Déwé Gorodey (ou Gorodé) est une femme politique française indépendantiste et écrivaine kanak de Nouvelle-Calédonie, née dans la tribu de l'Embouchure à Ponérihouen (Nouvelle-Calédonie) le et morte le à Poindimié.

Elle est, au , la personne à avoir participé le plus longtemps aux Gouvernements néo-calédoniens, puisqu'elle en a été membre sans discontinuer de la création de cette institution en 1999 jusqu'en 2019.

Biographie

Formation et vie professionnelle Née en , Epéri Déwé Gorodey (qui a toujours souhaité n'être appelée que par son deuxième prénom) est fille de pasteur, issue d'une lignée de pasteurs protestants de la tribu de Pwäräiriwa (« l'embouchure du fleuve » en paicî, ce qui a donné le nom à la commune de Ponérihouen), sur la côte Est de la Grande Terre. Elle est ainsi la fille de Waia Görödé, chef de clan et pasteur décédé en 1981 qui a lui-même été l'un des premiers écrivains kanak ainsi qu'un des membres fondateurs de l'Association des indigènes calédoniens et loyaltiens français (AICLF) ainsi que des éclaireurs unionistes en Nouvelle-Calédonie, et la petite-fille de Philippe Görödé (vers 1885-1971), un converti devenu pasteur en 1912 ainsi que l'un des informateurs kanak dont s'entoure le missionnaire et ethnologue Maurice Leenhardt. Par sa mère, Laura Nâbai (morte en 1971), Déwé Gorodey est également la petite-fille d'un autre converti devenu pasteur (en 1915) et informateur de Maurice Leenhardt, Eleisha Nâbai (1886-1957)Dominique Jouve, « Traverser les langues, traverser les religions, le cas des textes multilingues de Waia Görödé », article publié en ligne sur le site Academia, consulté le 17 août 2022..

Elle passe sa scolarité à Houaïlou avant de descendre à Nouméa pour passer son baccalauréat (« Philosophie » ou Bac A) au lycée Lapérouse, en 1968Biographie de Déwé Gorodé, site D'Île en île, consulté le 17 août 2022.. Ensuite, elle part faire ses études supérieures en France métropolitaine et obtient une licence de lettres modernes de l'université Paul-Valéry - Montpellier 3, en 1973. De retour au pays, elle s'engage ensuite dans une carrière de professeur de français dans l'enseignement privé, d'abord au collège catholique Marie-Reine-Thabor au Mont-Dore de 1974 à 1976 puis dans le lycée protestant de Do Néva à Houaïlou de 1983 à 1985. Par la suite, elle enseigne le paicî au sein de l’École populaire kanak (les établissements scolaires créés par les indépendantistes pendant les Évènements des années 1980) de l'Embouchure de 1985 à 1988, puis de nouveau à Do Néva de 1988 à 1996 et finalement au lycée public de Poindimié de 1996 à 1997. Elle donne enfin des cours d'histoire de la littérature du Pacifique et de littérature mélanésienne contemporaine à l'université de la Nouvelle-Calédonie à Nouméa de 1999 à 2001.

Vie privée

Elle a épousé Marcel Tiaou Pourouin, président du conseil des chefs de clan de la tribu de L'Embouchure et ancien conseiller municipal FLNKS-Palika de Ponérihouen de 2008 à 2014, décédé. Déwé Gorodey a toujours souhaité conserver son nom de jeune fille. Avec lui, elle a eu trois enfants : Leila, Albert Téâ et Marc (décédé).

Militante indépendantiste et féministe Déwé Gorodey s'est très tôt engagée dans la lutte pour l'indépendance. Influencée durant ses études par la lecture des œuvres des écrivains de la Négritude (notamment Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas) et des théoriciens du marxisme (Karl Marx, Lénine ou Rosa Luxemburg), elle milite ainsi à partir de 1973 au sein des Foulards Rouges (dont elle va assurer un temps la présidence) et du Groupe 1878 (qu'elle va contribuer à créer en 1974), deux groupes de jeunes indépendantistes révolutionnaires. Cet activisme va lui valoir trois emprisonnements, en 1974 et 1977, notamment pour avoir manifesté avec Susanna Ounei contre les célébrations officielles organisées en pour commémorer la prise de possession de l'archipel par la France le . Elle participe en 1976 à la création du Palika (Parti de libération kanak), le parti indépendantiste d'extrême gauche à ses débuts dont elle a fait partie jusqu'à son décès et qui est l'une des composantes fondatrices du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) à partir de 1984. Dans les années 1980, pendant les Évènements, elle participe à des missions du front indépendantiste en Océanie, notamment en Australie, mais aussi en Algérie, au Canada, à Mexico et à l'ONU.

De plus, militante féministe se battant pour la cause des femmes kanak aux côtés de Susanna Ounei ou Marie-Claude Tjibaou (la veuve de l'ancien leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou), elle crée avec la première le Groupe des femmes kanak et exploitées en lutte (GFKEL) en 1982 pour défendre l'émancipation des femmes dans le cadre du projet indépendantiste, critiquant les valeurs patriarcales véhiculées selon elles à la fois par les sociétés coloniales et traditionnelles kanak. Ce groupe, une des composantes fondatrices du FLNKS en 1984, va finalement se dissoudre en 1986. Puis, avec Marie-Claude Tjibaou, elle participe à une mission de femmes au Mali en 1992.

Défense de la culture kanak Ayant tempéré ses positions, comme la plupart des autres leaders indépendantistes, depuis les Accords de Matignon et de Nouméa, tout en militant toujours fermement pour la souveraineté, Déwé Gorodey s'est surtout recentrée sur la défense de la reconnaissance de la culture et de l'identité kanak prévue par les accords. Prônant le développement de l'enseignement des langues kanak (étant elle-même enseignante dans ce domaine) dès le plus jeune âge, elle a sinon travaillé de 1994 à 1995 au sein de l'Agence de développement de la culture kanak (ADCK) lors de la saison de préfiguration du futur Centre culturel Tjibaou. Elle devient également une conteuse traditionnelle, tandis que l'une de ses activités favorites est de cultiver et de récolter le taro dont le cycle est au cœur de la culture kanak.

Fonctions politiques Lors des élections du , Déwé Gorodey est, avec Léonie Tidjite Varnier, la première femme à être élue à l'Assemblée de la Province Nord, étant en troisième position sur la liste de l'Union nationale pour l'indépendance (UNI) menée par Paul Néaoutyine qui remporte alors la présidence de cette province. Elle est également élue alors membre du Congrès de la Nouvelle-Calédonie. Lors des élections du gouvernement, elle est deuxième sur la liste indépendantiste menée par Rock Wamytan et est élue membre du gouvernement Lèques chargée de la Culture, de la Jeunesse et des Sports. Elle gardera ce poste, avec en plus la fonction de vice-présidente dans les deux gouvernements de Pierre Frogier d' à . Retrouvant son siège en Province Nord et au Congrès (désormais en deuxième place sur la liste UNI de Paul Néaoutyine) lors des élections du . Elle a été réélue vice-présidente dans le premier Gouvernement avorté de Marie-Noëlle Thémereau et, une fois le deuxième gouvernement Thémereau élu, elle retrouve sans peine la vice-présidence le . Elle garde le secteur de la Culture mais laisse la Jeunesse et les Sports pour la Condition féminine et la Citoyenneté.

Après la démission de Marie-Noëlle Thémereau, et donc de l'ensemble de son gouvernement, elle est réélue dans le nouvel exécutif le mais démissionne immédiatement avec l'ensemble des membres de sa liste à la suite d'un litige sur une voix indépendantiste perdue en bulletin nul. Elle est finalement maintenue dans le deuxième gouvernement Martin dont elle devient une nouvelle fois la vice-présidente le , toujours chargée du secteur de la Culture, de la Condition féminine et de la Citoyenneté, avec de plus la responsabilité des Affaires coutumières et des Relations avec le Sénat coutumier. Elle est reconduite le au sein du gouvernement issu des élections provinciales du (au cours desquelles elle avait été réélue en Province Nord et au Congrès, de nouveau en seconde position sur la liste UNI de Paul Néaoutyine, elle a dû, comme auparavant, abandonner ces deux mandats à la suite de son entrée dans l'exécutif local), en ne conservant que les dossiers de la Culture, de la Condition féminine et de la Citoyenneté. Elle est toutefois désormais l'unique membre Palika du gouvernement, tandis qu'elle ne réussit pas à s'imposer comme vice-présidente, ses collègues ne réussissant pas à la départager d'avec le candidat de l'UC à ce poste, d'abord Jean-Louis d'Anglebermes le puis Pierre Ngaiohni le , elle se désiste finalement quatre jours plus tard face à ce dernier. À la suite d'un nouveau changement d'exécutif le , elle retrouve à nouveau un siège de membre du gouvernement (la seule de l'UNI) mais pas celui de vice-présidente, qui échoit cette fois au maire de Canala Gilbert Tyuienon, membre de l'UC. Dans les quatre gouvernements qui suivent jusqu'à la fin de cette mandature en , tous présidés à nouveau par Harold Martin, elle reprend les responsabilités de la Culture, de la Condition féminine et de la Citoyenneté, tout en étant également chargée de la Coordination avec les Provinces et du Suivi des décisions du Comité des signataires (conjointement avec le président Harold Martin, le vice-président Gilbert Tyuienon, Jean-Claude Briault et Philippe Gomès puis Frédéric de Greslan).

Lors des élections provinciales du , elle n'est plus candidate sur la liste UNI de Paul Néaoutyine. Elle est toutefois réélue le au sein du gouvernement présidé par Cynthia Ligeard du Rassemblement, le dans le premier gouvernement de Philippe Germain (Calédonie ensemble) et enfin le dans le second dirigé par ce dernier. Dans ces trois exécutifs successifs (où elle n'est plus la seule élue du Palika, étant désormais accompagnée par Valentine Eurisouké), elle ne conserve alors que les trois secteurs de la Culture, de la Condition féminine et de la Citoyenneté. Après le , elle se retire définitivement de la vie politique, après 20 ans de présence sans discontinuer au gouvernement.

Durant son passage au sein de l'exécutif, elle a été chargée de deux dossiers importants prévus dans l'Accord de Nouméa et qui lui tiennent particulièrement à cœur : l'enseignement des langues kanak et les signes identitaires. Elle a ainsi largement contribué à la rédaction puis à l'adoption par le Congrès de la délibération du portant création et organisation de l'Académie des langues kanak, puis à mettre en place le le comité de pilotage sur les signes identitaires du pays (CPSIP), qu'elle préside, et qui réunit 25 membres dont des hommes politiques de tous bords, des représentants des différents cultes présents en Nouvelle-Calédonie, des dirigeants syndicaux et des membres de la société civile et du monde associatif. Ce Comité a eu pour mission de définir les modalités des concours lancés auprès des artistes locaux pour trois des cinq signes identitaires : l'hymne, la devise et le graphisme des billets de banque. Ces concours se terminent le et à partir de ce moment le CPSIP se transforme en jury et présente son choix au gouvernement en . Ils sont adoptés par une loi du pays par le Congrès le . Pour les deux autres signes, le drapeau et le nom du territoire, plus sensibles, il n'y a pas eu de concours mais uniquement des débats au sein du comité.