La révolte de A Crucetta (révolte de la croix) est une insurrection catholique et contre-révolutionnaire en Corse entre 1797 et 1798. Elle oppose les Crucettins et les anciens paolistes restants à l'administration française de Directoire de Christophe Saliceti soutenue par l'armée républicaine française.
Prélude La révolte de A Crucetta explose en décembre 1797 dans un contexte de ras-le-bol généralisé de la population paysanne corse face aux excès du Directoire français et de ses alliés corses urbains. Moins d'un an après le départ des Britanniques et le retour de l'île sous contrôle de la République française, la situation locale est extrêmement instable.
L'élément déclencheur : La persécution du clergé paoliste Les autorités républicaines, poussées par Christophe Saliceti, appliquent une politique anticléricale agressive. Elles confisquent les biens de l'Église et ferment de nombreux édifices religieux tandis que les prêtres locaux qui refusent de prêter serment à la République française sont traqués et persécutés.
Le scandale de Campile (décembre 1797) L'étincelle se produit au cœur du village de Campile (Castagniccia). Le curé local, Carlo Pietro Casalta, prononce un prêche enflammé contre les abus de la République. Des rumeurs de profanation d'églises et d'arrestations imminentes de prêtres poussent les habitants de la région à s'armer pour défendre leur foi. Les Crucettins utilisent alors le slogan ..
Le contexte économique : des taxes étouffantes Pour financer les guerres républicaines, l'administration de Saliceti impose de lourdes taxes financières et matérielles sur les productions agricoles et les propriétés des insulaires. Bien que la conscription (le service militaire obligatoire) ne soit pas encore totalement effective, les menaces de réquisitions forcées de jeunes Corses pour servir dans les armées françaises sur le continent provoquent une immense colère dans les familles rurales.
Les provocations des Corses pro-républicains Le comportement des républicains insulaires locaux attise les ressentiments. Les clans jacobins alliés de Saliceti et des Bonaparte gèrent les administrations locales de manière arrogante et corrompue, multipliant les brimades contre les familles soupçonnées d'avoir collaboré avec le Royaume anglo-corse. L'État central à Paris valide les décisions d'épuration locale prises par Saliceti, ce qui réveille de vieilles rivalités entre les familles pro-françaises des côtes et les familles traditionnelles de l'intérieur des terres.
Dès que les premières étincelles éclatent en Castagniccia, Christophe Saliceti qui est à Paris, utilise son immense influence politique pour convaincre le gouvernement français que la révolte n'est pas une simple jacquerie paysanne, mais un complot militaire royaliste téléguidé par l'Angleterre et les émigrés de Toscane. C'est lui qui valide et appuie l'envoi de renforts militaires et donne les pleins pouvoirs au général Vaubois pour lutter contre les rebelles.
Insurrection Les premiers manifestes de rébellion apparaissent le 3 décembre 1797 dans les zones de montagne les plus reculées. Les insurgés cousent alors une petite croix de tissu blanc (crucetta) sur leurs chapeaux et se rassemblent au couvent Saint-Antoine de la Casabianca (lieu hautement symbolique de l'histoire corse). C'est là qu'ils sortent le vieux général Agostino Giafferi (fils de Luiggi Giafferi) de sa retraite pour prendre la tête d'un mouvement qui va embraser le nord de l'île pendant près de trois mois. Les insurgés, profitant du relief montagneux de la Castagniccia, tentent de bousculer le pouvoir républicain français avant de subir une riposte militaire implacable.
L'embrasement et la mobilisation Réunis au couvent de la Casabianca, les Crucettins s'organisent. Ils rejettent l'administration jacobine, réclament le retour de leurs prêtres et la baisse des impôts. Les rebelles ne forment pas une armée régulière. Ce sont des paysans et des montagnards qui connaissent parfaitement le terrain. Ils coupent les routes, interceptent les courriers républicains et harcèlent les petits détachements militaires français. En quelques semaines, l'insurrection gagne la Balagne, le Nebbio et menace directement les villes côtières comme Bastia, restées fidèles à la République.
La réaction militaire française Face à la menace de perdre le nord de la Corse, le Directoire réagit avec fermeté. Le général Vaubois et le général corse Casalta reçoivent l'ordre de mener une contre-offensive brutale.
Bataille de Borgo (début janvier 1798) La bataille de Borgo de janvier 1798 marque le premier choc militaire d’envergure de la révolte de A Crucetta. Elle oppose directement les insurgés catholiques et paolistes à l'armée régulière de la République française.
Après le rassemblement initial au couvent de Casabianca, les rebelles grossissent leurs rangs. Ils décident de marcher vers le nord pour menacer Bastia, place forte des républicains et base de l'administration française dans le département du Golo. Le village perché de Borgo occupe une position clé : il domine la plaine et la route principale reliant l'intérieur de l'île (la Castagniccia) à Bastia. Les insurgés s'y installent pour bloquer le passage et couper les communications de l'armée française.
Le général républicain Jean-Baptiste Casalta, officier corse rallié à la France, reçoit l'ordre de dégager la route au plus vite. Contrairement à la guérilla menée dans les montagnes reculées, le terrain autour de Borgo permet à l'armée républicaine d'aligner des troupes de ligne disciplinées, formées aux tactiques militaires modernes et dotées d'une artillerie efficace. Les Crucettins, composés en majorité de paysans et de montagnards courageux mais sans formation militaire solide, ne parviennent pas à résister à la puissance de feu et à l'organisation de l'armée régulière. Leurs lignes sont rapidement brisées et les rebelles sont en déroute.
Bataille de Murato (18 janvier 1798) Après l'échec de la bataille de Borgo, les rebelles catholiques et paolistes (Crucettins) battent en retraite vers le Nebbio et la Castagniccia. Ils se réorganisent à Murato, un important village stratégique de montagne qui commande l'accès aux vallées de l'intérieur de l'île. Pour les forces françaises du Directoire, il faut frapper un coup définitif pour empêcher les rebelles de recevoir de prétendus renforts venus par la mer depuis la Toscane. L'armée républicaine, forte de troupes régulières mieux entraînées, lance une offensive générale et coordonnée contre les retranchements des insurgés.
L'assaut républicain commence. Menées par le général Vaubois et le général corse Casalta, les troupes du Directoire encerclent le village et enfoncent les défenses des insurgés. Ils bénéficient également sur le terrain du soutien de figures militaires fidèles comme Achille Murati. C'est au cours de ce combat violent que Carlo Pietro Casalta, le prêtre et curé de Campile dont les prêches enflammés avaient en grande partie déclenché la révolte, est mortellement blessé.
C'est le tournant militaire du conflit. Les forces républicaines lancent une attaque massive contre le bastion des rebelles à Murato. Les Crucettins sont totalement défaits, dispersés et contraints de se replier dans les montagnes les plus hautes de l'intérieur. Privés de coordination et submergés par la discipline républicaine, les Crucettins cèdent. Leurs forces sont totalement dispersées et rejetées vers les zones les plus inaccessibles de l'intérieur du département du Golo.
Répression La défaite militaire laisse place à une campagne de pacification par la terreur, orchestrée par Vaubois et Barthélémy Arena. Moins de deux semaines après la bataille, le 1er février 1798, l'armée française s'empare de Corte, le cœur politique historique de la Corse, scellant la fin de l'organisation rebelle. Le vieux général Agostino Giafferi est capturé. Pour faire un exemple, il est jugé à la hâte par un tribunal militaire et fusillé à Bastia le 21 février 1798. Les troupes françaises traversent les villages de Castagniccia et de Balagne. Elles brûlent les maisons des chefs rebelles (comme celle de Pascal Fondacci), confisquent le bétail et emprisonnent les familles des suspects. La population est contrainte de livrer toutes ses armes sous peine de mort ou de déportation, mettant un point final à l'insurrection au début du printemps 1798.
Conséquences Élimination définitive du Paolisme En écrasant la révolte de A Crucetta, le réseau de Saliceti a purgé la Corse des derniers chefs militaires fidèles à Pascal Paoli. Cela a définitivement verrouillé l'intégration de l'île à la République française, ouvrant la voie à la domination absolue du clan Bonaparte.
Bibliographie
Références
Catégorie:Histoire de la Corse Catégorie:Bataille en Corse