vignette|redresse|La crucifixion, par le Pérugin (fin du ). Les deux évangiles placent le cri de Jésus à la neuvième heure, après trois heures de ténèbres. est la parole que les évangiles selon Matthieu (Mt 27,46) et selon Marc (Mc 15,34) prêtent à Jésus peu avant sa mort. On la cite souvent sous sa forme transcrite : « Éli, Éli, lema sabachthani » chez Matthieu, « Éloï, Éloï, lema sabachthani » chez Marc. Elle est prononcée à la neuvième heure, après trois heures de ténèbres. C'est la seule parole en croix que rapportent ces deux évangiles, et la seule des sept paroles de la tradition chrétienne attestée par plus d'un évangéliste..

Les deux récits la donnent d'abord dans sa langue d'origine, hébreu ou araméen, en notant ses sons avec l'alphabet grec, puis ils la traduisent en grec. Elle reprend le premier verset du psaume 22, numéroté 21 dans les bibles grecques et latines. Plusieurs questions y sont attachées, notamment celles de la langue de la formule, de son rapport au psaume dont elle est tirée, et de son sens théologique. Elles ont été discutées des Pères de l'Église à la théologie contemporaine. Le verset a par ailleurs été mobilisé dans des lectures philosophiques du christianisme.

Contexte

La parole intervient au terme du récit de la Passion, que les deux évangiles rapportent dans le même ordre. Condamné par Ponce Pilate et raillé par les soldats, Jésus est conduit hors de la ville, au lieu-dit Golgotha, où il est crucifié entre deux brigands et où ses vêtements sont partagés ( 27,32-38 ; 15,21-27).

Suivent les moqueries : celles des passants, celles des chefs des prêtres, celles des deux crucifiés (Mt 27,39-44 ; Mc 15,29-32). Puis vient le cadre horaire propre à ces récits, qui compte les heures depuis le lever du jour : Marc situe la crucifixion à la troisième heure, soit vers neuf heures du matin (Mc 15,25) ; de la sixième à la neuvième heure, c'est-à-dire de midi au milieu de l'après-midi, des ténèbres couvrent la terre (Mt 27,45 ; Mc 15,33). C'est à la neuvième heure, au sortir de ces ténèbres, que Jésus pousse le cri. Ce qui suit est bref : des assistants croient qu'il appelle Élie, l'un d'eux lui présente une éponge imbibée de vinaigre, et Jésus meurt en poussant un second cri (Mt 27,47-50 ; Mc 15,35-37).

Les deux évangiles qui rapportent cette parole entretiennent un rapport littéraire étroit : selon l'hypothèse communément admise, celui de Marc est le plus ancien et celui de Matthieu s'en est servi comme source. C'est ce qui rend significatif l'écart entre les deux versions du cri.

Le texte

Les deux versets Dans le texte grec établi par la édition Nestle-Aland, édition critique de référence reconstituée à partir de la comparaison des manuscrits, on lit chez Matthieu (ēli ēli lema sabachthani), traduit aussitôt en grec par (thee mou thee mou, hinati me enkatelipes), « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » ; on lit chez Marc (elōi elōi lema sabachthani), traduit par (ho theos mou ho theos mou, eis ti enkatelipes me), de même sens..

Les deux évangélistes procèdent en deux temps. Ils transcrivent d'abord la parole, c'est-à-dire qu'ils en notent les sons au moyen de l'alphabet grec, sans que ces syllabes veuillent rien dire en grec ; puis ils la traduisent, en signalant explicitement qu'une traduction suit.

Dans la partie transcrite, les deux textes ne diffèrent que par l'appellation de Dieu, (ēli) chez Matthieu et (elōi) chez Marc. Dans la traduction grecque, en revanche, ils divergent sur l'appellation, sur le mot qui dit « pourquoi » et sur l'ordre du pronom et du verbe. Matthieu emploie le vocatif (thee), « ô Dieu », forme que prend un nom grec quand on s'adresse à quelqu'un, là où Marc emploie la forme ordinaire du nom, le nominatif, précédée de l'article, (ho theos), littéralement « le Dieu ». Le grec classique réservait cette tournure à l'adresse faite à des inférieurs ; le grec du Nouveau Testament et celui de la Bible grecque ne suivent pas cette restriction et reproduisent ainsi l'usage de l'hébreu et de l'araméen, qui emploient l'article pour s'adresser à quelqu'un. Et là où Matthieu écrit (hinati), contraction de (hina ti genētai), « en vue de quoi ? », Marc écrit (eis ti), « vers quoi ? » : deux manières de dire « pourquoi », que les lexiques rapprochent l'une de l'autre.

Puisqu'une traduction suit immédiatement, on peut se demander pourquoi la forme originale est conservée. W. D. Davies et , auteurs d'un commentaire de référence sur Matthieu, avancent deux raisons : ces mots sont les derniers de Jésus, et donc tenus pour particulièrement importants ; et sans eux la scène du malentendu sur Élie qui suit serait inintelligible.

Histoire du texte

Aucun manuscrit original des évangiles n'est conservé : le texte est reconstitué à partir de copies, dont les plus anciens fragments remontent au et les premiers témoins complets au , et les éditions critiques enregistrent au bas de chaque page, dans un apparat critique, les leçons divergentes, c'est-à-dire les formes différentes que prend un même passage selon les manuscrits, ainsi que les manuscrits qui les portent. Ces manuscrits se répartissent en groupes, que la critique textuelle appelle familles ou types textuels, parce qu'ils partagent entre eux des leçons caractéristiques : on distingue traditionnellement un texte alexandrin, dont le Sinaïticus et le Vaticanus sont les principaux témoins, un texte occidental représenté surtout par le Codex de Bèze, et un texte byzantin, celui de l'immense majorité des copies médiévales.

Sur ces deux versets, la variation est importante, et elle porte sur trois endroits distincts : l'appellation de Dieu, l'interrogatif, et le verbe.

Le premier de ces trois endroits présente une configuration remarquable. En Matthieu, une partie des témoins remplace (ēli) par (elōi), c'est-à-dire par la forme de Marc : c'est le cas du Sinaïticus, du Vaticanus, du manuscrit médiéval dit et des anciennes traductions en copte, la langue de l'Égypte chrétienne. En Marc, d'autres témoins font l'inverse et écrivent , la forme de Matthieu : le Codex de Bèze, le Codex Coridethianus et quelques manuscrits latins. Les copistes ont donc, de part et d'autre, aligné l'un des deux évangiles sur l'autre . Le texte retenu par les éditeurs conserve la différence entre les deux évangiles..

L'interrogatif varie entre (lema), (lama) et (lima), et le verbe entre (sabachthani), (sabaktani) et, dans le seul Codex de Bèze, (zaphthani) ou (zaphthanei) selon les évangiles. Ce même manuscrit porte en outre, en Marc, une leçon qui change le sens de la question : au lieu de , il donne (ōneidisas me), . Elle est attestée dès le Codex de Bèze, vers 400, et dans le , entre 380 et 420, puis dans deux autres manuscrits latins qui la rendent chacun à sa manière. Bruce Metzger suggère qu'elle a pu être substituée à la leçon habituelle par quelqu'un qui ne concevait pas que Dieu ait abandonné Jésus sur la croix. ; Adolf von Harnack la tenait au contraire pour originale. Claire Clivaz, qui a consacré une étude à cette leçon et à son rapprochement avec un verset de l'épître aux Hébreux (Hé 2,9), observe qu'elle s'accorde avec le vocabulaire de l'outrage présent en Mc 15,32 et en Ps 22,7-8..

L'ordre des mots de la traduction grecque varie également en Marc, entre (enkatelipes me) et (me enkatelipes), « tu m'as abandonné », qui est l'ordre de Matthieu. Le comité qui établit le texte grec des Sociétés bibliques unies, identique à celui du Nestle-Aland, retient le premier, jugeant plus vraisemblable que des copistes aient aligné Marc sur Matthieu que sur la version grecque du psaume.

Ni Luc ni Jean ne rapportent ce cri : Luc fait mourir Jésus sur une déclaration confiante (Lc 23,46), ce que l'exégète Daniel Marguerat rattache à une christologie qui supprime les émotions négatives que Marc prête à Jésus..

La question de la langue

L'hébreu et l'araméen sont deux langues sémitiques proches, mais distinctes. La Palestine du est un milieu multilingue où hébreu, araméen, grec et latin coexistent avec des usages différenciés : selon une répartition fonctionnelle souvent proposée, l'hébreu était en usage dans les villages de Judée et dans le domaine religieux, l'araméen dans la vie quotidienne et en Galilée, le grec dans les cités hellénistiques et pour les échanges avec l'extérieur. Comme la transcription grecque conserve les sons, elle permet en principe de dire laquelle des deux langues sémitiques est employée dans le cri.

Le psaume porte, dans le texte massorétique, le texte hébreu transmis et vocalisé par les savants juifs du haut Moyen Âge, et jusqu'à la césure que marque au milieu du verset l'accent appelé atnaḥ : (ʾēlî ʾēlî lāmâ ʿăzabtānî), « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ».. Les trois éléments de cette phrase se diraient autrement en araméen, et c'est ce qui permet de départager les formes transcrites par les évangélistes. Pour « mon Dieu », l'hébreu a ʾēlî, formé sur ʾēl, là où l'araméen dit ʾelāhî, avec une syllabe de plus. Pour « pourquoi », les deux langues emploient un mot voisin mais vocalisé autrement, ce que l'alphabet grec fait apparaître là où l'écriture sémitique le laisserait invisible. Pour « tu m'as abandonné », enfin, la différence n'est pas de prononciation mais de vocabulaire : ce sont deux verbes différents, l'hébreu ʿzb, qui est celui du psaume, et l'araméen šbq, notés ici par leurs seules consonnes.

De là l'analyse retenue par Metzger : rend l'hébreu ʾēlî et l'araméen ʾelāhî ; et renvoient à la forme araméenne de l'interrogatif, à sa forme hébraïque ; translittère l'araméen šəbaqtanî, tandis que le du Codex de Bèze correspond à l'hébreu ʿăzabtānî.. Chacun des trois éléments peut donc basculer d'une langue à l'autre selon les témoins, et la question de la langue du cri ne se pose pas globalement mais mot par mot.

Il en résulte, selon cette analyse, que la formule matthéenne est mixte dans le texte de l'édition critique tandis que celle de Marc est entièrement araméenne. Le Codex de Bèze, lui, donne dans les deux évangiles une translittération vraisemblablement hébraïque, que Metzger tient pour une correction de lettré.

Cette analyse n'est pas isolée : l'exégète écossais la formulait déjà, Marc donnant la forme araméenne et Matthieu l'équivalent hébreu, et les lexiques rattachent l'entrée (ēli), dont les deux seules occurrences du Nouveau Testament sont en Mt 27,46, à l'hébreu du psaume.