Refiguration des espaces est un concept de sociologie de l'espace qui désigne les recompositions des ordres socio-spatiaux observées à l'échelle mondiale depuis la fin des années 1960, sous l'effet conjugué de la numérisation, des migrations, des crises écologiques et des recompositions géopolitiques. Le concept s'appuie sur le concept de « figuration » de Norbert Elias, en s'inspirant du constructivisme communicatif d'Hubert Knoblauch ainsi que de la sociologie de l'espace de Martina Löw. Il se positionne comme une alternative à la notion de « changement social » ou de transformation et intègre les apports du postcolonialisme et de la théorie de la dépendance, dans le but de comprendre les processus de changement social dans leur nature relationnelle, spatiale et contradictoire.
Origine du terme : de la figure à la figuration Le néologisme « refiguration » s'adosse directement à la notion de figuration (Figuration), forgée par le sociologue Norbert Elias dans le cadre de sa sociologie processuelle (Prozesssoziologie). Dérivé du latin figura (forme, configuration), ce terme désigne chez Elias les réseaux d'interdépendance (Interdependenzgeflechte) noués entre individus et conçus comme des équilibres de pouvoir mouvants plutôt que comme des structures figées : il s'agit de substituer une pensée du processus à une pensée de l'état, en concevant la société non comme une entité extérieure aux individus, mais comme le tissu changeant de leurs relations réciproques. Elias développe cette perspective notamment dans Sur le processus de civilisation, puis dans l'étude Logiques de l'exclusion : enquête sociologique au cœur des problèmes d'une communauté (avec John L. Scotson), consacrée aux rapports de domination entre groupes établis et groupes marginalisés au sein d'une même localité.
Le terme « refiguration » ou « refiguring » ne fait pas l'objet d'une conceptualisation uniforme ; il est utilisé par de nombreux auteurs, le plus souvent de manière associative et sans définition cohérente. Les premières occurrences de ce terme remontent aux années 1980. L'anthropologue américain Clifford Geertz publie en 1980, dans The American Scholar, un essai intitulé « Blurred Genres: Refiguration of Social Thought ». Le philosophe français Paul Ricœur utilise lui aussi ce terme dans la trilogie Temps et récit où il a développé le modèle de la « triple mimésis » : préfiguration, configuration et refiguration. Selon ce modèle, les textes narratifs ne naissent pas indépendamment du monde de la vie, mais s'inscrivent dans un cycle entre l'expérience pratique, la construction narrative et la réinterprétation.
Le terme de « refiguration » est également employé dans le contexte de l'évolution des pratiques corporelles et spatiales. Dans ses analyses des conceptions du corps au théâtre des années 1980-1990, la spécialiste du théâtre Gabriele Brandstetter fait référence à la dé- et à la refiguration des personnages dans les chorégraphies, qui sapent, abolissent, démantèlent et décentrent l'identité du personnage. Pour Brandstetter, la « refiguration » consiste à transformer et réinterpréter les gestes expressifs, jusqu'à en faire une contre-image. La chercheuse en études des sciences et des techniques (Science and Technology Studies, STS) Donna Haraway désigne quant à elle par « materialized refiguration » ou « corporeal refiguration » les processus de transformation corporelle induits par les sciences et les technologies et soumis à des logiques économiques.
Au-delà des approches théoriques portant sur le corps, ce concept est également utilisé dans des travaux consacrés à la théorie de l'espace. Nikolas Rose utilise le terme « re-figuring » pour appréhender les changements dans la pensée et l'action politiques ; il suit une logique de « dé-totalisation » de l'espace territorial et décrit l'affaiblissement du social en tant qu'espace unifié, délimité par les frontières et les institutions de l'État-nation. De même, les géographes économiques Nigel Thrift et Kris Olds utilisent le terme « refiguring » sans en préciser davantage le contenu, et visent une géographie économique caractérisée par la diversité qualitative des époques et des espaces économiques.
Ces approches ne s'accompagnent pas d'une délimitation systématique par rapport à d'autres terminologies du changement telles que « transformation » ou « reconfiguration ». Les utilisations antérieures du terme, axées sur les relations entre l'espace et le corps, suggèrent néanmoins que la « refiguration » décrit les changements comme des configurations à la fois corporelles et spatiales.
La « refiguration », au sens d'un réaménagement social processuel résultant des conflits entre différentes figures spatiales, reprend cette dimension corporelle et spatiale, mais peut en même temps aborder le changement à toutes les échelles. En cela, la « refiguration » se distingue également des concepts de mondialisation, de glocalisation ou de transnationalisation.
Refiguration dans le SFB 1265 Dans le cadre du Sonderforschungsbereich (centre de recherche collaboratif) 1265 « Re-Figuration von Räumen » (SFB 1265), créé en janvier 2018 à la Technische Universität Berlin (TU Berlin) et financé par la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG, Fondation allemande pour la recherche), Martina Löw et Hubert Knoblauch reprennent explicitement le concept eliasien de figuration pour bâtir leur théorie de la refiguration, en lui adjoignant une dimension spatiale que le cadre eliasien ne développait pas de façon systématique. Ils en reprennent en particulier trois idées : que les recompositions des sociétés se forment relationnellement, en termes de rapports de pouvoir et de dépendances ; que cette formation spatiale est elle-même processuelle ; et que la mise en relation de la sociogenèse et de la psychogenèse permet de comprendre comment, dans ce processus, les institutions autant que les sujets eux-mêmes construisent leurs savoirs, leurs imaginaires et leurs affects liés à l'espace. Le préfixe « re- » signale ainsi le caractère perpétuellement recomposé des figurations sociales, désormais pensées dans leur dimension spatiale : les sociétés ne cessent de réorganiser leurs réseaux d'interdépendance et, avec eux, les ordres spatiaux qui leur correspondent.
Löw et Knoblauch situent la cause de ce processus dans la tension entre une logique centralisatrice, propre aux organisations hiérarchiques modernes de l'État, de l'économie et de la culture, et une logique de réseaux hétérarchiques et d'agencements spatiaux hétérogènes et hybrides, plus caractéristique des sociétés tardo- et postmodernes.
Le terme apparaît dans les premiers textes communs des deux auteurs à partir de 2017, avant d'être développé plus systématiquement dans les articles « On the Spatial Re-Figuration of the Social World » (2019) et « The Re-Figuration of Spaces and Refigured Modernity – Concept and Diagnosis » (2020), puis dans le chapitre programmatique « Raumfiguren, Raumkulturen und die Refiguration von Räumen » (2021), qui sert de socle théorique au SFB 1265.
La thèse centrale du courant de la refiguration est que les mutations sociales récentes ne se traduisent pas par une simple compression de l'espace ou une dissolution des frontières, mais par la coexistence conflictuelle de plusieurs « figures spatiales » (Raumfiguren) qui se superposent, se concurrencent et se renforcent mutuellement. Löw et Knoblauch distinguent ainsi quatre figures spatiales heuristiques :
le lieu (Ort) ; l’espace territorial (Territorialraum) ; l’espace en réseau (Netzwerkraum) ; l’espace de circulation ou espace-trajectoire (Bahnenraum), lié aux flux et mobilités.
Pour analyser empiriquement la manière dont ces figures spatiales se recomposent, les chercheurs du SFB 1265 mobilisent trois « concepts sensibilisateurs » (sensitizing concepts) :
la médiatisation (Mediatisierung), c'est-à-dire la transformation des pratiques spatiales par les médias numériques ; la translocalisation (Translokalisierung), soit l'imbrication croissante de l'échelle locale et de réseaux dépassant les territoires ; la polycontexturalisation (Polykontexturalisierung), qui renvoie à la multiplication des références spatiales simultanément mobilisées dans l'action communicative des individus.
Les travaux du centre sont structurés autour de plusieurs axes de projets (Projektbereiche), consacrés respectivement au savoir spatial subjectif (perceptions, affects et imaginaires liés aux espaces), aux espaces de la médiatisation numérique, ainsi qu'à la circulation et à l'ordre spatial ; des projets centraux assurent par ailleurs des tâches transversales à l'ensemble du consortium. La recherche combine méthodes qualitatives et quantitatives au sein d'un laboratoire de méthodes dédié, et couvre des terrains situés sur tous les continents, y compris, depuis la troisième phase, en Antarctique, afin de comparer des ordres spatiaux au-delà des seules perspectives eurocentrées.
Des développements théoriques plus récents ont insisté sur la dimension conflictuelle du processus, en distinguant des dynamiques de « refiguration », de « nouvelle figuration » et de « contre-figuration » (Wieder-, Neu- und Gegenfigurationen), afin d'intégrer à l'analyse les courants politiques territorialistes, nationalistes ou anti-écologiques qui s'opposent eux-mêmes aux évolutions qu'ils contribuent à provoquer.
Champs empiriques Les études menées dans le cadre du SFB 1265 portent sur des terrains très divers : les recompositions urbaines et numériques en Corée du Sud, où la refiguration s'articule à une « modernité compressée » marquée par la médiatisation numérique et un familialisme persistant ; les salles de contrôle infrastructurelles et leur rôle dans la polycontexturalisation des espaces, en Asie de l'Est comme en Europe ; les dynamiques translocales à l'œuvre à Jérusalem ; ou encore les recompositions spatiales de camps de réfugiés, à l'image du camp de Zaatari en Jordanie. La troisième phase de financement introduit en outre un nouvel axe de recherche transversal consacré aux ruptures écologiques et à leurs interactions avec les espaces sociaux, reliant modèles théoriques et approches de conception appliquées à l'architecture, à l'urbanisme et à l'action publique.
Réception et critiques Au-delà du cadre du SFB 1265, le concept de refiguration a été repris dans des champs de recherche connexes. Il a par exemple été mobilisé pour analyser la dimension spatiale de la normalisation de l'extrême droite en Allemagne contemporaine, sous la forme d'une « refiguration de droite » (rechte Refiguration), qui prolonge le cadre de Löw et Knoblauch tout en l'amendant pour rendre compte des recompositions spatiales portées par les mouvements populistes et nationalistes.
La réception du concept s'est également nouée en miroir avec d'autres tentatives de diagnostic du changement social contemporain, en particulier celle de la transformation, mise en avant par un autre centre de recherche collaboratif financé par la DFG. Un numéro spécial du Berliner Journal für Soziologie publié en 2025 met en regard ces deux approches et souligne que la refiguration demeure, contrairement à la notion plus ancienne et plus généraliste de transformation, un néologisme scientifique encore relativement peu diffusé hors de la sociologie, bien qu'il ait commencé à essaimer dans plusieurs disciplines appliquées.