Jesús Torbado Char (León, - Madrid, ) est un écrivain et journaliste espagnol.
Biographie
Jesús Torbado est né à León et passe une grande partie de son enfance à San Pedro de las Dueñas, dans la région léonnaise de Tierra de Campos, où son père est affecté comme maître d'école. À onze ans il commence ses études chez les dominicains, d'abord dans l'internat de Corias (Asturies) puis à La Virgen del Camino (León), mais n'a pas professé et abandonne le monastère. Il part alors à Madrid, où il suit pendant trois ans des cours de journalisme et commence à publier quelques articles et reportages. Sans terminer ses études, il entreprend un voyage à Paris à la recherche d'une autre vie, où il entre en contact avec une jeunesse européenne déclassée qui est en train de configurer un nouveau mouvement social sans précédent. C'est alors qu'il commence la rédaction de son roman Les corruptions, qu'il présente au prix Alfaguara lors de sa première édition de 1965 et remporte le prix à seulement vingt-deux ans. À partir de ce moment, il poursuit une carrière d'écrivain.
Les premières années, ses voyages sont liés à la connaissance et la défense des valeurs de la jeunesse européenne et des mouvements auxquels elle a donné lieu: provos, beatniks, mods, hippies. Au cours de l'été 1967 il entreprend un voyage de deux mois en autostop dans toute l'Europe qui donne lieu à une série de chroniques dans la presse espagnole sur la jeunesse rebelle, et ensuite à la rédaction d'un livre de voyages, L'Europe des jeunes, suivi plus tard de l'essai Jeunes à l'intempérie. L'un de ses travaux qui ont la plus grande répercussion est la série de reportages qu'il publie sur les hippies de Formentera, coïncidant avec les expulsions du pays qui avaient lieu à Ibiza, sujet qu'il aborde d'une façon équilibrée, éloignée du journalisme jaune avec lequel était traité ce thème dans la presse espagnole. Le phénomène hippie de Formentera lui inspire plus tard le roman Moira estuvo aquí (Moira a été ici).
Il a toujours mené son travail de romancier en parallèle avec celui de journaliste. Dans le domaine de la littérature il reçoit de notables reconnaissances. Après le Prix Alfaguara pour son roman Las corrupciones (Les corruptions) en 1965, il reçoit en 1976 le Prix Planeta pour En el día de hoy (Au jour d'aujourd'hui), une uchronie sur la guerre civile espagnole. En 1993 il obtient le Prix Ateneo de Séville pour El peregrino (Le pèlerin).
Un de ses travaux les plus reconnus est la série d'interviews-reportages sur les "cachés" (fuyant la répression) après la guerre civile, qu'il publie avec Manuel Leguineche sous le titre Los topos (Les taupes) en 1977, sûrement le premier échantillon de la récupération de la mémoire historique espagnole par les voix de ses protagonistes.
Il a longtemps travaillé à RTVE. Il est sous-directeur des émissions Estudio Abierto, Directísimo et 300 Millones. Il est l'un des créateurs du programme de littérature de grande longévité Encuentro con las letras (Rencontres avec les lettres), et a aussi travaillé à La Clave (La Clef). Il est correspondant pour le quotidien El Independiente lors de la guerre du Golfe.
En tant que journaliste spécialisé dans les chroniques de voyages, il publie des centaines d'articles dans des revues telles que Geo, Tribuna, Ronda Iberia, Viajar, Manifiesto ou Interviú. Un autre produit de ses voyages, cette fois en Espagne, est la publication de la trilogie de livres Pueblos, Ciudades et Paysages d'Espagne. Son activité journalistique est reconnue à plusieurs occasions, par des prix internationaux, comme la Plume d'Argent du Mexique instituée par le Conseil national du tourisme de ce pays, ou le Mariano de Cavia en Espagne, ainsi que d'autres pour ses récits de voyages en Afrique du Sud, France, Asturies ou Galice. Il fonde la revue de voyages Los Aventureros (The Adventurers dans sa version anglaise), avec son ami Enrique Meneses et il est fondateur de la Société Géographique Espagnole.
En 1975 il se rapproche du monde du cinéma en tant que co-scénariste du film El asesino no está solo, avec Lola Flores dans le rôle principal.
Œuvre littéraire
Las corrupciones (1966), le roman qui fait connaître Jesús Torbado, a un grand impact sur les membres de sa génération. C'est un roman générationnel, expression de rébellion juvénile, comparable aux romans de la génération beat, comme On the road, de Kerouac, et qui introduit en Espagne les échos de l'existentialisme français. Son succès place un jeune écrivain de seulement 22 ans au premier plan d'un marché littéraire qui alors est encore dominé par l'expérimentalisme d'avant-garde. Le roman introduit des airs nouveaux en Espagne, surtout par le thème qu'il traite : la crise de valeurs de la jeunesse européenne, un sujet qui a été à peine évoqué dans quelques articles de presse et avec des jugements majoritairement péjoratifs.
En peu d'années il publie divers contes, essais, livres de voyage et les romans La construcción del odio (La construction de la haine), en 1968, une dystopie politique totalitaire, et Moira estuvo aquí en 1971, écrit après un séjour dans l'île de Formentera où il écrivait sur les hippies.
Ses voyages en Europe lui inspirent l'écriture de L'Europe des jeunes (1969). Mais son livre de voyages le plus connu répond à un voyage intérieur, dans le territoire de son enfance, la Tierra de Campos. Tierra mal bautizada (Terre mal baptisée), 1968, est le récit d'un voyage réalisé à pied en 1966 dans les villages de cette région castillane et léonnaise et on y trouve la dénonciation critique de l'abandon et du dépeuplement de sa terre, le regard démystificateur et douloureux de l'écrivain qui constate l'impossibilité de retour à une terre où les gloires d'antan contrastent dramatiquement avec le présent ruiné par l'incurie des administrations.
Succédant à la thématique juvénile de ses premières oeuvres, dans les années de la transition il publie deux romans politiques. Le premier, Sobresalto español (Sursaut espagnol), 1976, est une chronique journalistique fictionalisée des derniers jours du franquisme, avec une perspective satirique qui lui vaut la siasie du roman (la Loi de censure de 1966 n'avait pas encore été abrogée) et le jugement de l'auteur par le Tribunal d'ordre public en juillet 1976 (cas instruit par le juge Gómez-Chaparro). Quelques années après, en 1986, le roman est de nouveau publié sous le titre de El fin de los días (La fin des jours). Toujours en 1976, il publie En el día de hoy (Au jour d'aujourd'hui), une uchronie historique dans laquelle il spécule sur le destin de l'Espagne dans le cas où la guerre civile eût été gagnée par le parti républicain. Le roman est récompensé par le Prix Planeta.
Dans ces romans transparait de plus en plus un humour piquant et satirique, à l'heure de refléter les grands discours et les valeurs consolidées dans une société qui aliène les individus inadaptés. Cette position démystificatrice se consolide dans ses romans suivants de critique sociale. Dans La ballena (La baleine) en 1982, il crée un grand tableau grotesque face à l'arrivée d'une baleine échouée sur un lieu de la côte méditerranéenne qui met en mouvement tous les habitants, d'abord pour en tirer quelque bénéfice, puis pour se libérer de sa puanteur. En une époque déjà démocratique, les abus et tares sociales du franquisme se prolongent encore dans la société. La distorsion parodique et le grotesque sont encore accentués dans Ensayo de banda (Essai de bande) (1988), un roman collectif de ton populaire.
Les derniers romans publiés par Jesús Torbado correspondent à la modalité historique. Yo, Pablo de Tarso (1990) est l'autobiographie romancée de Saint Paul, depuis son enfance en Tarse et sa formation stricte dans la branche des juifs pharisiens, jusqu'à sa conversion au christianisme et les voyages de prédication qu'il a réalisé. El peregrino (Le pèlerin) (1993), Prix Ateneo de Séville, se déroule dans le siècle, pendant les règnes de Fernando et Alfonso VI de León, et il constitue une fresque médiévale complexe tout au long du Chemin français de Santiago, sous la protection duquel se développent le commerce et les affaires, se bâtissent des églises et s'enrichissent des villes et des monastères comme celui de Sahagún, sujet à l'ordre de Cluny, qui obtient une place de choix sur le parcours. Torbado bâtit un monde narratif complexe avec des personnages bien caractérisés où se croisent de pieux pèlerins et des ermites fanatiques, des charlatans, des faussaires de reliques, des mozarabes, juifs et chrétiens qui vivent ensemble en harmonie. Enfin, El imperio de arena (L'empire de sable), 1998, bâtit, à partir du monologue de la protagoniste féminine, l'histoire de la province d'Ifni et sa capitale, Sidi Ifni, sur la côte marocaine, qui a été province espagnole jusqu'à son abandon définitif par le gouvernement franquiste en 1969, après une guerre étouffée par le régime qui a fait des centaines de morts. C'est le seul roman espagnol qui retrace cet épisode du colonialisme espagnol, oublié car inconnu, et qui atteint un dramatisme tragique incarné dans la circonstance vitale de son héroïne.
Références
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