du XXe siècle. Le développement des organisations est toutefois entravé par les autorités. Un décret pris en mai 1875 sous l'autorité de Kálmán Tisza interdit notamment la constitution d'associations ouvrières explicitement socialistes ou fondées sur la lutte des classes et empêche la création de sections locales permettant la formation de véritables organisations nationales. Le droit d'association des travailleurs n'est essentiellement reconnu que pour des objectifs culturels ou d'assistance.
Une nouvelle phase d'expansion commence dans les années 1890 parallèlement au développement de la grande industrie. Entre 1869 et 1890, le nombre d'actifs de l'industrie et des mines passe, selon les chiffres cités par Judit Lux, de à . La croissance des secteurs métallurgique, mécanique et du bâtiment fournit une base sociale nouvelle aux organisations ouvrières.
Fondé en 1890, le Parti social-démocrate de Hongrie (Magyarországi Szociáldemokrata Párt, MSZDP) encourage explicitement la constitution de syndicats nationaux et cherche à transformer les anciennes associations professionnelles en organisations modernes chargées à la fois de l'assistance aux travailleurs, de la défense des conditions de travail et de la lutte économique. Les syndicats deviennent membres collectifs du parti. Une relation particulièrement étroite entre mouvement syndical et social-démocratie s'établit alors et demeure une caractéristique majeure du mouvement ouvrier hongrois jusqu'en 1948.
Samu Jászai considère les années 1890 comme le point de départ du « mouvement syndical moderne » hongrois. Cette période est marquée par la volonté de dépasser les anciennes associations locales et mutualistes au profit de structures capables d'organiser des mouvements salariaux et des grèves à l'échelle d'une profession.