Les Yéniches (, adjectif : ) ou Jeniš sont une ethnie semi-nomade d'Europe d'ascendance non formellement déterminée. Ils se sont spécialisés dans les activités de vannerie et de mercerie, ce qui leur valut le surnom de « vanniers » en Suisse romande, en Alsace, en Lorraine et ailleurs en France.
Ils ont leur propre langue, la langue yéniche, dérivée principalement de l'allemand, du yiddish et de l'hébreu et incluant également du vocabulaire romani, ce qui situe leur histoire dans l'Europe de langue germanique. On les trouve encore principalement dans les pays de langue allemande et frontaliers : en Allemagne (Rhénanie, Bavière), en Suisse (Argovie, Saint-Gall, Grisons), en Autriche (Tyrol, région de Vienne), en France (Alsace, Lorraine), au Luxembourg, en Belgique (Wallonie), en Hongrie. Ils se sont aussi installés dans le Gard, l'Ardèche, le Massif central.
Ils sont parfois assimilés aux Roms., du fait de leurs points communs : vie nomade (autrefois généralisée mais aujourd'hui partielle) en marge des sociétés sédentaires, exercice des mêmes métiers (rémouleur, ferrailleur, vannier), et parce que leur langue révèle des influences du romani. Les Yéniches ne s'identifient pas à la dernière vague migratoire de Roms, refusant d'être confondus avec une minorité mal considérée d'exilés économiques, souvent pauvres, originaires de Roumanie, Bulgarie ou pays de l'ex-Yougoslavie, où ils sont pour l'immense majorité sédentaires..
Localisation et nombre Environ vivent en Allemagne, dont en Bavière, Rhénanie-du-Nord-Westphalie et Bade-Wurtemberg. La majorité des Yéniches d'Allemagne sont à moitié ou complètement sédentaires ; sont des nomades, c'est-à-dire qu'ils vivent et voyagent toute l'année dans des caravanes. En Suisse, il y a , dont . En Autriche vivent , surtout au Tyrol, dans le Mühlviertel, le Waldviertel et dans le Burgenland, dont environ sont nomades permanents. En Hongrie vivent , dont un nombre indéterminé de nomades. En Belgique on dénombrait, dans les années 1990, itinérants, le nombre de sédentaires n'étant pas connu. Au Luxembourg, ils seraient quelque .
Dans les autres pays d'Europe de l'Ouest où ils sont présents, comme la France et les Pays-Bas, on n'en connaît pas le nombre en raison de leur intégration et de leur assimilation partielle aux populations locales. Certaines communautés ont été ostracisées. D'autres ont elles-mêmes choisi un mode de vie replié, hors de toute autre communauté humaine. Cependant, d'autres se sont intégrées et assimilées de longue date, parfois depuis plus d'un demi-millénaire, aux populations locales, où les mariages mixtes ont été nombreux.
Une des plus grosses communautés yéniches françaises se situe en Auvergne, aujourd'hui dans les départements du Puy-de-Dôme et du Cantal. Beaucoup s'y sont unis avec des Sinté (manouches) depuis le début du , au moins. La langue yéniche a, par la proximité des deux populations, fortement influencé le romani local et est un des traits importants du romani auvergnat.
Selon Alain Reyniers, « les Yéniches constituent aujourd'hui en France, sans doute le groupe autonome le plus important parmi les nomades. ». Plusieurs familles yéniches habitent le bidonville du Ruisseau Mirabeau à Marseille, où ils se sont sédentarisés.. Les communautés yéniches sont également particulièrement développées dans le Gard et en Ardèche. On retrouve quelques communautés plus restreintes dans le Vaucluse et la Drôme.
Leurs pérégrinations peuvent les mener jusqu'en Serbie ou en Estonie.
Minorité nationale reconnue en Suisse Seule la Suisse les reconnaît comme une minorité nationale. Le gouvernement suisse écrit dans son quatrième rapport sur la Convention cadre du Conseil de l'Europe pour la protection des minorités nationales : « Le , le conseiller fédéral et chef du Département fédéral de l'intérieur Alain Berset, dans son discours d’ouverture de la fête traditionnelle yéniche, sinti et manouche « Feckerchilbi » (…) a exprimé que les Yéniches et les Sinti suisses sont reconnus comme une minorité nationale au sens de la Convention-cadre. Il a aussi reconnu comme légitime la demande des Yéniches et Sinti d’être nommés selon leur propre dénomination et s’est engagé à ce que la Confédération, dans le futur, les nomme « Yéniches » et « Sinti » et renonce au terme générique de « Gens du voyage ». Le chef du DFI a ajouté qu’il ne s’agissait pas de « jouer avec les mots » (), car « c’est avec la langue que l’on crée la réalité » ()..
De plus, la culture nomade des Yéniches et des Manouches est inscrite dans la liste des traditions vivantes de Suisse.. La culture des Gens du Voyage est également inscrite dans l'inventaire du patrimoine culturel immatériel des Pays-Bas. et de Belgique..
Caractéristiques culturelles et anthropologiques
Les Yéniches ont toujours été perçus selon l'esprit du temps de la société sédentaire environnante. Quatre caractéristiques demeurent, quelle que soit l'époque : La langue yéniche a certes, comme toute langue, évolué au cours des siècles mais sa structure est restée la même, comme le montrent des documents remontant à 1250. En Alsace, cette langue est composée du dialecte alsacien (qui appartient au dialecte alémanique parlé en Suisse Alémanique, le Bade-Wurtemberg...) avec un vocabulaire typiquement yéniche et des mots empruntés au romani, la langue des Roms (au sens de l'URI). Les anciens métiers ayant fait la renommée de la communauté (vannerie) ont laissé plusieurs expressions (« Zeinemacher », « Wet a Wirgüle », « Zeinepflejer »...). Une organisation en clans familiaux. Une vie nomade. Un mode de vie particulier et rude, dont certains aspects existaient encore dans les années 1980 dans le nord de l'Alsace : pour le baptême (les Yéniches sont presque uniquement catholiques en France), certains nouveau-nés étaient plongés dans la rivière Moder, les nombreux tatouages sur toutes les parties du corps étaient faits avec des cutters ou des couteaux de cuisine, mêlant cendre de bois, salive, encre et schnaps, et quelques aspects folkloriques, comme le lâcher de lapins le jour de Pâques entre Schirrein et Bischwiller.
Les Yéniches alsaciens, suisses et d'Allemagne méridionale ont des ancêtres issus des groupes variés parlant le rotwelsch ; les locuteurs du rotwelsch étaient eux-mêmes d'origines très diverses : commerçants ashkénazes parlant yiddish, mendiants, bandits, et de nombreux petits artisans et commerçants du Moyen Âge allemand. Les Yéniches français semblent pour la plupart issus de familles d'origine complètement différente, exception faite de certaines familles alsaciennes qui ont des ancêtres communs avec les Yéniches allemands, comme la famille Ehrenbogen ; mais les familles alsaciennes en question trouvent en général leurs racines de l'autre côté du Rhin.
En Alsace, la langue maternelle des Yéniches (Vanniers d'Alsace, Zeinamocher, Kalbmacher, Zeinapflejer) est un socle d'alsacien mélangé à de l'argot rotwelsch, ainsi qu'un important vocabulaire emprunté aux Manouches nomades ou sédentaires (exemples de Bischwiller dans le Bas-Rhin, ou du quartier du Neuhof à Strasbourg). On peut citer quelques patronymes yéniches donnant une idée des métiers ou des origines des ancêtres : familles Siegler (« tuilier »), Schmitt (« forgeron »), Meckes, Secula, Ehrenbogen (« laurier »), Schneider (« tailleur »), Kraemer (« épicier »), Mundschau, Remetter, Fuhrmann (« charretier »), Bodein, Caspar, Muller, Feiertag.
La majorité des Yéniches sont catholiques ou protestants. Certains sont athées, agnostiques ou pratiquent d'autres religions. Ils partagent également des coutumes et des traditions communes aux autres peuples nomades..
Histoire vignette|Au (estampe de Martin Schongauer).
On trouve des traces qui indiquent la présence de groupes Yéniches en Suisse dès le et en Allemagne dès le . En Suisse alémanique, l'expression fahrendes Volk (peuple itinérant) est utilisée dans le langage administratif et par les intéressés eux-mêmes et ce depuis le Moyen Âge..
Différentes hypothèses quant à l'origine des Yéniches Le cas des Yéniches illustre la difficulté à cerner précisément les origines de ces populations marginalisées, où les unions mixtes étaient et restent fréquentes et dont la langue est un sociolecte ou cryptolecte. Ils sont issus de divers métissages ethniques, comme la majorité des Européens.
Les origines celtes En Lorraine germanophone, en Alsace et en Suisse, les populations de langue romane sont qualifiées de welches (mot dérivé du germanique Walh « étranger, non germain » à l'aide du suffixe germanique -isk, et qui a donné aussi Welsh, Walcheren, Wallons, Gaulois, Walchen ou Valaques). Comme les Welsches parlaient essentiellement des langues celtiques avant la romanisation, certains Yéniches se croient eux-mêmes d'origine celte, mais les arguments à ce sujet sont toutefois scientifiquement aussi contestés que les autres mythes sur la naissance du peuple yéniche.
Des voyageurs itinérants du Moyen Âge En et en , des édits laïcs et ecclésiastiques attesteraient qu'il existait des voyageurs, des mendiants et des gens libres itinérants, appelés à l'époque « Yienische » et « Freileute » dans les documents laissés par les bourgmestres et l’Église catholique dans la zone autour de l'actuelle Fribourg-en-Brisgau, dans la région d'Haslacher Feld. Ce récit qui circule sur plusieurs sites de la communauté yéniche européenne n’est pourtant nulle part soutenue par une citation précise d’un document concret. Un chercheur du Geneal-Forum, plateforme suisse reconnue de chercheurs généalogiques, déclare que les archives de la ville de Fribourg-en-Brisgau où devraient se trouver ces documents ne peuvent trouver aucun document parlant de Yéniches à l’époque..
Les commerçants juifs La thèse selon laquelle les Yéniches proviendraient de (Chochemer), se base sur les hébraïsmes de la langue yéniche et sur l'existence de similitudes non négligeables dans les noms de famille des deux communautés. Comme avec les Roms, des « passerelles linguistiques » ont certainement existé.
La guerre de Trente Ans Selon une autre théorie, les Yéniches seraient issus de mélanges, lors des troubles de la guerre de Trente Ans, entre des déserteurs appauvris et un groupe d'émigrés suisses du canton de Berne au cours de la guerre des paysans allemands (Bundschuh, 1520 à 1525). Cette théorie ne cadre toutefois pas avec le fait que les Yéniches étaient, historiquement, majoritairement catholiques alors que la grande majorité des émigrés étaient des protestants (réformés).
Les descendants des Khazars Une des dernières théories en date mentionnée rapidement dans un article du Times of Israel de fait référence à une origine khazare. Les Khazars étaient un peuple turc nomade dont l'élite s'était convertie au judaïsme par convenance politique ; le peuple de base en revanche ne s'était pas converti mais côtoyait régulièrement ces rites. Les khazars devenus juifs seraient les ancêtres de nombreuses familles juives ashkénazes (thèse du livre La Treizième Tribu). Il est suggéré alors une nouvelle hypothèse sur le nom du peuple yéniche : en turc, le mot yeni signifie nouveau (les nouveaux Khazars), la terminaison en -ich aurait pu être ajoutée en terre de langue germanique. Le mode de vie nomade des Khazars aurait été conservé par les Yéniches, ainsi que les nombreux apports de mots hébreux dans la langue yéniche. Au fil des siècles toutes sortes de vagabonds des pays germaniques, errants, ambulants, manouches, yiddish, auraient pu se greffer aux familles yéniches au fil des pérégrinations et des mariages, ce qui ferait du peuple yéniche un peuple mixte aux origines diverses, le facteur social et professionnel étant le véritable socle qui unifiait ce peuple (vannerie, métiers ambulants, itinérance)..
Un peuple nomade mixte aux origines juives, allemandes et tziganes