Sabatino Schinazi est un médecin français, né le à Mehalla Kebira (Egypte) de parents italiens, et mort en déportation le à Dachau (Allemagne). Il débute ses études de médecine à Beyrouth (Liban), et les poursuit à la faculté de médecine de Bordeaux où il obtient son doctorat en 1919. Marié à une bordelaise, il acquiert la nationalité française en 1930. Installé comme médecin généraliste dans un quartier populaire de Bordeaux (Gironde), il est surnommé le « médecin des pauvres » du fait de sa générosité envers ses patients. Après la promulgation de la loi de 1940 sur le statut des juifs du régime de Vichy, il est radié de l'ordre des médecins en 1942, suivant un avis défavorable du conseil départemental de la Gironde de l’ordre des médecins présidé par le Pierre Mauriac. Déporté à Drancy puis Auschwitz en 1943, il meurt à Dachau en 1945. Sa famille fait partie des plaignants avec constitution de partie civile dans le procès de Maurice Papon à Bordeaux en 1997-1998.
Biographie
Origine familiale et vie privée Sabatino Schinazi est né le à Mehalla Kebira (Egypte). Il est issu d'une famille italienne de confession juive. Son père Gabriel Schinazi, rentier, et sa mère Rachel Whaba, sans profession, sont domiciliés au Caire. Deux de ses frères, Félix et Jacques, résident à Bordeaux, Félix est également médecin.
Schinazi épouse le à Bordeaux Marie Germaine Suzanne Sabourin, dite Germaine, issue d'une famille catholique, dont les parents sont Daniel Sabourin et Lucie Clauzure, imprimeurs cours de la Martinique à Bordeaux . Germaine se convertit au judaïsme, le couple a dix enfants nés entre 1922 et 1939, dont un décède en bas âge. Schinazi acquiert la nationalité française le .
Formation Après avoir débuté ses études de médecine à Beyrouth (Liban) en 1911, Sabatino Schinazi les poursuit à la faculté mixte de médecine et pharmacie de Bordeaux à partir de 1916. Durant la première guerre mondiale, il assure les soins de blessés de guerre hospitalisés à Bordeaux, et remplace bénévolement des médecins mobilisés sur le front.
Le , il soutient sa thèse pour le doctorat en médecine portant sur Les états méningés curables à lymphocytose rachidienne, dont le président est le Xavier Arnozan. Dans l'avant-propos de sa thèse, il remercie :
Carrière médicale à Bordeaux vignette|Maison 199 rue Achard à Bordeaux où étaient situés le domicile et le cabinet médical du Dr Schinazi |gauche|316x316px En 1921, Sabatino Schinazi s'installe en tant que médecin généraliste dans le quartier populaire de Bacalan à Bordeaux, où est également situé son domicile 199 rue Achard. Il exerce dans ce cabinet de Bacalan pendant toute sa carrière médicale à Bordeaux. Cette maison est décrite en ces termes par son fils lors de son témoignage au procès de Maurice Papon : .
Schinazi est un médecin renommé pour ses compétences professionnelles, et des patients d'autres quartiers de Bordeaux viennent le consulter. Il est surnommé le « médecin des pauvres » du fait de sa générosité envers ses patients démunis. Selon le témoignage de son fils, .
Radiation de l'ordre des médecins et déportation sous le régime de Vichy Pendant la période de l'Occupation, Sebatino Schinazi assure une filière d'évasion vers l'Espagne. Après la promulgation de la loi de 1940 sur le statut des juifs du régime de Vichy, il est inscrit, ainsi que toute sa famille, au « fichier juif ». Il demande une dérogation pour ne pas être radié de l'ordre des médecins, en faisant valoir son statut de « conjoint d'aryen ». Le conseil départemental de la Gironde de l’ordre des médecins est alors présidé par le Pierre Mauriac, doyen de la faculté de médecine et pharmacie. Mauriac est membre de l'Action Française, et son soutien au Maréchal Pétain et au régime de Vichy est indéfectible pendant toute la période de l'Occupation.
En février 1941, le conseil départemental de la Gironde de l’ordre des médecins émet un avis défavorable à la demande de dérogation de Schinazi, motivé en ces termes:Un délai de six mois lui est octroyé en raison de sa famille nombreuse, au terme duquel le conseil de l'ordre maintient son avis défavorable en mars 1942. Alors qu'il n'est pas encore officiellement exclu, son nom n'apparait pas dans la liste des médecins de Bacalan pour lesquels le conseil de l'ordre demande au préfet en avril 1942 une autorisation de libre circulation : le Schinazi est ainsi « exclu par ses pairs » avant toute décision officielle. Après que toutes les voies de recours aient été épuisées, son interdiction d'exercer la médecine en France est prononcée le 27 juin 1942 par le secrétariat d’État à la Santé. Schinazi est arrêté en juin 1942 par deux gendarmes français sur ordre de la préfecture de la Gironde, relayant l'ordre des autorités allemandes. À partir du , il est détenu dans le camp de Mérignac (Gironde). Il est informé de la décision de radiation du conseil de l'ordre après son arrestation, par un courrier de la préfecture de la Gironde daté du 4 juillet 1942, signé de Maurice Papon.
Ses fils aînés, Samuel et Daniel, sont également emprisonnés dans le camp de Mérignac. Samuel, pilote d'avion, tente de voler un avion militaire Potez sur la base française de Perpignan pour rejoindre l'Angleterre. Dénoncé par le libraire à qui il achète des cartes, il est emprisonné à Perpignan. Après avoir réussi à s'évader, il tente de saborder des hydravions de la Luftwaffe près de Bordeaux, est de nouveau arrêté puis incarcéré à Mérignac pour actes de résistance.
Germaine Schinazi fait de multiples démarches pour faire sortir son mari et ses fils du camp, allant jusqu'à Vichy demander audience à Pétain. Maurice Papon refuse de la recevoirArrêt du 18 septembre 1996 de la chambre d'accusation de la cour d'appel de Bordeaux à l'encontre de Maurice Papon https://francearchives.gouv.fr/fr/article/714107630, et elle est menacée par les autorités françaises d'être arrêtée et déportée avec ses enfants si elle persiste dans ses démarches. En avril 1943, la section d'enquêtes et de contrôle du commissariat général aux questions juives détermine que Mme Schinazi et ses enfants sont reconnus comme « non-juifs », ils sont alors radiés du fichier.
Après 17 mois de détention à Mérignac, Schinazi est déporté avec 86 autres personnes au camp de Drancy par le convoi du , puis à Auschwitz par le convoi 64 du . Le lendemain de son départ à Auschwitz, le , sa femme reçoit un courrier du chef de cabinet du préfet indiquant : . Schinazi reste un an au camp d'Auschwitz où il travaille comme chimiste. Lors de la débâcle nazie, il participe aux marches de la mort et meurt à Dachau le 23 février 1945 (le 25 février selon le Mémorial de la Shoah).
Ses fils Daniel et Samuel, incarcérés à Mérignac, parviennent à échapper à l'Holocauste. Daniel s'évade du convoi du vers le camp de Drancy, rejoint Paris puis la Vendée. Samuel s'évade du convoi partant vers Buchenwald le , et après un périple passant par la Suisse, l'Italie et Alger, rejoint Londres pour s'engager dans l'aviation Alliée.
Procès de Maurice Papon : accusations et témoignages concernant le Schinazi Lors du procès de Maurice Papon en 1997-1998 à Bordeaux, la responsabilité de l'ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde a été mise en cause pour complicité d'arrestation et de séquestration illégales, et complicité d'assassinat du Schinazi. Selon les accords Oberg-Bousquet de juillet 1942, Schinazi n'aurait pas du être déporté du fait de son statut de « conjoint d'aryen ». L'arrêt de renvoi de Maurice Papon devant les Assises stipule que . La défense de Papon fait valoir que la préfecture n'avait pas de pouvoir décisionnel, et qu'il n'existe pas de documents signés prouvant l'implication personnelle de Papon dans ce dossier et le départ du convoi du .
Deux des fils de Sabatino Schinazi témoignent au procès Papon. Samuel Schinazi, qui a porté plainte avec constitution de partie civile concernant son père et son frère Daniel, déclare : . Son frère Moïse témoigne des visites au camp de Mérignac, ainsi que des démarches de sa mère pour libérer son père et ses frères, et déclare à Papon : .
Hommages et actions menées en mémoire du Schinazi
Après la Libération, le maire de Bordeaux Jacques Chaban-Delmas nomme avenue du Schinazi une voie dans le quartier de Bacalan où résidait et exerçait le Schinazi. Dans ce même quartier, l’un des immeubles construits par Schinazi, situé à l’angle de la rue Blanqui et du boulevard Albert Brandenburg, est nommé « Résidence Schinazi ». Le nom du Schinazi est gravé sur une stèle commémorant les bacalanais morts pendant la seconde guerre mondiale, avec celui de deux autres médecins du quartier fusillés en 1941, les Roger Allo et Joseph Brunet. Le nom de Sabatino Schinazi est inscrit sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah (dalle n° 41, colonne n° 14, rangée n° 2). Depuis 1998, le Bernard Coadou, médecin généraliste ayant exercé à Bacalan, mène de nombreuses actions pour honorer la mémoire de Sabatino Schinazi, notamment pour que le conseil départemental de la Gironde de l’ordre des médecins reconnaisse sa responsabilité et celle du Pierre Mauriac dans l'arrestation et la déportation de Schinazi. Alors que la responsabilité du Mauriac a été mise en cause à la Libération dans l'assassinat du résistant le Charles Nancel-Pénard, il n'a jamais eu de son vivant à rendre de compte concernant la mort de Schinazi. Un Stolperstein (pavé de mémoire) a été posé le 29 septembre 2022 par le maire Pierre Hurmic 199 rue Achard à Bordeaux, devant le domicile et cabinet médical de Schinazi, en présence de membres de sa famille, du Bernard Coadou et de représentants du CRIF . Une plaque commémorative a été posée en 2024 dans les locaux du conseil départemental de la Gironde de l’ordre des médecins à Bordeaux.
Références
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