vignette|Profanation de 49 tombes du cimetière israélite de Bar-le-Duc le .

L’antisémitisme en France est la traduction par une idéologie, des actes ou des écrits, d'une haine des Juifs sur le territoire français. Avant le , il est plus difficile qu'aujourd'hui de dissocier, dans l'analyse, l'hostilité aux Juifs d'un point de vue communautaire et culturel de celle en raison de leur religion ; et ce, parce que religion et politique étaient plus imbriquées qu'aujourd'hui et que c'est la version racialiste de l'antisémitisme qui a surtout été étudiée. L'antisémitisme « moderne », comme idéologie raciste, date de la seconde moitié du . En France, la propagation d’idées antisémites et les actes inspirés par cette idéologie sont punis par la loi.

Historique Antijudaïsme avant la Révolution

gauche|vignette|Édit de bannissant du royaume les Juifs relaps sous peine de mutilation ou de mort. Paris, 1144-1145. Archives nationales de France. La conversion au christianisme des Wisigoths et des Francs rendit difficile la condition des Juifs : une succession de conciles diminua leurs droits jusqu'à ce que les force à se convertir ou à quitter la France en 633 Esther Benbassa, , Princeton University Press . Lors des conciles d'Elvira (305), de Vannes (465), des trois conciles d'Orléans (533, 538, 541), avec le concile de Clermont (535), l'Église interdit aux Juifs de faire des repas en commun avec des chrétiens, de faire des mariages mixtes et proscrit la célébration du shabbat, le but étant de limiter l'influence du judaïsme sur la population.

Parallèlement, il faut noter le rôle de protecteur des Juifs que les papes jouent. C'est ce dont témoignent les papes dit Le Grand en 602Des Juifs en effet qui habitent Naples se sont plaints auprès de Nous en disant que certains s'efforçaient de façon irraisonnée de les empêcher d'accomplir certaines célébrations de leurs fêtes, en sorte qu'il ne leur soit plus permis d'accomplir les célébrations de leurs fêtes comme il leur était permis depuis longtemps, ainsi qu'à leurs parents, de les observer ou de les accomplir. S'il en est vraiment ainsi, ces gens semblent mettre leurs efforts dans une entreprise vaine. (…) C'est pourquoi, que ta fraternité les enflamme à la conversion par des monitions, autant qu'elle le peut avec l'aide de Dieu, et qu'elle ne permette pas à nouveau qu'ils soient inquiétés à cause de leurs célébrations ; qu'ils aient au contraire une entière liberté d'observer et de célébrer leurs festivités et leurs fêtes, comme ils l'on fait jusqu'ici. (Grégoire le Grand, Lettre Qui sincera à l'évêque Paschase de Naples. , Denzinger 480) et en 1199Bien que l'incrédulité des Juifs doive être réprouvée de multiples manières, cependant, parce que par eux notre foi se trouve confirmée en vérité, ils ne doivent pas être lourdement opprimés par les fidèles. (…) ils ne doivent pas subir de préjudice en ce qui leur est permis. Aussi, même s'ils préfèrent demeurer dans leur endurcissement plutôt que de connaître les prédictions des prophètes et les mystères de la Loi, et de parvenir à la connaissance de la foi chrétienne, puisqu'ils demandent l'aide de notre défense, poussés par la mansuétude de la piété chrétienne, Nous suivons la trace de nos prédécesseurs d'heureuse mémoire, Calixte (), Eugène (), Alexandre (), Clément () et Célestin (). Nous accueillons leur requête, et leur accordons le bouclier de notre protection. (, lettre Licet perfidia ludaeorum, , Denzinger 772), qui réprouvent à la fois le judaïsme et les conversions forcées.

vignette|Ordonnance du roi et des évêques, archevêques, comtes, barons et chevaliers du royaume, donnée le , sur le paiement des dettes contractées envers les Juifs : les sommes prêtées par ceux-ci ne produiront plus d'intérêts ; les créances antérieures à cinq ans seront annulées. Archives nationales de France.

Cependant, en 576, d'après Venance Fortunat (Venantius Fortunatus, « De Judaeis conversis per Avitum episcopum Arver-num », Carm. V, 5, dans MGH, AA, 4, Berlin, 1881.) (lire en ligne), l'évêque Avit de Clermont exige des de sa ville qu'ils se convertissent avant d'exiler à Marseille les récalcitrants. Cependant, l'époque carolingienne voit d'abord une amélioration de la condition des Juifs, dont certains atteignent de hautes positions sous Charlemagne. Celles-ci sont dénoncées et combattues par les architectes de la christianisation des royaumes de ses héritiers, comme Agobard de Lyon. On peut commencer à dater l'antisémitisme français avec le Concile de Clermont de 1095, qui reprend les mesures des conciles antérieurs. Même si le pape n'appelle pas à l'antisémitisme, et le condamnera fermement par la suite, des bandes populaires se joignent à la croisade populaire et se livrent à des exactions vis-à-vis des Juifs, aussi bien pour les convertir de force que pour se procurer les sommes nécessaires pour le voyage en Terre sainte.

Au apparaît l'accusation de meurtre rituel. Plusieurs dizaines de Juifs sont envoyés au bûcher à Blois en 1171. En 1215, le concile de Latran impose le port de la rouelle qui deviendra obligatoire en France en 1269, à la fin du règne de , dit « Saint Louis ». Ce dernier a auparavant organisé en 1240, à l'instigation de sa mère Blanche de Castille, la première disputation au sujet du Talmud entre des rabbins dont Yehiel de Paris et des ecclésiastiques, qui se conclut par la condamnation du Talmud dont les exemplaires sont brûlés publiquement en place de Grève à Paris en 1242.

vignette|Judensau (Truie des Juifs) du , ornant la façade occidentale de la collégiale Saint-Martin de Colmar en Alsace.

Le roman Notre-Dame de Paris publié en 1831 par Victor Hugo reflète l'antisémitisme désinvolte de cette époque, lorsqu'un personnage spécule sur ce à quoi doit ressembler le mystérieux Quasimodo et s'écrie : « J'imagine que c'est une bête, un animal, la progéniture d'un Juif et d'une truie ; bref, quelque chose qui n'est pas chrétien et qui devrait être jeté dans l'eau ou dans le feu ».

De telles brimades, notamment vestimentaires, , observe l'historien et théologien Guy Bedouelle. Ce dernier estime que va être imposée aux Juifs d'Occident..

En , le roi Philippe le Bel expulse les Juifs de FrancePeu de temps après leur expulsion d'Angleterre qui date de 1290., en confisquant au passage leurs biens et possessions. Ces mesures entrent dans le cadre d'une reprise en main des finances royales, qui explique qu'il s'empara aussi des biens des Lombards en 1277, puis supprima avec brutalité l'Ordre des Templiers de 1307 à 1312. Après plusieurs rappels et expulsions, au gré des besoins du trésor royal, les Juifs sont définitivement expulsés en 1394 sous .

Le Comtat Venaissin devient une terre de refuge pour les Juifs après les expulsions car ils n'y dépendent pas de la couronne de France mais de l'Église, d'où leur dénomination « Juifs du Pape. » Par ailleurs, l'Espagne devient un autre refuge précaire pour les Juifs, dont la condition se dégrade entre 1391 et l'expulsion de 1492, mesure prise par les Rois catholiques à travers le décret d'Alhambra, afin d'imposer la foi chrétienne à l'ensemble de leur pays après l'achèvement de la Reconquista.. Ces Juifs espagnols se réfugient en partie au Portugal mais le roi prend en 1497 le même type de dispositions contre les Juifs (« le baptême ou l'exil »). Les Juifs portugais se réfugient alors aux Provinces-Unies (actuelle Hollande), dans l'Empire ottoman, en Afrique du nord, en Amérique, où ils seront encore poursuivis par l'Inquisition espagnole et aussi en France (particulièrement dans le Midi).

Trois siècles plus tard, le Code noir, ordonnance sur la « police des nègres » dans les îles, ordonne l'expulsion des Juifs des colonies françaises en 1685Cf article 1 : .

Révolution française

vignette|gauche|Début de l'article « Juif » dans l'Encyclopédie, 1751-1765|alt= Avant la Révolution, l'hostilité d'un Voltaire lui fait placer dans son Dictionnaire philosophique à l'adresse des Juifs : Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « Juif », « Essai sur les mœurs », parag. 42, tome 30, éd. Beuchot, . Cité in Ph. Sagnac, op. cit. .. Dans les années 1770, la majorité des encyclopédistes et penseursExcepté de rares philosémites tels le philosophe irlandais John Toland dès 1714, le pasteur protestant Jacques Basnage de Beauval en 1716, P. Birnbaum, 2017, op. cit. Introduction. tout occupés à défendre les droits des Noirs des Antilles, des Hurons ou des Indiens d'Amérique, en oublient de plaider en faveur de l'émancipation de leur prochain immédiat, les Juifs de France, et les couvrent plutôt d'accusations et de moqueriesP. Birnbaum, 2017, op. cit.. Toutefois, le principal auteur de l'Encyclopédie, Diderot, dans un des plus longs articles de l'Encyclopédie, l'article Juif, rend « justice à l'importance de la destinée du peuple juif, à la richesse de sa pensée ».

Des mesures sévères contre les Juifs d'Alsace (environ ) sont prises à travers les lettres patentes du : notamment limitation du nombre de Juifs et de leurs mariages, frein économique. En revanche, l'édit de de exempte les autres Juifs « des droits de péage corporel, travers, coutume, et de tous les autres droits de cette nature pour leur personne seulement » qui auparavant les assimilaient aux animauxPh. Sagnac, op. cit..

vignette|Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, Henri Grégoire, 1788.(Cliquer pour feuilleter)

En 1787, la Société Royale des arts et des sciences de Metz lance un concours : Voir les différents essais dans l'étude de l'historien P. Birnbaum, op. cit. en bibliographie.. En , l'émigré juif polonais de Lublin Zalkind Hourwitz (seul Juif à concourir), l'avocat protestant de Nancy Claude Antoine Thiery et le prêtre catholique d'Embermesnil en LorraineLouis Grégoire, curé d'Embermesnil en Lorraine, actuellement en Meurthe-et-Moselle, dit « abbé Grégoire ». abbé Grégoire en seront les lauréats ex æquo.

Inspiré par l'Allemand von DohmChristian Wilhelm von Dohm : « La Réforme de la situation politique des Juifs », Berlin, 1781, traduit en 1782 en français, rédigé à la demande de Cerf Beer pour la défense des juifs alsaciens particulièrement maltraités. Cité in Ph. Sagnac, op. cit. , et P. Birbaum, 2017, op. cit., Riqueti de Mirabeau publie en 1787 un opuscule Sur Moses Mendelssohn et la réforme politique des JuifsPublication à Londres en 1787. ; l'abbé Grégoire en 1788 son Essai sur la régénération physique et morale des Juifs ; Zalkind Hourwitz sa Vindication (ou Apologie) des JuifsEn 1789, cet essai (Vindication des Juifs) sera publié sous le titre Apologie des Juifs. dans laquelle, il démontre les du concours car pour rendre , il faut d’abord en faire des citoyens comme tous les autres ; donc de transformer la société française les maintenant car : il réclame alors les privilèges de la citoyenneté, de la propriété foncière, de la liberté professionnelle et de l'éducationP. Birnbaum, op. cit..

D'autres personnalités prennent parti pour les droits civils des Juifs comme Malesherbes ou Clermont-Tonnerre. Les esprits éclairés considèrent qu'en annihilant l'avilissement où les sociétés chrétiennes ont relégué les Juifs, leur condition s'améliorera et qu'ils perdront ainsi tous « leurs vices »L'abbé Grégoire : « si vous envisagez de nouveau les crimes passés des Juifs et leur corruption actuelle, que ce soit pour déplorer votre ouvrage ; auteurs de leurs vices, soyez-le de leurs vertus; acquittez votre dette et celle de vos aïeux », cité in Ph. Sagnac, op. cit. ..

Au printemps 1789, les cahiers de doléances des communautés juives montrent à travers leurs demandes, ce qu'il en était à l'époque du trait antisémite :