La bataille de Khalkhin Gol (), quelquefois orthographiée Halhin Gol ou Khalkhyn Gol, aussi appelée par les Japonais, est un incident de frontière en Mongolie qui dégénéra en deux batailles opposant l'Union soviétique à l'empire du Japon du au .
Au départ un simple accrochage entre troupes frontalières dans l'actuelle province mongole de Dornod, l'incident prend bientôt l'allure d'une guerre non déclarée entre les deux pays. Cette guerre se déroule sur trois périodes bien définies. La première, en mai, voit s'affronter des forces limitées de part et d'autre et se termine par une défaite japonaise. La deuxième est une offensive japonaise en juillet, qui se termine par un échec. Enfin, une offensive soviétique en août permet la reprise de toute la zone contestée et frappe durement l'armée japonaise du Guandong.
L'issue défavorable de ces affrontements a une influence déterminante sur la stratégie japonaise puisqu'elle incite le quartier général impérial, en désavouant les partisans d'une attaque vers le nord, à repousser les limites de l'empire plutôt vers les îles du Pacifique et l'Asie du Sud-Est.
Cet engagement est aussi la première victoire du général soviétique Gueorgui Konstantinovitch Joukov, dont les faits d'armes seront célèbres au cours de la Grande Guerre patriotique (1941-1945).
Contexte La bataille de Khalkhin Gol est le produit du double expansionnisme de la Russie impériale et de l'empire du Japon, qui, depuis le , se disputent le contrôle de l'Extrême-Orient.
La Russie a annexé l'est de la Mandchourie () en -, l'île de Sakhaline en , a occupé la péninsule du Liaodong et Port-Arthur (sud de la Mandchourie chinoise, ou ) en ; elle a occupé militairement la Mandchourie intérieure en et a fini d'y mettre en place en le chemin de fer de l’Est chinois, extension du transsibérien, qui traverse le territoire du nord au sud.
Le Japon, quant à lui, a pris les îles Kouriles entre 1855 et 1875, la péninsule du Liaodong et de Port-Arthur une première fois en et une seconde fois en , puis s'est emparé de toute la Mandchourie chinoise en .
Ces deux poussées contraires n'ont cessé de provoquer des tensions politiques et militaires entre les deux pays au cours de toute la période.
Oppositions de deux empires
La prise de contrôle russe de la Mandchourie entre et , cause de la guerre russo-japonaise de -.|vignette|alt=Carte de l'Asie montrant en rouge le Japon et en vert la Mandchourie et les attaques russes sur cette région.
À compter du milieu du , l'affaiblissement de la Chine des Qing devient patent. Les ambitions se développent à l'encontre de son territoire.
Les Britanniques mènent les guerres de l'opium et s'emparent de Hong Kong dès . Les Français prennent également des gages, comme lors de la seconde guerre de l'opium de - ou lors de la guerre franco-chinoise de -.
Les Russes s'emparent de la Mandchourie extérieure (nord du fleuve Amour et est de la rivière Oussouri) d'abord par le traité d'Aigun (), puis par la convention de Pékin (). Khabarovsk et Vladivostok y sont construits.
Les Japonais, à leur tour, veulent s'emparer de territoires chinois. Lors de la guerre sino-japonaise de - (traité de Shimonoseki), ils prennent Taïwan ainsi que la presqu'île du Liaodong (qui comprend Port-Arthur), territoire chinois du sud de la Mandchourie.
vignette|gauche|Carte du nord du Japon montrant les évolutions de frontière avec l'empire russe |alt=Carte du nord du Japon montrant en rouge les évolutions de frontière avec l'empire russe.
Les ambitions japonaises et russes en Mandchourie et dans les îles avoisinantes finissent par se heurter.
À l'origine, les deux puissances négocient. Par le traité de Shimoda () puis par celui de Saint-Pétersbourg (), la Russie obtient le contrôle de Sakhaline et le Japon celui des îles Kouriles.
La prise du Liaodong par le Japon en tend cependant la situation, les deux empires se trouvant désormais concurrents pour le contrôle de la Mandchourie chinoise et de la Corée, État indépendant mais déliquescent.
La Russie, alliée à la France et à l'Allemagne, déclenche alors la Triple intervention de , qui oblige le Japon à restituer la péninsule du Liaodong et Port-Arthur à la Chine. Début , toutefois, la Russie impériale se fait concéder Port-Arthur par la Chine. Le Japon se sent humilié et est frustré dans sa volonté d'expansion vers la Corée et la Mandchourie. À partir de , en réponse au soulèvement des boxers et pour sécuriser le chemin de fer de l’Est chinois, la Russie prend même le contrôle militaire de la Mandchourie. En , elle achève de mettre en service ce chemin de fer qui, connecté au transsibérien, traverse la Mandchourie du nord au sud jusqu'à Port-Arthur, et renforce ainsi encore son influence sur la Mandchourie chinoise, devenue de fait un protectorat russe.
En -, le Japon prend sa revanche lors de la guerre russo-japonaise. La Mandchourie est envahie par les troupes nippones. Le Japon écrase alors les troupes russes, qu'il chasse de Mandchourie, s'empare de la péninsule du Liaodong, de Port-Arthur et du sud de l'île russe de Sakhaline. Après le traité de Portsmouth, les troupes russes et japonaises se retirent de Mandchourie, qui repasse sous contrôle chinois. Cependant, les deux parties restent intéressées par la région. À sa périphérie, la Corée devient, entre 1905 et 1910, partie intégrante de l'empire du Japon.
Profitant de la guerre civile russe de 1918-1921, le Japon pousse encore son avantage et déploie des troupes de Vladivostok à la Sibérie orientale, en suivant le transsibérien. Après la victoire des bolcheviks, l'armée impériale se retire en 1922 avec réticence.
Les années voient une accalmie de la poussée japonaise. Cependant, à la fin des années , de nombreux hommes politiques japonais estiment que le Japon, trop pauvre en matières premières et en production agricole et soumis à une forte croissance démographique ( de plus chaque année pendant les années ), doit reprendre son expansion.
Le Mandchoukouo et la montée des tensions
vignette|Carte de la République populaire de Mongolie et du Mandchoukouo en 1939.|alt=Carte de l'Asie montrant en rouge l'empire du Japon et en vert le Mandchoukouo.
En , l'expansion japonaise reprend lors de l'incident de Mukden. Provoqué par l'armée du Kwantung, il lui permet de s'emparer de toute la Mandchourie, sans opposition directe de la Russie, désormais soviétique. Début 1932, un protectorat formellement indépendant mais totalement inféodé au Japon Showa est créé : l'État du Mandchoukouo.
Toutefois, cette victoire ne suffit pas aux nationalistes japonais, dont certains visent désormais l'Extrême-Orient soviétique. C'est la mouvance dite , ou Hokushin-ron. Une autre faction militaire, dite Kōdōha, particulièrement radicale, considère, elle, que le Japon doit détruire le communisme, ce qui l'amène à des conclusions compatibles avec celles du .
Cette vision n'est cependant pas partagée par tous les militaires, une autre faction, soutenue par l'empereur Hiro-Hito, étant plus tournée vers une action sur les îles du Pacifique.
La majeure partie des officiers de la faction dite du est regroupée au sein de l'armée du Kwantung, stationnée en Mandchourie, et va multiplier les initiatives pour provoquer les Soviétiques de façon à déclencher un conflit ouvert contre une nation qu'ils considèrent comme faible et vulnérable, pour ensuite s'emparer de la Sibérie, au moins jusqu'au lac Baïkal.
Consciente de cette menace, et dès le début des années 1930 .
Dès la fin de , les forces japonaises et soviétiques se font face le long d'une frontière de de long. Staline propose alors aux Japonais un pacte de non-agression pour sécuriser la zone, pacte refusé par le Japon, qui considère que l'Asie orientale est sa zone naturelle d'expansion. .
Le Mandchoukouo va servir de base à l'armée du Kwantung pour des tentatives d’expansion impériale vers l'ouest (déclenchement de la guerre contre la Chine en 1937), vers l'est (bataille du lac Khassan contre les Soviétiques en ), et enfin vers le nord et la Mongolie (occupation de deux îlots sur le fleuve Amour en et bataille de Khalkhin Gol en ).
Preuve de l’intérêt précoce de l'armée du Kwantung pour la Mongolie, le général Shigeru Honjō, alors à sa tête, déclare dès le sa volonté . En , le futur empereur Puyi est pressenti pour devenir . L'absence de reconnaissance internationale à l'indépendance de la République populaire de Mongolie, qui est un protectorat soviétique, ouvre tous les espoirs d'expansion aux Japonais.
Le Japon devient le premier objet d'inquiétude du régime soviétique, et . De Tokyo, l'ambassadeur soviétique Troyanovsky alerte Moscou sur le général Sadao Araki, ministre de la Guerre de à , car il pense que lui . De fait, l'insistance de Sadao Araki en faveur d'une guerre préventive contre l'URSS justifie cette inquiétude.
À son tour, le Japon impérial s'alarme du renforcement soviétique et élabore des plans de guerre préventive, dès .
vignette|gauche|Polikarpov I-16 avec les cocardes chinoises.|alt=Photo en noir et blanc d'un avion portant sur son hélice un drapeau représentant un soleil.
Le déclenchement de la guerre contre la Chine en aurait dû réduire les tensions, le Japon étant maintenant concentré sur une expansion vers l'Ouest, mais il n'en est rien. Les Soviétiques interviennent dans la guerre en soutenant la Chine nationaliste, une politique assez constante depuis les années . En , ils envoient des avions de combat Polikarpov I-15 et Polikarpov I-16 avec quelque 200 pilotes et des équipes techniques au sol. Via la Mongolie, des armes sont envoyées aux troupes de Tchang Kaï-chek. La tension grandit donc entre les parties.
De son côté, l'armée du Kwantung constate l'effet des terribles purges que connait l'Armée rouge en 1937-1938 - Michel Heller et Aleksandr Nekrich, L'Utopie au pouvoir – Histoire de l'U.R.S.S. de 1919 à nos jours, ., et en déduit que celle-ci n'est plus un adversaire sérieux.
Chaque adversaire tentant de se renforcer, .
La situation est rendue difficile à contrôler par la structure décisionnelle très particulière de l'empire du Japon : le gouvernement civil n'a qu'un pouvoir limité et doit compter avec l'empereur, la Marine impériale japonaise et l'armée japonaise, chacune de ces deux structures militaires bénéficiant d'une assez large autonomie décisionnelle. C'est ainsi sur une initiative locale de l'armée du Kwantung qu'a été lancée l'invasion japonaise de la Mandchourie en . Dans le cas spécifique des combats de l'été , l'escalade découle également de .
Les possibilités de la diplomatie sont donc limitées non seulement par les puissantes pulsions nationalistes qui traversent le gouvernement japonais, mais aussi par le pouvoir restreint dont celui-ci dispose sur ses militaires.
En , la tension est à son comble. Elle éclate une première fois à grande échelle en avec la bataille du lac Khassan.
La trahison de Liouchkov et la bataille du lac Khassan (juin-août 1938)
vignette|gauche|redresse|Henrick Samoilovitch Liouchkov|alt=portrait en noir et blanc d'un homme en uniforme portant la moustache.
Le , fuyant les Grandes Purges militaires de -, le chef du NKVD en Extrême-Orient Henrick Liouchkov déserte et rejoint les rangs de l'armée japonaise. Il livre à cette occasion les détails du dispositif de défense soviétique dans la région, et évoque les sentiments anti-staliniens au sein d'une partie de l'Armée rouge.
Forte de ces précieux renseignements, l'armée japonaise de Mandchourie passe à l'attaque (de nouveau de sa propre initiative) en juillet-août dans la région du lac Khassan (aussi appelé lac Khanka) au sud de Vladivostok, près de la frontière coréenne.
La bataille du lac Khassan est un échec formel pour les Japonais. Les Soviétiques s'étant fortement engagés, la bataille . Toutefois, en réalité, la prestation militaire soviétique a été médiocre. . Furieux, Staline fait exécuter le maréchal Blücher et son état-major.