Michèle Henry Mattelart, née le à Plérin (Côtes-du-Nord, aujourd'hui Côtes-d'Armor) et morte le à Parishttps://www.avis-de-deces.net/avis-de-deces/ile-de-france/paris-75/75019-paris/2026-08-26-mattelart-michele_1LbqAR5tn9dcjUBzrHesrx/, est une chercheuse française spécialiste des médias et de la communication.
Au cours d'une carrière qu'elle mène en grande partie avec son mari, Armand Mattelart, elle publie de nombreux textes consacrés aux médias, à la culture et à la communication, traduits en plusieurs langues. Elle est l'une des pionnières des études latino-américaines sur la communication et des études articulant communication et genre en Amérique latine.
Biographie
Formation à Paris et départ pour le Chili Michèle Mattelart grandit dans une génération influencée par Jean-Paul Sartre et Albert Camus, et partage les valeurs laïques et républicaines du système scolaire français. Si elle n'est pas, au début des années 1960, une militante du mouvement féministe, elle s'engage dans la culture politique de l'époque, notamment dans les manifestations étudiantes réclamant l'émancipation de l'Algérie.
Elle rencontre Armand Mattelart en à la Cité internationale universitaire de Paris, alors qu'elle est encore étudiante. Il est déjà engagé comme démographe à l'université catholique du Chili (PUC), et part pour Santiago en . Leur mariage a lieu en , après que Michèle a obtenu son diplôme en littérature comparée à la Sorbonne. Le couple s'installe alors au Chili, où ils vivent pendant une dizaine d'années (1963-1973). Deux fils naissent durant cette période : Tristan en et Gurvan en .
Elle raconte avoir voulu découvrir de près ce que l'on appelait à l'époque le Tiers monde, motivée notamment par les écrits d'Albert Schweitzer. Elle enseigne à l'Alliance française à Santiago puis donne des cours de littérature française à l'Institut pédagogique de l'université catholique du Chili.
Recherche au Chili et engagement à Quimantú À partir de 1966, elle intègre comme chercheuse permanente le Centro de Estudios de la Realidad Nacional (CEREN), l'un des instituts créés par le recteur Fernando Castillo Velasco après les mobilisations étudiantes réclamant une plus grande participation aux instances universitaires. Avec la sociologue argentine Mabel Piccini et Armand Mattelart, elle développe un cadre d'analyse pour étudier les discours de la presse chilienne, notamment ceux du quotidien El Mercurio.
La mujer chilena en una nueva sociedad (1968) Au milieu des années 1960, dans le contexte des discussions sur la croissance démographique, le développement et les politiques de contrôle des naissances, Michèle Mattelart participe à une recherche financée par l'Institut de formation et de recherche en réforme agraire du Chili (ICIRA), où Armand Mattelart travaille comme chercheur. Cette étude vise à analyser le comportement des Chiliennes, urbaines et rurales, face aux campagnes de contrôle des naissances soutenues par des organisations américaines relevant de l'Alliance for Progress. Ces campagnes utilisent des stratégies publicitaires ciblant les femmes et recourent à des célébrités et des vedettes de cinéma pour promouvoir des comportements jugés « modernes ».
Michèle Mattelart souligne que cette recherche a adopté une « perspective anthropologique » considérant les femmes comme des « sujets » et non comme de simples utilisatrices ou clientes. L'historienne Carla Rivera qualifie ce travail de « ethnographie sociale » déployant des « méthodologies novatrices » dans le champ académique chilien.
Les résultats sont publiés en sous le titre La mujer chilena en una nueva sociedad (La femme chilienne dans une nouvelle société), cosigné avec Armand Mattelart. Cette étude est l'un des premiers travaux empiriques menés au Chili sur la situation des femmes des classes populaires. Elle met en évidence l'image de la femme comme combinaison d'une figure traditionnelle (épouse, mère, maîtresse de maison et objet sexuel) et d'une figure moderne (travailleuse, professionnelle, citoyenne), avec une prédominance de la conception traditionnelle quant au rôle et au destin des hommes et des femmes.
Analyse de l'idéologie de la presse (1969-1973) À la fin des années 1960, Michèle Mattelart s'éloigne de l'analyse de contenu fonctionnaliste alors dominante en Amérique latine, qu'elle juge trop universaliste, sans égard pour le corps social particulier et l'ancrage historique. Inspirée par la notion de mythe chez Roland Barthes (Mythologies, 1957), elle développe une analyse des discours des magazines féminins et des romans-photo, considérés comme des vecteurs d'une idéologie de la modernité.
Deux articles sont particulièrement représentatifs de ce tournant : « El nivel mítico de la prensa seudo-amorosa » (« Le référent mythologique de la presse de charme », 1970) et « Apuntes sobre lo moderno: una manera de leer la Revista Feminina Ilustrada » (« Notes sur la modernité : une façon de lire la Revue féminine illustrée », 1971). Le premier, consacré au roman-photo, analyse comment l'amour y est traité comme une donnée purement psychique et individuelle, niant toute spécificité historique et sociale : « seul l'amour peut traverser les barrières de classe ». Le second article montre comment le discours des magazines féminins promeut un modèle moderniste fusionnant rôles traditionnels, liés à une « nature féminine », et rôles modernes, incluant l'incorporation des femmes dans le travail et la consommation.
Ces travaux seront republiés dans l'ouvrage collectif Los medios de comunicación de masas: La ideología de la prensa liberal en Chile (Les médias de masse : l’idéologie de la presse libérale au Chili, 1970), cosigné avec Armand Mattelart et Mabel Piccini, qui présente la première analyse systématique de l'idéologie de la presse libérale chilienne et de la concentration du pouvoir informationnel dans deux groupes éditoriaux.
Engagement à Quimantú sous l'Unité populaire Après la victoire de Salvador Allende à l'élection présidentielle de 1970, Michèle Mattelart travaille avec l'éditeur étatique Quimantú, où elle collabore notamment à la rédaction du magazine pour la jeunesse Onda. Le fil conducteur de ces activités est son intérêt pour les différents publics médiatiques considérés comme des acteurs actifs de la communication.
C'est aussi durant cette période qu'elle mène, avec Mabel Piccini, une enquête dans trois quartiers populaires de Santiago sur la place de la télévision dans la vie quotidienne, « La televisión y los sectores populares » (« La télévision et les quartiers populaires », 1974). Cette recherche vise à « démythifier le concept de communication de masse selon lequel les masses n'ont d'autre rôle que celui de consommateurs » et à questionner le « concept abstrait d'audience ».
Retour en France Après le coup d'État de 1973, Michèle Mattelart et son mari sont expulsés du Chili et rentrent en France. Elle poursuit son enseignement et ses recherches dans plusieurs universités ainsi qu'au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Elle collabore avec Chris Marker et Armand Mattelart au documentaire La Spirale consacré à la période de l'Unité populaire chilienne.
Ils ne reviendront au Chili qu'en , deux mois après la levée de l'interdiction d'entrée qui les frappait. Michèle Mattelart est alors troublée par la transition qu'elle découvre : « Ce n'était plus le Chili que nous avions connu. Le peuple n'avait plus de voix, c'était une nation sous un ciel de plomb. Beaucoup de gens étaient morts et tout avait changé ».
En 1981, elle coordonne la Division du développement culturel de l'UNESCO, une fonction qu'elle occupe également pour la rédaction de l'ouvrage La mujer y las industrias culturales (Les femmes et les industries culturelles, 1982).
La « Marche des casseroles vides » et le rôle politique des lectrices À Paris, Michèle Mattelart publie « El golpe de Estado en femenino o cuando las mujeres de la burguesía salen a la calle » (1975), une analyse de la Marche des casseroles vides du décembre 1971, au cours de laquelle des femmes de la bourgeoisie, répondant à l'appel de la Démocratie chrétienne et du Parti national, manifestent en frappant des casseroles pour protester contre une pénurie qui n'existait pas encore. Ce texte est considéré comme l'un des déclencheurs de sa réflexion sur la réception active : au lieu de traiter les lectrices des magazines féminins comme des consommatrices passives, Michèle Mattelart montre comment le discours de ces publications les mobilise en agents politiques contre-révolutionnaires : « En temps de crise, on passe de la lectrice-consommatrice à la lectrice-femme d'action, capable de se mobiliser en défense directe de ses intérêts de classe. En temps de paix, en les divisant et en les désorganisant, les magazines féminins contribuent au maintien de l'ordre ».
Pionnière des études de réception en Amérique latine Michèle Mattelart est reconnue comme l'une des premières chercheuses en Amérique latine à avoir questionné la nature passive de la réception médiatique. Dès le début des années 1970, alors que les approches critiques, fortement influencées par le marxisme, considèrent le récepteur comme déterminé par sa culture de classe, elle montre avec Mabel Piccini que les messages médiatiques (notamment les feuilletons; les poblaciones ) ne sont pas reçus passivement : les classes populaires féminines les plus mobilisées en font une « lecture déviante » qui ne correspond pas forcément au sens voulu par l'émetteur, ils développent des « capacités de résistance » à l’égard de certaines dimensions idéologiques de ces contenus en contradiction avec leurs intérêts de classe ou de genre. Elles concluent que « la signification du message n'est pas enfermée en lui-même comme une propriété intangible » mais se développe dans la relation dialectique entre le message et le récepteur, « producteur de sens ». Cette posture, qui questionne la domination et le rôle passif des récepteurs, est alors jugée controversée dans le contexte des idées dominantes du champ critique.
Selon l'analyse d'Ana Carolina Escosteguy, l'apport individuel de Michèle Mattelart à l'histoire intellectuelle des sciences de la communication en Amérique latine est invisibilisé : les généalogies du champ ont « sous-estimé le rôle et l'importance des chercheuses », et sa production est souvent assimilée à celle d'Armand Mattelart, bien qu'elle ait cherché à s'en distancier.
Travaux et pensée Michèle Mattelart développe, seule ou en collaboration avec Armand Mattelart, une approche critique de l'univers médiatique qui s'intéresse notamment aux stratégies politiques et économiques des industries culturelles, à la place des femmes dans les médias et à l'expérience latino-américaine de communication populaire.
Selon Ana Carolina Escosteguy, son itinéraire intellectuel se caractérise par une série de croisements successifs : un premier, dans les années 1960, la conduit d'une approche en termes de politiques de développement à une critique idéologique des médias de masse ; un second, au début des années 1970, la conduit à questionner la nature passive de la réception. Cette trajectoire est marquée par un mouvement pendulaire entre le centre et la périphérie (Paris-Chili), puis entre la périphérie et le centre dans l'exil, qui façonne profondément sa pensée.
Sa collaboration avec Armand Mattelart a également produit des textes de référence pour l'enseignement des théories de la communication, comme Penser les médias (1986) et Histoire des théories de la communication (plusieurs éditions depuis 2004).
Un fil conducteur de son œuvre est l'attention portée aux publics médiatiques comme acteurs actifs de la communication, en particulier aux femmes comme lectrices, spectatrices et téléspectatrices — une perspective encore marginale dans les études latino-américaines de communication des années 1960-1970.
Reconnaissance