vignette|redresse=1.2|Exemples de modifications sur le Grand Rouleau d'Isaïe. La critique textuelle de la Bible hébraïque est la branche de la critique textuelle qui porte sur la transmission du texte des livres de la Bible hébraïque : la nature des formes sous lesquelles ce texte est attesté, les conditions de leur copie, et l'évaluation comparée des leçons qu'elles présentent.
Son objet est la transmission du texte, non la composition des livres, qui relève d'une autre discipline. Elle ne travaille que sur les états attestés par des témoins conservés : manuscrits hébreux médiévaux du texte massorétique, manuscrits du désert de Juda, Pentateuque samaritain, et source hébraïque reconstruite des traductions anciennes, au premier rang desquelles la Septante. Elle établit ce qu'un témoin porte et comment il se rapporte aux autres, sans se prononcer sur le sens du texte ni sur son autorité ; ses résultats fournissent une base à partir de laquelle la traduction et l'exégèse biblique travaillent.
Les découvertes faites à partir de 1947 (Manuscrits du désert de Juda) ont modifié la représentation que la discipline se fait de l'état du texte aux derniers siècles avant notre ère. Le cadre antérieur, qui répartissait les témoins en trois recensions, a cédé devant l'attestation matérielle d'une pluralité de formes ; plusieurs livres se révèlent transmis sous des formes littérairement distinctes ; et des leçons que la comparaison des versions faisait tenir pour des fautes ou des libertés de traducteur se trouvent attestées en hébreu. Ces acquis n'ont pas mis fin aux débats : la frontière avec l'étude de la composition, le classement des témoins, l'attribution d'une divergence à une cause déterminée et la forme que doivent prendre les éditions savantes restent discutés.
Objet et méthode
Ce que la critique textuelle établit, ce qu'elle n'établit pas
La critique textuelle porte sur les seules données issues de la transmission du texte. Les leçons présentes dans les témoins mais produites à un stade antérieur, celui de la croissance littéraire des livres, ne sont pas soumises à l'évaluation textuelle, n'étant pas nées au cours de la transmission.
Cette délimitation reprend la distinction ancienne entre lower criticism, appliquée au texte, et higher criticism, qui traite de la composition prise dans son ensemble : origine, date, structure, auteur, authenticité, unité. Emanuel Tov juge cependant l'opposition trompeuse, la critique littéraire ne s'appuyant pas sur la seule critique textuelle, mais aussi sur l'analyse linguistique, historique et géographique et sur l'exégèse.
La discipline ne vise pas les compositions telles que les auteurs bibliques les auraient écrites, ni d'éventuels états oraux antérieurs, mais seulement le ou les états attestés par les témoins conservés. L'hypothèse d'états antérieurs repose sur des déductions logiques et ne peut être démontrée de façon certaine.
Le terme dUrtext désigne la forme originale supposée du texte biblique. Ce que les critiques visent sous ce nom est la composition littéraire déjà achevée qui se tenait au début du processus de transmission, et non un état antérieur à celle-ci. Les formulations successives de certains livres, chacune reçue comme faisant autorité par sa génération, peuvent d'ailleurs être considérées comme autant de « textes originaux » successifs.
La frontière entre les deux domaines n'est pas nette. Une partie des livres bibliques a été mise par écrit avant que la composition ne soit achevée, de sorte que des témoins tardifs peuvent porter des états relevant du développement littéraire. Tov propose de séparer les deux types de données par un critère quantitatif à portée qualitative : les divergences de grande ampleur présentant une certaine cohérence relèveraient du stade de la croissance littéraire, les petites divergences non rattachables à un ensemble cohérent, du stade de la copie ; il reconnaît que la distinction est difficile et parfois presque impossible à établir.
La pertinence même de cette distinction est contestée. Reprenant un article de George Brooke intitulé « La fin de la distinction entre haute et basse critique », Molly Zahn soutient que la séparation entre critique textuelle et critique littéraire, dans ses méthodes comme dans la façon dont chacune conçoit ses buts, repose sur des présupposés qui ne s'accordent pas aux données.
Elle avance deux raisons. La première est un recouvrement d'ampleur : les manuscrits attestent régulièrement des changements comparables à ceux que la critique littéraire postule pour la préhistoire des textes, ajouts de paragraphes entiers, réagencements importants, ce qui indique une continuité dans les mécanismes du développement textuel plutôt qu'une activité des auteurs avant l'achèvement et une autre des copistes pendant la transmission. La seconde tient aux motifs : l'interprétation n'a pas commencé après la composition mais y était déjà à l'œuvre, de sorte que ceux qui ont composé les textes et ceux qui les ont transmis se livraient à une même activité d'interprétation des états antérieurs. Zahn observe toutefois que l'idée d'une critique textuelle constituant un domaine distinct reste vivante chez la plupart des spécialistes.
Enfin, la discipline ne se prononce pas directement sur le contenu du texte, ni sur son autorité. Elle établit ce qu'un témoin porte et comment il se rapporte aux autres ; elle ne dit ni ce qu'un passage biblique signifie, ni ce qu'il vaut. Ses résultats fournissent la base à partir de laquelle traduction et exégèse peuvent travailler sur le texte biblique, et c'est à ce titre que l'étude du texte biblique a d'abord été conçue comme une science auxiliaire de l'exégèse.
Ce qui compte comme témoin
Le texte biblique est une entité abstraite, connue par ses témoins. Ceux-ci comprennent le texte massorétique, le Pentateuque samaritain, les textes du désert de Juda, les citations bibliques, en particulier dans les compositions hébraïques de l'époque du Second Temple, et, indirectement, la source hébraïque reconstruite de chacune des traductions anciennes. Les citations témoignent de l'état du texte qu'elles citent, non directement de l'hébreu : celles du Nouveau Testament comptent ainsi, avec Philon et Josèphe, parmi les témoins les plus importants de l'état de la Bible grecque au , qu'il s'agisse de la traduction ancienne ou de ses révisions.
Toutes les versions anciennes n'ont pas le même rendement. Après avoir été longtemps traitées sur un pied d'égalité, la plupart d'entre elles, et notamment les versions dites « filles » faites sur le grec, sont apparues d'un intérêt limité pour la critique textuelle, leur importance relevant principalement de l'exégèse ; l'attention s'est concentrée sur le texte massorétique, les textes de Qumrân, le Pentateuque samaritain et la Septante.
Dans les éditions critiques, le texte massorétique sert de texte de référence auquel les autres témoins sont comparés, et les leçons qui en diffèrent sont appelées variantes. Cette distinction n'est pas évaluative : elle sépare un texte central de traditions divergentes, et une variante peut être supérieure au texte imprimé.
La terminologie employée ici est largement celle d'Emanuel Tov, dont les manuels font autorité sur la discipline, et elle est elle-même discutée : la catégorie des textes non alignés, en particulier, a été contestée dans son principe.
Terminologie Les termes suivants reviennent dans tout ce qui suit.
Témoin Source qui atteste une forme du texte biblique. Le texte lui-même est une entité abstraite, connue seulement par ses témoins : manuscrits hébreux, citations, et, indirectement, source hébraïque reconstruite des traductions anciennes.
Leçon et variante Une leçon est le détail dont un texte est fait, lettre ou mot. Les leçons qui diffèrent d'un texte pris pour référence sont appelées variantes. La distinction n'est pas évaluative : elle sépare un texte central de traditions divergentes, et une variante peut être supérieure au texte imprimé.
Vorlage Le texte que le traducteur avait sous les yeux. Comme il n'est presque jamais conservé, il doit être reconstruit à partir de la traduction.
Rétroversion Opération par laquelle on reconstruit cette source hébraïque à partir de la langue d'arrivée. Elle repose sur l'examen des équivalents employés ailleurs par le traducteur, sur la vraisemblance textuelle et sur l'intuition.
Proto-massorétique Se dit de la charpente consonantique du texte massorétique telle qu'elle est attestée dans l'Antiquité, plus de mille ans avant les manuscrits médiévaux. Tov réserve aujourd'hui le terme aux manuscrits des sites du désert de Juda autres que Qumrân, et qualifie ceux de Qumrân de proches du texte massorétique.
Urtext Forme originale supposée du texte. Ce que les critiques visent sous ce nom est la composition littéraire déjà achevée qui se tenait au début de la transmission, non un état antérieur à celle-ci.
Accidents de copie L'haplographie est l'omission de l'une de deux lettres ou séquences identiques ; la dittographie, la répétition fautive d'un élément déjà copié ; l'homéotéleuton et l'homéoarcton, le saut d'un passage à un autre à la faveur d'une terminaison ou d'un début semblables. Tov souligne que ces catégories sont admises, mais que leur application à une leçon particulière reste subjective.
Harmonisation Alignement d'un passage sur un passage voisin ou semblable, pour obtenir plus de cohérence. Le critère a été formulé par Dominique Barthélemy ; Tov le tient pour une sous-catégorie de la lectio difficilior.
Kaigé Révision hébraïsante de la Septante, ainsi nommée d'après son rendu régulier de l'hébreu gam par le grec kai ge. Elle est identifiée à la révision attribuée à Théodotion.
Hexaplaire Se dit de ce qui relève de l'''Hexaple d'Origène ou en dépend. Le classement des révisions de la Septante distingue les révisions pré-hexaplaires, l'Hexaple et les révisions post-hexaplaires.
Apparat critique Ensemble des variantes consignées au bas des pages d'une édition, en regard du texte imprimé. Il en est devenu la pièce maîtresse, en donnant au lecteur le sentiment d'avoir accès aux variantes importantes.
Édition diplomatique Édition qui reproduit un manuscrit unique sans le corriger par les leçons d'autres sources, les variantes étant reportées dans un apparat. Ce procédé est tenu pour plus rigoureux que la combinaison de plusieurs manuscrits.
Édition éclectique Édition dont le texte imprimé résulte des choix de l'éditeur entre les leçons disponibles, l'apparat présentant les données et justifiant ces choix.
Editio critica maior et minor Une editio critica maior s'étend sur plusieurs volumes, une editio critica minor tient en un seul, et la distinction vaut pour les éditions diplomatiques comme pour les éditions éclectiques. Adrian Schenker décrit en ces termes le rapport entre la Hebrew University Bible et la Biblia Hebraica Quinta.
Variance Terme employé par les approches issues de la nouvelle philologie pour désigner ce que la critique textuelle appelle variante, lorsqu'on y voit non une altération mais l'adaptation continue d'un texte à des circonstances nouvelles.
Sigles des manuscrits du désert de Juda Un manuscrit est désigné par un siglum qui indique successivement la grotte, le site, le livre et le rang de la copie : dans 4QJer, le 4 renvoie à la grotte 4, le Q à Qumrân, Jer au livre de Jérémie, et l'exposant b indique qu'il s'agit de la deuxième copie de ce livre cataloguée dans cette grotte. Les autres sites du désert de Juda ont leur propre abréviation, Mur pour Wadi Murabbaʿat, Ḥev pour Naḥal Ḥever, Mas pour Massada. Un même manuscrit porte en outre un numéro d'inventaire propre à sa grotte, ainsi 4Q71 pour 4QJer..
Les témoins