L’allégorie des dépouilles d'Égypte (en latin, ) est une métaphore de l'exégèse chrétienne théorisée par les Pères de l'Église. Elle fait référence au « dépouillement » ou à la « spoliation » des Égyptiens par les Hébreux (le fait d'emporter des objets précieux appartenant aux Égyptiens) lors de l'Exode.

Elle justifie le fait que les Chrétiens puissent récupérer, étudier et utiliser la philosophie païenne et la culture profane (de l'antiquité grecque et romaine) pour servir la foi et orner la doctrine chrétienne. La , développée par Augustin dans la , a créé le mécanisme par lequel les chrétiens ont pu « dépouiller » Platon, Aristote ou le stoïcisme de leurs éléments idolâtres pour en récupérer le système logique et conceptuel (le Logos, l'immortalité de l'âme, l'éthique), et formuler le dogme chrétien. La est un pilier de l'hellénisation du christianisme. Ce qui chez les Pères de l'Église (orientaux ou de langue grecque, et provenant de différents traditions hellénistiques) était une subversion de l'intérieur du discours grec, s'avérera par la suite une entreprise importante d'exploitation du matériel grec antique.

La n'est pas la seule allégorie employée : Dans ses écrits, notamment ses Homélies sur le Lévitique et son Commentaire sur l'épître aux Romains, Origène utilise le passage de la « belle captive » (Deutéronome 21:10-13) — traditionnellement le guerrier hébreu qui voulait épouser une captive étrangère devait lui accorder un mois de deuil, lui raser la tête et lui couper les ongles, processus permettait à la captive de faire son deuil et de se dépouiller symboliquement de ses anciennes pratiques polythéistes, pour pouvoir s'intégrer à la communauté d'Israël.— comme une allégorie de la philosophie et de la culture païennes que le chrétien peut s'approprier. Saint Jérôme, l'utilise dans sa Lettre 70 à Magnus pour défendre son usage de la culture profane.; ainsi que Augustin.

La a été employée par Philon d'Alexandrie dans le contexte du judaïsme hellénistique, puis dans le contexte de chrétienté par Origène, Grégoire de Nysse, et surtout Augustin d'Hippone ; puis Eugippe, Cassiodore, Ambroise Autpert, .

L'allégorie de la a eu un impact immense sur l'histoire de la pensée occidentale : Au Moyen Âge, elle sert de fondement pour intégrer Aristote et la logique antique dans la théologie scolastique, notamment chez Thomas d'Aquin. À la Renaissance et à l'Âge classique, les Jésuites s'appuient sur cette théorie dans leur Ratio Studiorum pour enseigner les auteurs classiques païens (Cicéron et les poète de la littérature augustéenne) dans leurs collèges, après expurgation. Des auteurs comme Blaise Pascal y font également référence pour défendre leur méthode d'écriture.

Georges Folliet a réalisé une vaste étude historique et exégétique consacrée à l'allégorie de la et à la manière dont les Pères de l'Église et les écrivains ecclésiastiques ont interprété cet épisode biblique au fil des siècles.

Description

Cette allégorie s'appuie sur le récit de l'Exode hors d'Égypte (Exode 3,21-22, 12,35-36, Genèse 15,14.) : Juste avant de fuir l'Égypte et sous le commandement de Dieu, les Hébreux demandent à leurs voisins égyptiens des objets d'or, d'argent et des vêtements précieux. En emportant ces richesses profanes au désert, ils s'en servent ensuite pour construire et décorer le Tabernacle, la demeure sacrée de Dieu.

Les premiers théologiens, notamment Philon d'Alexandrie dans le contexte du judaïsme hellénistique), puis Origène et surtout Saint Augustin, transposent ce récit historique sous la forme d'une allégorie intellectuelle : L'Égypte antique représente le monde païen, idolâtre et profane ; l'or et l'argent des Égyptiens représentent les vérités de la philosophie païenne, les sciences, les arts et la rhétorique. Cette métaphore justifie l'appropriation de la philosophie, des sciences et des arts païens (gréco-romains) par les chrétiens, à condition de les purifier et de les mettre au service de la vérité divineBien que la paradiastole mise en évidence par Skinner proviennent d'une traditions distincte, elle fonctionne en parfaite synergie avec le concept de , lorsqu'il s'agit de recycler et de réhabiliter des éléments jugés à l'origine « vicieux » :acte de conversion sémantique et éthique, la ne se contente pas de voler ou de copier le patrimoine culturel du groupe adverse ; elle le redéfinit pour le rendre moralement acceptable dans un nouveau cadre de pensée..

Parallèlement un débat a vu le jour sur la manière dont les Égyptien avaient été dépouillé par les Hébreux, l'épisode de l'Exode présentant un cas inédit ou Dieu aurait légitimé la tromperie, le vol ou l'extorsion envers une population civile.

La philosophie païenne a été vue par les premiers philosophes chrétiens, de manière assez variée, comme un opposant ou un précurseur, comme une source d'idées ou comme un catalyseur d'hérésies ou de débats. Les auteurs païens transmettent , léguée par une multitude d'écrivains brillants. Ils offrent ; ils fournissent même les moyens de « lutter contre les vices » et de progresser « dans la vertu ». En outre, les auteurs classiques se distinguent par , et peuvent ainsi servir de modèles à quiconque cherche à s'exprimer avec précision. Les docteurs de l'Église ont été influencés par Platon et Plotin, c'est un fait indéniable, attesté non seulement par le vocabulaire, mais aussi par plusieurs thèses de philosophie naturelle qui portent une marque d'origine très claire ainsi qu'une certaine « orientation idéaliste » ; un « socle commun de tendances et d'angoisses, qui leur confère une sorte de ressemblance familiale ».

L'allégorie de la , qui s'appliquait principalement aux ressources de la culture classique comme l'astronomie, la rhétorique, la dialectique et la philosophie, a eu un impact immense sur l'histoire de la pensée occidentale : Au Moyen Âge, elle sert de fondement pour intégrer Aristote et la logique antique dans la théologie scolastique, notamment chez Thomas d'Aquin. À la Renaissance et à l'Âge classique, elle revient au premier plan et est utilisée par Juan Luis Vivès, Érasme. Les Jésuites s'appuient sur cette théorie dans leur pour enseigner les auteurs classiques païens dans leurs collèges, après expurgation. Des auteurs comme Pascal y font également référence pour défendre leur méthode d'écriture.

Chez Irénée de Lyon Irénée de Lyon est le premier théologien connu à avoir posé les bases d'une christianisation allégorique du motif biblique du « pillage des Égyptiens » dans son ouvrage théologique majeur, Contre les hérésies (Livre IV, 30), il justifie l'acte des Hébreux en expliquant que ces biens n'étaient que le juste salaire de leur travail. Surtout, il transpose ce récit à la situation des chrétiens de son époque : de même que les Hébreux ont mis les richesses de l'Égypte au service du Tabernacle, les chrétiens peuvent et doivent récupérer les biens et les savoirs du monde païen pour les consacrer au service de Dieu et de l'Église. Chez Saint Augustin

Dès les premiers temps du christianisme, la question s'est posée de savoir quelle attitude adopter à l'égard des auteurs païens en général, et des poètes en particulier. Il s'agissait de préserver la pureté de la foi sans pour autant rejeter une culture et un savoir que les chrétiens souhaitaient s'approprier et, en fin de compte, transcender. Origène, dans sa lettre à Grégoire le Thaumaturge, demande . Cette question se pose avec acuité chez Basile le Grand, Jérôme, puis chez Augustin, dans son traité fondamental « De la doctrine chrétienne » (De la doctrine chrétienne , Livre II) ; Saint Augustin explique que si les philosophes païens ont dit des choses vraies et conformes à la foi ; il ne faut pas les rejeter, mais se les approprier comme des « possesseurs illégitimes » que l'on doit dépouiller.

Les écrits d'Augustin conservent cependant la trace de son hésitation à intégrer ou non le patrimoine grec. Dans sa retraite de Cassiciacum, il lit chaque jour par exemple à ses deux élèves la moitié d'un chant de Virgile. Dans la Cité de Dieu, il écrit qu'il aurait pardonné aux païens si, au lieu d'élever un temple à Cybèle, . Ailleurs, dans le traité , où saint Augustin trace le plan d'une éducation chrétienne ; il fait référence à la : .

Dans le de 367, dans le contexte de sa propre conversion, Augustin élève ici au rang métaphysique l'interprétation des divers récits du livre de l'Exode relatifs à la , en précisant que tout bien — où et quand qu'il se manifeste — appartient à Dieu, car tout bien vient de Lui.

Moyen-Âge Alors que la scolastique émergeait et atteignait son apogée (du au ), les théologiens furent confrontés à un afflux massif de textes d'Aristote traduits de l'arabe et du grec.

L'« or » de la logique aristotélicienne fut extrait de son contexte païen pour structurer le dogme chrétien. Avec la formule , qui signifie que la raison naturelle (c'est-à-dire non éclairée par la grâce ou la révélation) est subordonnée à la théologie en tant que science suprême, la scholastique affirme son objectif de marier la raison et la révélation sans les opposer.

Des penseurs tels qu'Albert le Grand et Thomas d'Aquin poussèrent la démarche du à son paroxysme. Ils épurèrent la philosophie d'Aristote des éléments incompatibles avec le christianisme (comme l'éternité du monde), n'en conservant que la structure logique, la métaphysique et l'éthique. Dans sa Somme théologique, Thomas utilise le vocabulaire et les concepts aristotéliciens (la puissance et l'acte, la matière et la forme, les quatre causes) pour structurer et expliquer les dogmes chrétiens (comme la Trinité ou la Transsubstantiation). Dans l' Thomas d'Aquin écrit que subjuguer les textes philosophiques à l'enseignement chrétien revient à changer l'eau en vin « ».

Bien que la méthode ait fini par suscité l'adhésion de la plupart des théologiens, elle suscita de vifs débats au sein de l'université médiévale : les traditionalistes — notamment les augustiniens, les disciples de Bonaventure et les mystiques — craignaient que cet « or égyptien » ne corrompe la foi et que la théologie ne devînt excessivement rationnelle. Les condamnations du 7 mars 1277 à Paris par Étienne Tempier, et qui met fin à la carrière de Siger de Brabant, tentèrent brièvement de freiner cette intégration de la philosophie aristotélicienne, par crainte que la servante (la philosophie) n'usurpât la place de la maîtresse (la théologie). L’un des thèmes sur lesquels l’affrontement entre le christianisme et le paganisme fut le plus vif est celui de l’origine de l’univers.

Renaissance

À la Renaissance, cette tension entre christianisme et paganisme a suscité de vifs débats. A une époque où l'humanisme se voulait chrétien, la question s'est posée s'il était permis de composer une poésie « païenne » ou de lire les auteurs païens, et, en particulier, les œuvres immorales.

Des auteurs sont redécouvert comme Ovide et Lucrèce.

Les « humanistes » sont ces érudits de la Renaissance qui accordent une place privilégiée au corpus de documents, récemment enrichi, hérité de l'Antiquité classique ; ils se considèrent comme des innovateurs et sont, dans une plus ou moins grande mesure, hostiles à la culture de la fin du Moyen Âge . La langue et son évolution jouent un rôle primordial dans la transformation radicale de la mentalité en Europe occidentale : le latin que pratiquent les humaniste de la Renaissance est fondamentalement différent de celui qui s'était développé au sein de la communauté intellectuelle de la fin du Moyen Âge. Passés maîtres dans l'art de manipuler la vérité par les mots, les humanistes ont propagé avec une grande efficacité leur prétention à être les artisans de la « renaissance » d'une « bonne » culture intellectuelle.