vignette|Renault 4 illustrant l'industrialisation et la société de consommation.|alt=Une voiture bleu ciel vue de trois quarts.

Les Trente Glorieuses sont la période de forte croissance économique et d'augmentation du niveau de vie que connaît la grande majorité des pays développés entre 1945 et 1973.

Les Trente Glorieuses sont une révolution, certes silencieuse, mais porteuse en réalité de changements économiques et sociaux majeurs, qui ont marqué le passage de l'Europe, quarante années après les États-Unis, à la société de consommation. Le cas de la France en particulier permet de saisir le sens du sous-titre du livre de Fourastié, la Révolution invisible, mais la croissance est forte aussi en Allemagne, en Italie, au Canada et au Japon, tirée à la fois par l'investissement et la consommation.

Après un début difficile, les vingt-huit ans qui séparent la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1945, du choc pétrolier de 1973 se caractérisent par : un progrès technique élevé qui a permis un développement économique intense ; la reconstruction économique de pays dévastés par la guerre ; le retour vers une situation de plein emploi dans la grande majorité des pays ; une croissance forte de la production industrielle (un accroissement annuel moyen de la production d'environ 5 %) ; une croissance démographique importante (le baby-boom) dans certains pays européens et nord-américains (particulièrement en France, en Allemagne de l'Ouest, aux États-Unis et au Canada).

La forte croissance industrielle est facilitée par un accès aisé à l'énergie à bas coût, les énergies fossiles en particulier ; et par le développement technologique et, au début, le rattrapage technologique (par rapport aux États-Unis) dans les pays dont le capital humain (niveau d’éducation et d’expérience des travailleurs) était important.

Les décennies suivantes, marquées par les chocs pétroliers de 1973 et de 1979, puis plus tard par la crise économique sévissant depuis 2008, furent nommées par bon nombre d'analystes « Les Vingt/Trente Piteuses »... Cependant, Jacques Marseille les a qualifiées de « Nouvelles Trente glorieuses »Jacques Marseille, La guerre des deux France, Plon, 2004..

Controverse sur le terme utilisé Ce chrononyme rétrospectif a été créé par Jean Fourastié en 1979Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975, 1979., car il s'agissait d'une lente, en contraste avec la révolution rapide des Trois Glorieuses.. Comme l'a montré Pascal Ory, cette expression a vite rencontré le succès et s'est durablement installée.

Depuis le , toute une historiographie s'attache à déconstruire l'expression de Trente Glorieuses., ce qui signifie refuser le titre de glorieuses à ces années.

Déroulement général Du point de vue productiviste, les Trente Glorieuses furent une période extrêmement brillante, le produit intérieur brut y connaît une forte augmentation.

+Indice de la production industrielle en France, à prix constant (base 100 en 1938)1938 1947 1957 1967 1973 100 99 204 338 452 De 1938 à 1973, une multiplication par 4,5, soit une croissance annuelle moyenne record de 5,9 %.

En début de période, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les pays concernés ont des infrastructures en ruine et des économies dévastées ou orientées vers des productions à des fins militaires.

En fin de cette période, on constate globalement que la société a été profondément remodelée, devenant une société de consommation de masse et une société de loisirs ; la productivité du travail a augmenté de façon spectaculaire, ce qui a permis de produire davantage, de diminuer le temps de travail et d'augmenter le niveau de vie. Ce phénomène est en partie un rattrapage sur le style de vie des États-Unis des années 1920, sur lequel les pays européens étaient en retard. De même, le niveau du PIB par habitant se rapproche du niveau des États-Unis, lui aussi croissant (et s'en éloigne à nouveau au cours des années 1980).

Pays concernés Si l’on excepte l’immédiat après-guerre, période de rattrapage par excellence, les pays de l’OCDE ont un taux de croissance annuel moyen de 4 %. Mais à l’intérieur du groupe on distingue 3 sous-ensembles : Croissance modérée : États-Unis (3,5 % l’an) et Grande-Bretagne (2,7 %). L'économie du Royaume-Uni, , n'a pas connu cette forte croissance. Croissance plus rapide En France (5,1 % en moyenne sachant que le taux de croissance est monté jusqu'à 7,9 %), RFA (5,1 %), Suisse (5,25 % 1944-1973), Italie (5,5 %), et Espagne (6 %)Benoit Pellistrandi : Histoire de l'Espagne, des guerres napoléoniennes à nos jours, Perrin, 2013.. Les pays qui basculent dans le Bloc de l'Est connaissent également une croissance plus forte. Croissance exceptionnelle au Japon avec 10 %

Un cadre institutionnel international renouvelé En , la conférence de Bretton Woods ouvre des négociations sur la reconstruction du système monétaire international. S'opposent les projets britanniques, défendus par John Maynard Keynes, et américains, défendus par Harry Dexter White. Le projet soutenu par les États-Unis finit par s'imposer et consacre l'hégémonie du dollar dans le système monétaire international. Concession à la proposition britannique : le dollar est convertible en or, librement, à un taux fixe. (Parité abandonnée en 1971 sous la présidence de Richard Nixon).

En 1946, la conférence de la Havane, « conférence des Nations unies pour le commerce et l'emploi », souligne la volonté de décloisonner, de manière progressive, les échanges internationaux.

En 1947, la conférence de Genève met en place le GATT, General Agreement on Tariffs and Trade (ou Agétac en français, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce). L'objectif est de réduire par « rounds » successifs les tarifs douaniers, ce qui aurait pour conséquence de favoriser les échanges internationaux, soutenant la croissance économique des pays développés à économie de marché (PDEM).

Le , le général George Marshall propose, au nom des États-Unis, une aide aux pays européens : ces pays européens, engagés dans le conflit, (mais également le Japon), sont dévastés. Les besoins de reconstruction sont énormes. En , le Congrès américain vote lEuropean Recovery Program, (ou plan Marshall) qui distribue près de de dollars, majoritairement sous forme de dons, aux pays ayant accepté l'aide. Le plan Marshall répond à un double objectif politique et économique : celui qui consiste à endiguer le communisme (containment) et celui qui consiste à éviter la surproduction qui menace l'économie américaine et qui a été « l'irremplaçable démarreur de l'investissement » en Europe d'après Denis WoronoffDenis Woronoff, Histoire de l'industrie en France, 1994.. En effet, la contre-valeur issue du plan Marshall a servi, notamment en France, à financer l'investissement, permettant une modernisation de l'appareil productif et donc une augmentation de la productivité. Cette aide prend la forme d’un don de capitaux des États-Unis (en fait, une ligne de crédit), (celle d'Europe était de toute façon exsangue à la fin de la guerre) : tracteurs, matériels ferroviaires…

Caractéristiques de la croissance Taux de croissance économique élevé La croissance économique de l'après-guerre (période 1950-1973) est : générale, avec de fortes disparités par pays du taux de croissance annuel moyen : 6% en Espagne, 5,64 % en Italie, 6,0 % en RFA et 9,29 % au Japon (croissances qualifiées de « miracles économiques »), 5,27 % en Suisse, 5,05 % en France (taux élevé mais légèrement inférieur), 3,93 % aux États-Unis et 2,93 % au Royaume-Uni (largement plus faibles d'après les calculs d'Angus MaddisonL'Économie mondiale, une perspective millénaire, 2001., parce que ces pays sont initialement plus développés) ; homogène : mesurée par le calcul du PIB réel par habitant la croissance annuelle se fait dans des proportions similaires : 4,8 % en Italie, 5,0 % en RFA, 8,4 % au Japon, 4,1 % en France, 4,0 % en Suisse, 2,2 % aux États-Unis et 2,5 % au Royaume-Uni ; régulière tout au long de la période 1945-1973 : les faibles récessions constatées ne remettent pas en cause cette régularité, si bien que la période des Trente Glorieuses laisse supposer le caractère atténué des fluctuations cycliques qui ont été une caractéristique du et de l'avant-guerre. La particularité du Royaume-Uni en fait un pays de « croissance calme » vivant sur ses acquis ; pour retrouver un rythme de croissance élevé, le gouvernement de Margaret Thatcher, dans les années 1980, procède à des réformes qui libèrent le marché, les flux financiers et migratoires, mais détruisent les services publics et accroissent les inégalités et donc les tensions sociales.

Croissance marquée par le plein-emploi Entre 1950 et 1973, le taux de chômage du Japon s'établit à 1,3 %, celui de la France à 1,8 %, celui de la RFA est même inférieur à 1 % sur la fin de la période. La Suisse connaît un taux de 0 % entre 1960 et 1973 tandis que celui des États-Unis s'établit à environ 4,5 %.

Déséquilibres intérieurs et extérieurs Au début de la période, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les déséquilibres extérieurs sont le reflet de la situation désastreuse dans laquelle se trouvent l'Europe et le Japon. Les pays européens enregistrent un déficit de leur balance des transactions courantes alors que les États-Unis bénéficient d'un excédent largement favorable.

Par la suite, ce différentiel sera moins marqué avec le redressement progressif des différentes économies. Néanmoins, durant la période des « Trente Glorieuses », le leadership sinon la domination de l'économie américaine demeure incontestable. D'autre part, les déséquilibres extérieurs - qui exigent du temps pour se résorber - se traduisent par la nécessité pour de nombreux pays européens à dévaluer leur monnaie.

Déroulement et impact des Trente Glorieuses par pays La forte croissance constatée dans la plupart des grands pays industriels se traduit par un quintuplement dans les années 1950 des cours sur la plupart des marchés boursiers, malgré les incertitudes géopolitiques.

France Intervention étatique face à un contexte difficile thumb|upright=1.7|Taux de croissance annuel du PIB (1950-2025) et moyenne des taux de croissance annuels pour 4 périodes, dont les Trente Glorieuses. De 1946 à 1950, la France paralysée par une économie et des infrastructures obsolètes, ne connait pas de réelle croissance et les conditions de vie restent très difficiles, après la guerre et la pénurie qui en résultait : le coût de la vie est élevé. Le rationnement, toujours présent jusqu'en 1947-1948, et la crise du logement, accentuent les difficultés d'un peuple encore marqué par la guerre.

La situation économique, très préoccupante (le PIB français de 1945 représente 40 % de son niveau d'avant-guerre), focalise l'attention des pouvoirs publics, qui décident alors d'adopter, en partie, le modèle du New Deal américain d'avant-guerre : le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) procède à la nationalisation de pans entiers de l'économie (parfois au motif de punir les entrepreneurs ayant collaboré tels Renault, mais surtout pour pouvoir piloter le relèvement économique : exemple des Charbonnages de France). Ce plan prime sur les clivages politiques : le patronat ne proteste pas, et le Parti communiste français (PCF) ainsi que la Confédération générale du travail (CGT) condamnent les grèves. Il s'agit, d'après Maurice Thorez, de « gagner la bataille de la production ».