La campagne contre la « servilité envers l'Occident » () englobait deux campagnes interdépendantes de l'ère stalinienne : l'une menée avant la Seconde Guerre mondiale et l'autre après (cette dernière coïncidant avec la campagne contre le « cosmopolitisme »). Ces campagnes visaient à rompre totalement tout lien — en particulier culturel — entre la société soviétique et le monde occidental, ainsi qu'à éliminer tout élément culturel ou historique (qualifié par la propagande soviétique de « vestige ») susceptible de justifier la nécessité ou l'opportunité de maintenir de telles relations. Dans le jargon des tchékistes et du milieu criminel, les citoyens soviétiques envoyés en masse au Goulag pour « servilité envers l'Occident » étaient surnommés (низкопоклонники, « adorateurs serviles »).

Historique du terme vignette|Cosaques russes à Paris par Georg Emanuel Opiz.

Le terme (déférence servile) est apparu dans le discours universitaire dans les années 1930, dans le contexte d'une réinterprétation radicale de l'histoire soviétique par des historiens proches de Staline — un virage privilégiant les « priorités russes » aux idéaux de la « révolution mondiale ». Le concept en soi n'était pas nouveau ; dès le XIXe siècle, des penseurs russes avaient évoqué le fait de « se prosterner devant l'Occident » (Nikolaï Strakhov) ou la « servilité envers les étrangers » () comme des phénomènes négatifs — particulièrement répandus au sein de la petite bourgeoisie, de la petite noblesse terrienne, de l'aristocratie et de l'intelligentsia — sans pour autant préconiser de mesures punitives à l'encontre de ceux qui manifestaient de telles attitudes. Le terme a été emprunté aux écrits du penseur russe « occidentaliste » Alexandre Herzen ; celui-ci ne voyait rien de honteux dans ce concept et l'employait sans connotation négative, simplement comme un terme descriptif pour désigner certains sentiments observés personnellement chez les membres de la noblesse russe (en particulier la jeunesse) :

La position stalinienne se caractérisait par une orientation anti-occidentale ; il convient de noter que l'historiographie soviétique de l'époque de Staline a passé sous silence le concept de « servilité envers les Tatars » ou « servilité envers la Horde d'or » — une idée propagée dans les années 1920 par des émigrés « eurasistes » tels que le penseur Nikolaï Sergueïevitch Troubetskoï, dans le contexte du joug mongolo-tatare (une « servilité abjecte et une flagornerie envers les Tatars, une volonté de tirer le profit personnel maximal du régime tatar, fût-ce au prix de la trahison, de l'humiliation et de compromis avec sa conscience »).

Première campagne (1937–1939, 1939–1941, 1941–1945)

La première période, celle d'avant-guerre, peut être divisée, à titre indicatif, en trois étapes : jusqu'en août 1939, jusqu'en juin 1941 et après, car l'établissement de relations avec l'Allemagne et les dirigeants fascistes rendait impossibles de nouvelles attaques contre l'histoire et la culture allemandes, et l’accent de la campagne contre la « servilité » se déplaça vers les « anglophiles », c’est-à-dire vers tous ceux soupçonnés de sympathies envers la Grande-Bretagne et les États-Unis. Avec le début de la Grande Guerre patriotique et la formation de la coalition anti-hitlérienne, la politique de lutte contre la « servilité » s’inverse : désormais, ce sont les « germanophiles » qui se retrouvent dans le collimateur de la presse stalinienne, adaptée à la nouvelle conjoncture, tandis que les réalisations de la Grande-Bretagne et des États-Unis commencent à être vantées. vignette|gauche|Pendant la guerre, l'URSS recevait en grande quantité des armes, du matériel et des vivres en provenance de l'Occident ; cependant, pour un simple citoyen, s'en réjouir risquait de lui valoir une peine de prison allant de 10 à 25 ans. Des vagues ponctuelles de lutte contre la « servilité » se sont également produites pendant la guerre, mais de manière souterraine. Les formulations typiques issues des jugements des tribunaux militaires, qui correspondaient à la qualification pénale toute faite d’« agitation et propagande antisoviétiques » (article 58) Влади́мир Алекса́ндрович Козло́в : Массовые беспорядки в СССР при Хрущеве и Брежневе (1953 — начало 1980-х гг.) — Новосибирск: Сибирский хронограф, 1999. — С. 207—208., les soi-disant « éléments alphabétiques », camouflés sous diverses abréviations : à partir de 1941 — « éloge de la technologie [militaire] américaine » (VAT — dès les premières livraisons américaines dans le cadre du prêt-bail en 1941), « l'éloge de la technologie allemande » (VNT), « l'expression de sentiments pro-allemands » (VPG) et « les relations suscitant des soupçons d'espionnage » (SVPSh), c’est-à-dire tout contact non autorisé ou informel avec des étrangers à l’étranger ou avec des étrangers ayant émigré en URSS, et, à partir de 1947, également « l’éloge de la démocratie américaine » (VAD) dans le contexte de rejet par l'URSS du plan Marshall ; tout autre fait punissable ne rentrant pas dans ces catégories spécifiques était classé sous les rubriques « détention de sentiments antisoviétiques » (VAS) ou « espionnage non prouvé » (NSh). Les dossiers d'enquête contiennent des allégations telles que « [le prévenu] admirait l'armement et le matériel militaire américains » (équipements reçus par l'URSS dans le cadre du prêt-bail), et autres accusations similaires.

La lutte contre la « servilité envers l’Occident » a en partie coïncidé avec la dépénalisation d’attributs de la fin de l’époque tsariste, auparavant strictement tabous (réhabilitation de la cavalerie cosaque, introduction des uniformes bleus pour les forces de l’ordre, des grades d’officier et de général à la place des « grades du corps de commandement », puis des épaulettes, etc.) et par la coopération entre les autorités soviétiques et l’Église orthodoxe russe.

Deuxième campagne (1946–1948, 1948–1953) vignette|La campagne d'après-guerre de changements de noms massifs, souvent absurdes, a touché tous les aspects de la vie sociale, jusqu’aux noms des viennoiseries et du pain. La « baguette française » est ainsi devenue la « baguette de ville ». La reprise des persécutions débute peu après la fin de la guerre et se poursuit de manière active (c’est-à-dire avec des conséquences juridiques concrètes pour les personnes soupçonnées de « soumission ») jusqu’à la mort de Staline et quelque temps après, parallèlement à d’autres campagnes politiques à l’échelle de l’Union soviétique — contre le « manque d’idéologie », « l’apolitisme », « l’idéalisme », « le cosmopolitisme », « le formalisme », « le », « le nationalisme bourgeois juif », etc. (la lutte contre le « dostoïevskisme » dans la littérature et l’art, contre le « vesselovskisme » en études littéraires, contre le « », l’indo-européanisme et la linguistique comparée — en linguistique, etc.), — des « réunions », des « tribunaux d’honneur » et d’autres formes similaires d’activité pseudo-sociale étaient organisés sur ordre des autorités.

Certains scientifiques soviétiques éminents ont contribué à intensifier cette campagne d'après-guerre et à susciter la persécution de ceux qui étaient tombés en disgrâce auprès des autorités. La persécution des individus jugés indésirables par le régime atteignit son paroxysme en 1948, lorsque ce processus se confondit avec la campagne contre les « cosmopolites sans racines » et prit une coloration chauvine. La liste des cibles visées par ces changements de nom s'élargit au-delà des suspects habituels pour inclure des termes d'origine juive. Outre le renommage de localités tout ce qui était imaginable fut rebaptisé sans distinction, des marques de (cigarettes russes) aux disciplines sportives.

Divers éléments géographiques voient leur nom modifié sur les cartes. Le processus de « russification » s'étend désormais au-delà des simples emprunts au français, à l'allemand ou à l'anglais pour englober tout terme à consonance « non russe », tandis que les adjectifs d'origine étrangère sont abandonnés ou remplacés (ce qui affecte des expressions telles que « petit pain français », « baguette parisienne », « pains plats turcs », « viennoiserie », « lutte française », « catch à l'américaine », « lutte suisse », etc.). Parallèlement, des falsifications historiques et des mystifications affirmant la primauté de la Russie dans divers domaines du progrès scientifico-technique et de la vie publique sont introduites à grande échelle dans le discours universitaire ; cette tendance a donné naissance à une anecdote largement diffusée au sujet du « camarade Staline, meilleur ami des historiens soviétiques ». Des domaines entiers du savoir et des disciplines scientifiques sont frappés d'interdit et bannis. La répression à l'encontre de la population a également atteint son paroxysme dans l'après-guerre ; la sévérité de ces mesures est illustrée par le cas de l'actrice Zoïa Fiodorova, condamnée à vingt-cinq ans de camp de travail pour la simple raison qu'elle était tombée enceinte d'un Américain Полонская Г. Так мы жили: очерки жестокого времени: в двух томах. — Хайфа, 2005. — Т. 1. — С. 176..

Articles connexes Bateaux des philosophes (années 1920) Latinisation en Union soviétique (années 1930) Renommage des toponymes en Extrême-Orient en 1972 Occident pourri Maccarthysme

Notes et références

Bibliographie Двадцатый век: общественно-политический и литературный альманах. / Под ред. Медведев, Рой Александрович и Р. Лерта. — Лондон: T.C.D. Publications, 1976. Кутузов, Владислав Александрович, Лебина, Наталия Борисовна, Ходяков, Михаил Викторович История России в 2 ч. Часть 2. 1941—2015. — 8-е изд., пер. и доп. — М.: Litres, 2022. Егорова Н. История холодной войны, 1945—1991 гг. — 2-е изд., пер. и доп. — М.: Юрайт, 2020. Миронин С. Сталинский порядок. — М.: Litres, 2022. Полонская Г. Так мы жили. Очерки жестокого времени : В 2-х томах. — Хайфа, 2005 Романовский С. Наука под гнетом российской истории. — СПб.: Изд-во Санкт-Петербург, 1999. Романовский С. «Притащенная» наука. — СПб.: Изд-во СПбГУ, 2004. Росси, Жак, Горбаневская, Наталья Евгеньевна Справочник по Гулагу. — Лондон: Overseas Publications Interchange, 1987. Ямпольский, Борис Самойлович Арбат, режимная улица. — М.: Вагриус, 1997.

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