Sémantique du langage biblique (titre original : The Semantics of Biblical Language) est un ouvrage du bibliste James Barr publié en 1961 par l'Oxford University Press et traduit en français en 1971. Barr, alors professeur de littérature et de théologie de l'Ancien Testament à l'université d'Édimbourg, soutient dans cet ouvrage que la théologie de son temps tire des conclusions doctrinales de la structure de l'hébreu et du grec par des procédés reposant sur une description fautive de ces langues.

Barr définit lui-même son objet comme la critique de certaines méthodes qu'il tient pour erronées : l'opposition courante entre pensée grecque et pensée hébraïque, les arguments tirés du système verbal, de l'état construit et des numéraux, le recours à l'étymologie et à la racine, l'analyse du vocabulaire de la foi et de la vérité, enfin les principes du Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testament dirigé par Gerhard Kittel, théologien et lexicographe allemand des langues bibliques, auquel il consacre un chapitre développé.

Deux notions forgées par Barr ont fait fortune au-delà du livre : l'erreur de racine, selon laquelle le sens d'un mot hébreu serait porté par sa racine consonantique et se retrouverait dans ses dérivés, et le transfert illégitime de totalité, qui consiste à charger l'occurrence particulière d'un mot de l'ensemble des emplois attestés ailleurs.

Le livre a été reçu comme une contribution majeure aux études bibliques et a suscité près de quarante comptes rendus dans les six années qui ont suivi sa parution.

Contexte

L'ouvrage paraît au terme de deux décennies où la théologie biblique de langue allemande et anglaise a souvent opposé une manière hébraïque de penser à une manière grecque, la première étant dite dynamique, concrète et unitaire, la seconde statique, abstraite et analytique. Barr note que cette opposition est théologique, intéresse aussi des philosophes et sert aussi deux intérêts théologiques particuliers : affirmer la singularité du christianisme en le démarquant de la culture européenne d'inspiration grecque, et fonder ce qu'on appelle alors l'unité de la Bible sur une manière de penser commune plutôt que sur la prophétie, la typologie ou la continuité historique.

Il considère la tendance comme une réaction à la situation théologique du milieu du siècle. D'une part, le rejet des techniques analytiques de la critique littéraire, qui cèderait le pas face à un esprit biblique commun sous la diversité des sources. Et, du côté néotestamentaire, le refus d'une interprétation hellénistique du Nouveau Testament, à quoi l'on oppose que le texte ne partage pas nécessairement les formes de la pensée grecque du seul fait qu'il est écrit en grec.

Les travaux visés sont principalement ceux de deux théologiens et philologues danois renommés : Johannes Pedersen et Thorleif Boman, ainsi que le Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testament. Barr indique dans sa préface être précurseur dans le rassemblement, l'analyse et la critique systématique desdits arguments.

Contenu

Barr définit la sémantique comme l'étude de la signification dans la langue et indique que les thèses développées dans son ouvrage relève de la linguistique et non de la logique. Il précise ne pas viser le problème général du langage religieux mais deux questions principales : s'il existe une relation entre les structures religieuses d'un groupe linguistique et la structure de sa langue, et ce que devient cette relation lorsque des contenus religieux passent d'une langue à une autre.

Barr expose les principes méthodologiques et linguistiques auxquels il entend mesurer ses travaux et consacre deux chapitres aux arguments concernant la structure de l'hébreu : le système verbal, l'action et le temps, puis l'état construit, les numéraux, et la question des racines et des idées.

Il aborde la question des étymologies et des arguments apparentés. Barr y examine notamment la dérivation de ekklêsia à partir de l'idée d'appel hors de, le traitement du terme hébreu dabar comme signifiant à la fois parole et chose, et l'usage du mot baptême. Un chapitre est ensuite consacré au vocabulaire de la foi et de la vérité : sont discutés l'argument en faveur du sens de fidélité, la grammaire et le sens du verbe hébreu croire, et le rapport entre foi, justice et vérité.

Un chapitre porte sur les principes du dictionnaire de Kittel. Barr y met en cause la nature même d'un dictionnaire théologique. Selon lui, rien ne justifie qu'une enquête sur la pensée théologique du Nouveau Testament soit organisée par mots, l'ouvrage de Kittel réunissant des essais d'histoire des idées. Il y examine la manière dont Kittel, dans Lexicographia Sacra, cherche à faire correspondre le vocabulaire néotestamentaire à une série d'actes divins et expose les difficultés de l'entreprise en la rapportant à la controverse antérieure entre Adolf Deissmann et Hermann Cremer. Une section est consacrée à la tradition lexicographique dont procède le dictionnaire de Kittel.

Les deux derniers chapitres élargissent la question au rapport entre le langage et l'idée même de théologie biblique, avec une note détachée sur le non-usage de certains mots dans la Bible grecque, et à la place des langues dans l'étude de la théologie.

Notions formées

Deux expressions forgées par Barr dans cet ouvrage ont circulé.

La première, l'erreur de racine (root fallacy), apparaît dans la section consacrée aux racines et aux idées. Barr y vise la croyance, selon lui répandue, qu'il existerait en hébreu un sens de racine effectif dans l'ensemble des mots formés sur une même suite consonantique et qui pourrait de ce fait éclairer l'essentiel de leur signification. Il objecte que le sens porté par une racine n'est pas nécessairement une composante du sens d'un mot qui en dérive.

La seconde, le transfert illégitime de totalité (illegitimate totality transfer), est formée dans le chapitre sur le dictionnaire de Kittel. Barr y distingue deux questions que l'on confond sous le mot sens : d'une part la totalité des relations dans lesquelles un terme entre dans un corpus, d'autre part ce que ce terme indique dans une phrase donnée. Il prend notamment l'exemple du mot ekklêsia dans le Nouveau Testament, et indique que dans la phrase affirmant l'Église est le corps du Christ, le mot ne porte pas le sens plein et entier de la conception néotestamentaire de l'Église. Barr appelle transfert illégitime de totalité l'erreur qui consiste à reporter l'un à l'autre. Il ajoute que la théologie biblique de son temps, étant favorable à une lecture de la Bible comme un tout, s'expose facilement à cette erreur.

Réception

La traduction française de 1971 est recensée dans plusieurs revues. Dans les Études théologiques et religieuses, Denis Rafinesque suit l'argumentation chapitre par chapitre et en approuve les conclusions. Il retient notamment que les structures théologiques ne se reflètent pas nécessairement dans les structures linguistiques, et que la démonstration reliant lekklêsia du Nouveau Testament au qahal de l'Ancien doit se conduire sur le plan de l'histoire plutôt que par des arguments étymologiques. Il juge que le débat atteint sa plus vive intensité au chapitre consacré au dictionnaire de Kittel, dont la lexicographie lui paraît faussée à la base, et il relève l'objection de Barr contre l'idée que le vocabulaire de la koinè aurait reçu un contenu nouveau et une signification intérieure hébraïco-chrétienne sous des dehors grecs. Rafinesque formule en retour deux remarques. Il se demande si c'est bien une méthode lexicale seule qui a induit en erreur, ou si les idées de Dieu et de révélation n'ont pas un caractère tel qu'elles devraient laisser des traces dans le langage. Et il conclut que le livre en appelle un autre : après la mise en garde contre les fausses lectures, il resterait à montrer quelle manière de lire la Bible en découle.

Du côté anglophone, l'ouvrage suscite une discussion immédiate et abondante. Moisés Silva, bibliste et traducteur américain de renom, relève que l'''Elenchus bibliographicus biblicus recense près de quarante comptes rendus jusqu'en 1967, et souligne que leur tonalité est massivement favorable : un seul est entièrement négatif, celui de Thorleif Boman, dont le livre comptait parmi les principales cibles de Barr. Même les recenseurs les plus critiques marquent leur estime pour le travail.

Trois objections principales sont avancées : la position philosophique de Barr, son adossement à une école particulière de sémantique traitée comme si elle était la science même, et ses énoncés sur la traduction biblique. Barr répond à une partie de ces critiques en 1968.

Silva conclut que les travaux des disciplines pratiquant l'exégèse biblique ont en effet incorporé les analyses de Barr : le changement de climat théologique des années 1960 a réduit la place des études de mots et les auteurs qui ont voulu conserver la méthode exégétique ont tenu compte des critiques de Barr, cependant qu'un petit nombre d'exégètes ont exploré les ressources de la linguistique moderne.

Postérité

Moisés Silva ouvre en 1983 son introduction à la sémantique lexicale biblique par un examen de l'ouvrage et de sa réception. Il inscrit son propre travail dans le prolongement de celui de Barr.

D. A. Carson consacre en 1996 le premier chapitre dExegetical Fallacies, traduit en français sous le titre Erreurs d'exégèse, à seize erreurs communes en sémantique, dont la première est ce qu'il appelle l'erreur de racine. Il y reprend à Barr l'exemple des mots hébreux leḥem, le pain, et milḥāmāh, la guerre : leur racine commune n'a selon Barr aucune importance sémantique dans leur usage normal en hébreu classique, et il serait tout à fait fantaisiste de les relier comme mutuellement suggestifs ou évocateurs. Sous une autre de ces erreurs, le lien entre langue et mentalité, Carson reconnait à Barr d'avoir mis en évidence la faille du Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testament'', en renvoyant tant à l'ouvrage en cause qu'à l'étude que Barr a consacrée aux concepts hébreu et grec du temps.

Éditions et traductions

Notes et références

Bibliographie

Autres comptes rendus

Voir aussi Articles connexes Exégèse biblique Exégèse historico-critique de la Bible Ancien Testament Nouveau Testament Philologie Sémantique Lexicographie