La rébellion de Thiès, également désignée dans des sources de l'époque comme l'« insurrection de Thiès », est le nom donné à une affaire survenue le à Thiès, dans le Sénégal sous l'administration coloniale française.
Elle débute lors de la tentative d'emprisonnement de Diéry Dior Ndella Fall, membre de l'aristocratie du Cayor, dans une affaire liée à l'esclavage.
L'affrontement entraîne la mort de l'administrateur colonial Henry Chautemps. Diéry Dior meurt deux jours plus tard dans des circonstances dont les récits divergent. L'affaire est suivie d'arrestations et de poursuites judiciaires et connaît un retentissement au Sénégal et en France.
Contexte
Diéry Dior Ndélla Fall est le fils de Samba Yaya Fall, ancien damel du Cayor. Destitué par l'administration française puis placé sous surveillance à Saint-Louis, Samba Yaya Fall meurt noyé dans le fleuve Sénégal en octobre 1891. Des récits sénégalais rapportent qu'il s'est suicidé après que l'administration lui eut refusé l'autorisation de se rendre au Cayor pour assister aux funérailles de sa mère.
Au début du , l'administration coloniale française poursuit la transformation des structures politiques et sociales héritées des royaumes sénégalais. La question de l'esclavage constitue l'un des enjeux de cette période. L'historien James McDougall relie directement l'affaire de Thiès aux transformations du statut juridique de l'esclavage au Sénégal colonial. Il décrit Diéry Dior comme un noble sénégalais que Chautemps cherchait à emprisonner pour une affaire d'asservissement.
Les récits consacrés à l'affaire rapportent que Diéry Dior avait reçu des personnes réduites en esclavage à l'occasion de son mariage et qu'il les avait ensuite vendues à Thiès. Cette affaire implique également Kanar Fall et Bocar Thilaas, chef du canton de Guéoul.
Déroulement
Convocation de Diéry Dior
Le , Diéry Dior Ndélla Fall, Kanar Fall et Bocar Thilaas sont convoqués à Thiès par l'administration coloniale dans le cadre de l'affaire portant sur la vente de personnes réduites en esclavage. Selon plusieurs récits sénégalais, les trois hommes doivent payer des amendes et Diéry Dior reçoit en plus une peine de quinze jours d'emprisonnement.
La tentative de placer Diéry Dior en détention provoque un affrontement. Sarithia Massamba Dièye, proche de Diéry Dior, intervient dans les locaux de l'administration. Henry Chautemps, chargé des affaires indigènes et exerçant des fonctions administratives à Thiès, est tué au cours de l'affrontement.
Les récits sénégalais attribuent le coup mortel à Sarithia Dièye et décrivent l'utilisation d'une arme blanche. Une carte postale publiée par le photographe François-Edmond Fortier dans sa série consacrée à l'affaire désigne Sarithia Dièye comme l'« assassin présumé » de Chautemps.
Retentissement de la mort de Chautemps
Henry Chautemps est le fils d'Émile Chautemps, ancien ministre des Colonies français, et le frère de Camille Chautemps, futur président du Conseil. Ce lien familial contribue au retentissement de sa mort en France. James McDougall relève que l'« affaire Chautemps » est commentée dans la presse française et que les personnes tenues pour responsables de l'« insurrection de Thiès » sont représentées sur des cartes postales.
vignette|Une carte postale de la série consacrée à la rébellion de Thiès.
Le catalogue consacré à l'œuvre photographique de François-Edmond Fortier conserve plusieurs cartes postales regroupées sous le titre « La rébellion de Thiès (7 avril 1904) », dont des portraits des personnes inculpées.
Mort de Diéry Dior Ndella Fall
Après la mort de Chautemps, l'administration organise la recherche de Diéry Dior et de ses compagnons. Des récits sénégalais rapportent que Diéry Dior se rend auprès de son oncle Massamba Sassoum Diop avant de décider de ne pas quitter la région.
Diéry Dior meurt le , deux jours après l'affrontement de Thiès. Une version largement reprise dans la mémoire sénégalaise attribue sa mort à Kanar Fall. Selon ce récit, celui-ci tue Diéry Dior, lui coupe la tête et un bras, puis remet ces restes à l'administration coloniale. Ils auraient ensuite été exposés publiquement à Thiès.
Les circonstances exactes de sa mort ne sont cependant pas établies de manière univoque. James McDougall qualifie sa mort de « mystérieuse » et pose explicitement l'alternative entre un homicide et un suicide. Il considère cette incertitude comme un élément important pour l'étude des rapports entre violence, statut social, honneur et droit dans le Sénégal colonial.
Arrestations et suites judiciaires
Sarithia Massamba Dièye
Sarithia Massamba Dièye est tenu pour responsable de la mort de Henry Chautemps dans les récits consacrés à l'affaire. Les cartes postales de François-Edmond Fortier témoignent également de son arrestation et de sa place centrale parmi les personnes poursuivies après les événements.
Après son arrestation et son jugement, il est envoyé au bagne de Guyane. Les récits sénégalais décrivent sa peine comme un exil à vie ou une condamnation aux travaux forcés à perpétuité.
La mémoire de sa relation avec Diéry Dior occupe une place importante dans les récits sénégalais consacrés au jom, notion wolof associée à l'honneur, à la dignité et au courage.
Kanar Fall et Bocar Thilaas
Kanar Fall avait été convoqué à Thiès en même temps que Diéry Dior. Les récits qui attribuent à Kanar la mort de Diéry Dior expliquent son geste par sa volonté de se rapprocher de l'administration coloniale.
Les sources de presse sénégalaises utilisées pour retracer l'affaire rapportent que Kanar Fall est ensuite condamné à vingt ans de prison et que Bocar Thilaas est mis hors de cause. Ces éléments sont issus de récits rétrospectifs de l'affaire, tandis que les travaux universitaires disponibles insistent davantage sur les questions d'esclavage, de droit, de statut et de violence entourant les événements.
Mémoire et représentations
L'affaire de Thiès occupe une place dans la mémoire historique et culturelle sénégalaise. L'histoire de Diéry Dior est transmise sous une forme qui associe les événements de 1904 aux notions d'honneur, de fidélité et de résistance à l'humiliation.
Le chercheur Amadou Falilou Ndiaye analyse la place de Diéry Dior dans la tradition épique et la manière dont son geste mobilise la mémoire de l'esclavage, de la conquête et de la domination coloniales.
L'épisode est également représenté au cinéma dans Jom ou L'Histoire d'un peuple, réalisé par Ababacar Samb Makharam. Le film fait de Diéry Dior l'une des figures historiques utilisées par un griot pour évoquer le jom et la résistance à différentes formes d'oppression.
Filmographie
1982 : Jom ou L'Histoire d'un peuple, film d'Ababacar Samb Makharam, avec Oumar Seck dans le rôle de Diéry Dior Ndélla.
Notes et références
Voir aussi Articles connexes Histoire du Sénégal Cayor Samba Yaya Fall Afrique-Occidentale française Esclavage en Afrique Jom (ou L'Histoire d'un peuple)
Liens externes
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