James Henry Craig (1748-) est un officier militaire britannique et un administrateur colonial. Il s'illustre notamment au cours de la guerre d'indépendance américaine. Il est gouverneur en chef de l'Amérique du Nord britannique et gouverneur du Bas-Canada de 1807 à 1811. Dès son arrivée, il multiplie les affrontements avec la Chambre d’assemblée, où les députés canadiens sont majoritaires, notamment sur l’exclusion du député juif Ezekiel Hart et sur l’inéligibilité des juges. Ses proches conseillers, la clique du Château, témoignent de leur côté d’hostilité envers les francophones. En raison des trois prorogations du Parlement et des élections qu’il ordonne en 16 mois, des emprisonnements arbitraires contre des députés (dont Pierre-Stanislas Bédard) et de la censure du journal Le Canadien en 1810, son administration est marquée par les crises. Il est appelé par ses détracteurs « little king CraigGilles Gallichan, « Pierre Bédard, le devoir et la justice : 1re partie - La liberté du Parlement et de la presse », Les Cahiers des Dix, vol. 63, 2009, p. 116. » puisqu'il s'arroge un pouvoir que le roi lui-même ne peut pas s'accorder en Angleterre. À Londres, on l’incite à démissionner pour calmer le climat politique dans la colonie, puisqu'une guerre avec les États-Unis est imminente. Pour Philippe Aubert de Gaspé, sa mémoire est odieuse pour les Canadiens françaisPhilippe Aubert de Gaspé, Mémoires, Ottawa, G.E. Desbarats, 1866, p. 346. (Voir aussi, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2007)..
Biographie Enfance et formation James Henry Craig est né à Gibraltar, alors forteresse britannique, dans une famille écossaise. Il est le fils de Hew Craig, qui y sert comme juge militaire et civil. Le jeune Craig reçoit très tôt une éducation militaire, avant d'être envoyé à l'académie militaire de Modène en Italie pour y poursuivre sa formation. Il entre comme enseigne dans l'armée, plus précisément dans le régiment d'infanterie, à l'âge de 15 ans en 1763. Craig devient ensuite aide de camp de Robert Boyd, lieutenant-gouverneur de Gibraltar, en 1770. En 1773, Craig est nommé capitaine dans le régiment d'infanterie. Il est déployé en Amérique avec le régiment peu aprèsChaim M. Rosenberg, « James Henry Craig: The Pocket Hercule », Journal of the American Revolution, 30 octobre 2017, https://allthingsliberty.com/2017/10/james-henry-craig-pocket-hercules/..
Carrière militaire
La Révolution américaine vignette|Craig prend part à la bataille de Bunker Hill en 1775. Craig est dépêché à Boston en 1774 à la tête d'une compagnie du régiment d'infanterie. Il participe aux principaux événements de la guerre d'indépendance des États-Unis, dont à la bataille de Bunker Hill en 1775. Il se fait rapidement remarquer et monte en grade, devenant commandant en 1774, major puis lieutenant-colonel en 1778.
En 1776, l'armée britannique évacue Boston et se dirige vers Halifax. Sous les ordres du gouverneur Guy Carleton, il aide à repousser l'invasion de la province de Québec par les Américains. Le commandant Craig est ensuite envoyé à Trois-Rivières avec le régiment en , puis à l'île aux Noix, à Ticonderoga, à Hubbardton, à Freeman's Farm (1778-1781) et à Penobscot Bay.
Il aurait été blessé au moins à deux reprises au cours de cette période. Craig est enfin dépêché à Halifax en 1780 puis à Charleston en . Il participe alors à la campagne de Wilmington avant de s'embarquer enfin pour l'Angleterre en .
Les Pays-Bas, l'Afrique du Sud et l'Inde Craig poursuit sa montée dans l'armée, devenant adjudant général de l'armée du duc d'York en 1794 et major général en 1795. Cette année-là, les Pays-Bas sont envahis par l'armée révolutionnaire française. Le Stathouder déchu Guillaume V d'Orange-Nassau et sa famille se réfugient en Angleterre. Une force britannique, sous le commandement de Craig, est envoyée au Cap, en Afrique du Sud, afin de prendre Bonne-Espérance aux Hollandais. L'expédition est un succès quoique l'occupation de la colonie profite aux intérêts britanniques et non à Guillaume V. Ceci permet en effet d'assurer un passage aux navires britanniques vers l'Inde. Craig demeure gouverneur jusqu'en 1797, puis il part pour l'Inde britannique, où il devient lieutenant général le . Durant cette période, il est décoré de l'Ordre du BainChaim M. Rosenberg, « James Henry Craig: The Pocket Hercule », Journal of the American Revolution, 30 octobre 2017, https://allthingsliberty.com/2017/10/james-henry-craig-pocket-hercules/..
En 1801, il rentre en Angleterre où il exerce le commandement du district de l'Est, malgré sa mauvaise santé (il souffrirait d'hydropisie chronique). En 1805, alors que son pays est en guerre contre Napoléon, Craig est nommé général local en Méditerranée. Il participe aux batailles d'Ulm et d'Austerlitz. Il rentre à nouveau en Angleterre en 1806.
Gouverneur du Bas-Canada James Henry Craig est nommé gouverneur en chef de l'Amérique du Nord britannique et gouverneur du Bas-Canada en 1807. Le roi George III lui demande « de faire face aux menaces apparentes d'hostilités avec les États-Unis d'AmériqueChaim M. Rosenberg, « James Henry Craig: The Pocket Hercule », Journal of the American Revolution, 30 octobre 2017, https://allthingsliberty.com/2017/10/james-henry-craig-pocket-hercules/. ». Il arrive malade à Québec le où il peut tout de suite compter sur son secrétaire Herman Witsius Ryland. Craig tente d'abord de mettre la province en état de défense, comme le roi l'a intimé, en faisant notamment réparer les fortifications et en recherchant les alliances avec les Autochtones. Une guerre avec les États-Unis semble effectivement imminente. Le , un navire américain, le Chesapeake, avait été arraisonné en Atlantique par un navire britannique. Ceci accentue les tensions entre la métropole et les États-Unis.
Craig préside sa première ouverture de session du Parlement le Christian Blais, Gilles Gallichan, Frédéric Lemieux et Jocelyn Saint-Pierre, Québec, quatre siècles d'une capitale, Québec, Les publications du Québec, 2008, p. 208. alors que Louis-Joseph Papineau fait lui-même son entrée à titre de député. Le gouverneur tend rapidement à favoriser les bureaucrates et proches de l'exécutif face aux députés canadiens, majoritaires. Il fait siennes les mesures proposées par ses conseillers - la « clique du Château »Le gouverneur habite le Château Saint-Louis. -, dont son secrétaire Ryland, l’évêque anglican Jacob Mountain et le juge en chef Jonathan Sewell: domination des Britanniques dans les postes clés de l'administration et de la magistrature, construction d'écoles anglo-protestantes en vertu de la loi de l'Institution royale de 1801, mise sous tutelle du clergé catholique et peuplement des terres nouvellement ouvertes à la colonisation, les Cantons de l'Est, par des Britanniques ou des loyalistes américainsGilles Gallichan, « Pierre Bédard, le devoir et la justice : 1re partie - La liberté du Parlement et de la presse », Les Cahiers des Dix, vol. 63, 2009, p. 128..
L'inéligibilité des juges et le cas du député juif Ezechiel Hart vignette|La Chambre d'assemblée siège, à l'époque des confrontations avec le gouverneur Craig, dans la chapelle de l'ancien palais épiscopal à Québec. Le jour même de l'ouverture de la session, le , la Chambre juge qu'Ezekiel Hart, député juif de Trois-Rivières, est inapte à siéger en raison de sa religion. De fait, les députés canadiens s'appuyaient sur la loi britannique qui n'accordait pas aux Juifs le droit de siéger au Parlement. Ce faisant, ils éloignaient un adversaire politique qui appuyait les bureaucratesLes lois britanniques empêchent à l'époque les Juifs de siéger au Parlement. Ce droit ne sera accordé aux Juifs de Grande-Bretagne qu'en 1858. Les catholiques n'avaient pas le droit d'y siéger non plus. Il ne leur sera accordé qu'en 1829.. Le , elle adopte un projet de loi rendant les juges inéligibles à siéger à la Chambre d'assemblée. Le droit parlementaire anglais était clair sur la séparation des pouvoirs législatif et judiciaire, et les juges ne pouvaient être élus à la Chambre des communes à Londres. Les députés canadiens considéraient qu'on ne pouvait pas reconnaître un droit dans la métropole et un autre différent dans les colonies. Deux députés, qui cumulent la charge de juge, sont dans la mire de leurs collègues. Pierre-Amable De Bonne et Louis-Charles Foucher soutiennent l'administration coloniale. Les débats sont chargés et la tension est palpable au Parlement. Le Conseil législatif rejette ce projet de loi, ce qui n'apaise pas les choses.
Craig connaît son baptême de feu avec ces deux projets de loi. Il choisit de proroger la session le , puis de dissoudre le Parlement quelques jours plus tard. Des élections sont aussitôt déclenchées. Chaque camp organise sa campagne. Ils peuvent chacun compter sur un journal pour faire la promotion de leurs idées. The Quebec Mercury, fondé en 1805, et Le Canadien, fondé par Pierre Bédard et François Blanchet en 1806, s'affrontaient. Ce dernier journal n'hésite pas, alors que l'Angleterre est en guerre contre la France de Napoléon, à démontrer l'ironie de laisser sa colonie entre les mains d'une oligarchieChristian Blais, Gilles Gallichan, Frédéric Lemieux et Jocelyn Saint-Pierre, Québec, quatre siècles d'une capitale, Québec, Les publications du Québec, 2008, p. 209.. Le Canadien se plaît aussi à rappeler les mots et les théories des grands constitutionnalistes et philosophes anglais comme John Locke et William Blackstone.
Or, pour Craig, Le Canadien va trop loin dans ses critiques sur « le gouvernement de Sa Majesté »Gilles Gallichan, « Pierre Bédard, le devoir et la justice : 1re partie - La liberté du Parlement et de la presse », Les Cahiers des Dix, vol. 63, 2009, p. 123.. Il juge que c'est « une publication séditieuse et diffamatoire », qui a « pour mission d'avilir le gouvernement, de mécontenter les citoyens et de créer un esprit de discorde et d'animosité entre les deux partis qui les composent ».
Le , alors que la campagne est encore en cours, le gouverneur pose un geste qui met le feu aux poudres. Il retire la commission d'officier de milice aux députés Pierre-Stanislas Bédard, Jean-Antoine Panet et Jean-Thomas Taschereau de même qu'à l'inspecteur du domaine du roi, Joseph-Bernard Planté. Pour expliquer cela, on leur reproche leurs liens avec Le Canadien. Le journal est particulièrement ciblé par les administrateurs coloniaux. Il ne pourra dorénavant plus être envoyé par la poste, ordre du gouverneur. Qu'à cela ne tienne, Le Canadien continuera de circuler en empruntant d'autres voiesGilles Gallichan, « Pierre Bédard, le devoir et la justice : 1re partie - La liberté du Parlement et de la presse », Les Cahiers des Dix, vol. 63, 2009, p. 124..
Ces manœuvres demeurent sans effet sur les résultats électoraux. Les candidats canadiens continuent de bénéficier de l'appui de la population. Le , les résultats sont connus. Sur une Chambre comptant alors un total de 50 députés, 36 candidats canadiens l'emportent contre 14 candidats anglophones ou proches de l'exécutif« Chronologie parlementaire depuis 1791 », dans le site de l'Assemblée nationale du Québec, consulté le 12 août 2023..