En critique textuelle du Nouveau Testament, un type de texte est un groupe de témoins dont le texte s'accorde davantage entre eux qu'avec celui des autres témoins. Ces témoins sont les manuscrits grecs, mais aussi les versions anciennes et les citations des auteurs chrétiens. Le regroupement répond à deux traits de la tradition du Nouveau Testament. Ses témoins sont trop nombreux pour être examinés un à un, et beaucoup ont été copiés sur plusieurs modèles, ce qui empêche de les ordonner en un arbre généalogique. Faute de pouvoir relier les manuscrits entre eux, on relie des groupes.
On distingue traditionnellement quatre types : le texte alexandrin, le texte occidental, le texte césaréen et le texte byzantin, ce dernier étant le plus tardif. Les manuels les présentent encore comme l'instrument de l'examen des témoins. La plupart des critiques tiennent l'alexandrin pour le plus sûr, et les leçons propres au seul texte byzantin sont généralement écartées. Kurt et Barbara Aland ne tiennent pour établis que l'alexandrin, le byzantin et le texte du Codex Bezae. Le césaréen est le plus fragile des quatre, et plusieurs critiques ont renoncé à y voir un type.
L'usage de regrouper les témoins remonte au . Johann Albrecht Bengel les répartit en « nations », puis Semler et Griesbach en trois recensions. En 1881, Westcott et Hort s'appuient sur ce classement pour écarter le texte dont dérive le Textus receptus, et Streeter ajoute en 1924 le texte césaréen. Au , Ernest Cadman Colwell propose une définition chiffrée : un type réunit des témoins qui s'accordent dans plus de 70 % des cas.
La notion est aujourd'hui discutée. Les éditeurs de lEditio Critica Maior ont renoncé à l'employer. Ils s'appuient sur une méthode informatique fondée sur la cohérence entre témoins, et pour l'un d'eux, Klaus Wachtel, les groupes se dissolvent dès qu'on compare plus de lieux de variation et plus de témoins. David C. Parker reproche à la notion de réunir sous un même nom des ensembles sans commune mesure et propose de l'abandonner. Eldon J. Epp en a proposé la principale défense, sous le nom de clusters, en objectant que cette méthode ignore les versions et les citations patristiques. Pour Peter J. Gurry, la notion n'a de définition admise ni historique ni statistique, mais les problèmes qu'elle devait résoudre étaient bien identifiés.
Le problème que les types résolvent
La critique textuelle classique relie les témoins d'une œuvre par un arbre généalogique, en tenant l'accord de deux manuscrits dans une même faute pour l'indice d'un ancêtre commun. Appliquée au Nouveau Testament, la méthode se heurte à trois obstacles que relève David C. Parker : la contamination, c'est-à-dire la production d'un manuscrit à partir de plusieurs modèles, qui interdit de construire l'arbre ; la possibilité que deux copistes aient introduit indépendamment la même altération, d'autant plus forte que le texte est copié plus souvent ; et le retour possible d'une leçon à la forme dont elle dérive, changement pratiquement indétectable.
Ernest Cadman Colwell observe que la méthode généalogique, telle que Westcott et Hort l'avaient définie, n'a jamais été appliquée aux manuscrits du Nouveau Testament, ni par eux ni par leurs successeurs, et que soixante ans de travaux rendent douteux qu'elle puisse l'être de façon à faire progresser la connaissance du texte original. Gordon D. Fee précise l'usage qu'en faisait Hort : elle ne lui sert qu'à écarter les manuscrits byzantins et, une fois remonté au , aux textes que représentent le Codex Vaticanus et le Codex Bezae, Hort admet lui-même qu'elle cesse de s'appliquer et qu'il ne reste plus que la comparaison du caractère général des deux textes.
Le groupement des témoins est la réponse à ce blocage : faute de pouvoir dresser l'arbre des manuscrits, on dresse celui des groupes, que l'on traite ensuite comme des unités. Pour Parker, le modèle des types de texte, hérité du , est précisément le moyen par lequel la critique néotestamentaire a pu faire usage du lachmannisme alors même que ses documents ne pouvaient pas être rangés dans un stemma complet.
Histoire de la notion
Classer les témoins pour les peser
En 1707, l'édition du Nouveau Testament grec de John Mill publie quelque trente mille variantes. Le texte de référence est alors le Textus receptus, issu du texte grec d'Érasme. On le tient pour la parole inspirée de Dieu jusque dans le détail.
Johann Albrecht Bengel (1687-1752) est un piétiste attaché à l'inspiration plénière de la Bible. Les variantes publiées par Mill troublent sa foi, et il décide d'étudier la transmission du texte. Il en conclut qu'elles sont moins nombreuses qu'on aurait pu l'attendre et qu'elles n'ébranlent aucun article de la doctrine évangélique. On le traite pourtant en ennemi des Écritures. Le même soupçon frappe Johann Jakob Wettstein, déposé de son pastorat en 1730 : on voyait dans ses travaux une préparation à nier la divinité du Christ.
Pour Bengel, les témoins doivent être pesés et non comptés. Il les répartit en deux « nations ». La nation asiatique, issue de Constantinople, regroupe les manuscrits les plus récents. La nation africaine comprend deux tribus, représentées par le Codex Alexandrinus et par la vieille version latine. On y reconnaît déjà les types byzantin et alexandrin.
Bengel juge la famille africaine plus ancienne et généralement meilleure, mais pas infaillible. La situation la plus sûre est pour lui celle où les deux familles s'accordent. Jan Krans et An-Ting Yi relèvent que ce principe affaiblit la théorie elle-même. Bengel l'a d'ailleurs bâtie quand seul le Codex Alexandrinus pouvait être rattaché avec certitude à la famille africaine.
Bengel ne touche pas pour autant au texte imprimé. Dans son édition de 1734, il ne retient que des leçons déjà publiées, sauf dans l'Apocalypse, et indique ses préférences hors du texte.
La répartition en « nations » et en « familles » est la première forme de ce qu'on appellera les types de texte. Le terme lui-même ne s'impose qu'après le milieu du . Peter J. Gurry explique la longévité de ces regroupements par deux traits du Nouveau Testament grec. Ses témoins sont trop nombreux pour être examinés un à un. Ils sont aussi contaminés : des manuscrits ont été copiés sur plusieurs modèles, ce qui empêche de les ordonner en un arbre généalogique. Faute de pouvoir relier les manuscrits entre eux, on relie des groupes, et quelques groupes suffisent à résumer la masse des témoins.
Du groupe à la recension
Johann Salomo Semler (1725-1791), souvent présenté comme le père du rationalisme allemand, reprend le classement de Bengel. Il rattache le groupe asiatique à une recension due à Lucien d'Antioche au début du , et le groupe africain à Origène. Il répartit ensuite les manuscrits en trois recensions, alexandrine, orientale et occidentale. Les témoins plus tardifs mêlent, selon lui, ces trois recensions.
Semler est le premier à appeler « recensions » des groupes de témoins. Au sens propre, le mot désigne pourtant le résultat d'un travail critique délibéré, mené par un éditeur. Il est souvent employé de façon plus lâche, comme synonyme de famille.
Son élève Johann Jakob Griesbach (1745-1812) reprend ce cadre. En 1774, il répartit à son tour les témoins en trois recensions. Deux sont anciennes, l'alexandrine et l'occidentale. La troisième, dite constantinopolitaine, est plus récente et dérive des deux premières. Kurt et Barbara Aland notent que ces trois formes sont encore celles dont on parle aujourd'hui, mais que Griesbach les doit à Semler, lui-même tributaire de Bengel.
Pour Griesbach, ranger les manuscrits grecs, les versions et les citations patristiques dans ces recensions permet d'identifier le texte authentique. Dans sa deuxième édition, en 1796, il renonce à rattacher chaque recension à une figure historique. Le mot perd alors une partie de son sens traditionnel et devient un terme technique.
Le classement a des conséquences sur le texte imprimé. Griesbach est le premier en Allemagne à s'écarter du Textus receptus en de nombreux endroits, même si ce texte reste la base de sa reconstruction. Metzger et Ehrman relèvent qu'il s'est parfois laissé égarer par une application trop mécanique de son système de recensions.
Le texte « neutre » de Westcott et Hort
En 1881, Brooke Foss Westcott et Fenton John Anthony Hort publient The New Testament in the Original Greek. Hort en expose les principes dans le second volume. Pour eux, on ne juge bien une leçon qu'en connaissant les documents qui la portent, et donc leur histoire : leurs liens de descendance et de parenté.
Ils distinguent quatre types de texte. Le texte syrien, le plus récent, serait issu d'une révision du soucieuse de clarté et d'exhaustivité. C'est de lui que dérive le Textus receptus. Le texte occidental, très ancien, se signale par son goût de la paraphrase. Le texte alexandrin se reconnaît à des retouches de langue et de style. Le texte « neutre », représenté surtout par le Codex Vaticanus et le Codex Sinaiticus, serait le plus proche des autographes. Quand ces deux manuscrits s'accordent, leur leçon doit être tenue pour vraie, sauf forte raison interne contraire. Metzger et Ehrman relèvent que le nom de « neutre » préjuge de la réponse.
Le classement sert d'abord à écarter. Le texte syrien combine des leçons présentes dans des formes plus anciennes. Il en dérive donc, et ses leçons propres peuvent être rejetées. Selon Metzger et Ehrman, les spécialistes voient dans cette démonstration l'un des principaux apports de Westcott et Hort.
Le texte « neutre », lui, n'a pas survécu sous ce nom. Lié à l'Égypte, et jugé trop optimiste, il est devenu le texte « alexandrin ». Pour Kurt et Barbara Aland, il n'existe pas de texte neutre : chaque manuscrit du Nouveau Testament porte un « texte vivant ». Ils rappellent aussi que Westcott et Hort ne disposaient d'aucun témoin direct antérieur au .
Hort écarte l'idée d'une falsification doctrinale. Même parmi les leçons certainement fautives, il ne voit aucun signe d'altération délibérée du texte à des fins dogmatiques. Les changements qui en ont l'apparence relèvent selon lui de la paraphrase et trahissent la témérité, non la mauvaise foi. La seule exception connue est la mutilation des livres par Marcion à l'usage de ses disciples. Hort admet en revanche que des préférences doctrinales ont souvent guidé le choix entre des leçons déjà existantes.
La défense du texte reçu
Le rejet du Textus receptus inquiète une partie de l'Église. John William Burgon (1813-1888), doyen de Chichester, attaque à la fois la révision anglaise de la Bible parue en 1881 et le texte grec de Westcott et Hort, dans The Revision Revised (1883). Son argument est d'abord théologique. Si l'Écriture est inspirée par l'Esprit saint, Dieu n'a pas pu laisser son texte se corrompre gravement. Le texte reçu, en usage dans l'Église depuis des siècles, ne peut donc pas appeler une révision aussi radicale.
Burgon préfère les leçons de la majorité des témoins tardifs. Il tient le Sinaiticus, le Vaticanus et le Codex Bezae pour les copies les plus corrompues. Il invoque la providence de Dieu, qui aurait préservé de ces leçons les éditeurs du texte imprimé, d'Érasme aux Elzevier. Cette providence a aussi donné à l'Église environ mille copies des Évangiles, une vingtaine de versions et une foule de Pères. Il juge donc arbitraire d'en privilégier deux manuscrits.
Metzger et Ehrman estiment que Burgon n'a pas saisi la force de la méthode généalogique, qui montre le caractère secondaire d'un texte fait de leçons combinées. Sa position est reprise au par des défenseurs du texte majoritaire, pour qui Dieu a préservé la pureté du texte sous-jacent à la Bible du roi Jacques. Maurice Robinson et William Pierpont reconnaissent eux-mêmes ce présupposé théologique.
Recensions et textes locaux