vignette|Les symboles des trois religions abrahamiques, judaïsme, christianisme et islam. Les religions abrahamiques sont les trois groupes de religions monothéistes, judaïsme, christianisme et islam, en ce qu'elles revendiquent l'héritage d'Abraham, qui est appelé Ibrahim dans l'islam. En français, cette expression est apparue vers 1950 dans des études d'islamologie pour désigner la religion d'Abraham telle que l'islam la conçoit et suppose qu'elle est le noyau commun avec le judaïsme et le christianisme. Il s'agit donc d'une expression principalement islamique qu'on ne retrouve pas dans le vocabulaire chrétien ou juif.
Terminologie Dans l'approche comparatiste des « religions abrahamiques », les musulmans parlent aussi de « religions du Livre » dans la mesure où les textes et paroles sacrés de ces religions, respectivement le Tanakh, la Bible chrétienne, et le Coran, évoquent la figure d'Abraham Hillary Rodrigues and John S. Harding, Introduction to the Study of Religion, Routledge, New York, 2009 , : (). Il existe également d'autres religions abrahamiques plus minoritaires, comme le mandéisme, fondé sur l'enseignement de Jean-Baptiste, appelé Yahya en arabe, ou le samaritanisme, issu d’une rupture avec le judaïsme antique.
Au cours des années 1960-1970, l'expression « religion abrahamique » est principalement employée dans les études pseudo-comparées et comparées des trois religions portant sur les liens historiques, géographiques, culturels et doctrinaux entre judaïsme, christianisme et islam, ainsi que dans le cadre du dialogue inter-religieux entre judaïsme, christianisme et islam.
Les religions abrahamiques regroupent aujourd'hui la majorité des croyants monothéistes. Cependant, étant donné que le judaïsme, le christianisme et l'islam n'ont pas les mêmes façons de se référer à Abraham ou d'être monothéiste, et qu'elles n'ont pas les mêmes livres, le problème est de savoir où trouver la norme de ce que serait une religion abrahamique, monothéiste ou du livre. La portée de l'expression « religions abrahamiques » peut ainsi être envisagée de manières sensiblement différentes, et sa pertinence peut être contestéeRémi Brague, Du Dieu des chrétiens et d'un ou deux autres, Paris, Flammarion, Essais, 2006. . « Pour en finir avec les trois trios », ..
La conception islamique de la religion d'Abraham est centrée sur l'exigence de la reconnaissance d'un Dieu unique et la pratique exclusive de son culte, l'islam se présente comme le rétablissement de la « religion d'Abraham ».
Aujourd'hui, l'expression « religion abrahamique » peut aussi être employée pour désigner ce qui, selon les lieux, les auteurs et les époques, fut conçu comme ayant été la religion d'Abraham. Dès l'Antiquité, Abraham a été vu comme celui qui a commencé à connaître Dieu par son rapport au monde sans avoir reçu de révélation. Cette « religion d'Abraham » ou « religion abrahamique » fut un thème du prosélytisme juif puis chrétien auprès des GrecsMichel Tardieu, Histoire des syncrétismes de la fin de l’Antiquité, « Le concept de religion abrahamique », cours donné au Collège de France, 2005-2006, thème avec lequel la philosophie était présentée comme une connaissance naturelle de Dieu, semblable à celle d'Abraham et préparatoire à l'accueil de la révélation. Le thème judéo-chrétien d'une connaissance naturelle de Dieu par Abraham a connu d'autres développements en Europe, au Moyen Âge et jusqu'à l'époque moderne, notamment chez Leibniz.
Dans le domaine des études philosophiques, Rémi Brague emploi le terme « abrahamisme » pour désigner une forme de « sagesse du monde » fondée sur les écritures dans les religions révélées ou abrahamiques, et dont il décrit les développements en rapport à d'autres modèles de sagesse, notamment celui d'une sagesse platonicienne du monde qui se prend principalement du Timée de Platon et de ses interprétations ultérieuresRémi Brague, La Sagesse du monde, Histoire de l'expérience humaine de l'univers. Paris, Biblio Essais, 2002. .. En un sens voisin, Jacques Derrida parlait d'« hybridation gréco-abrahamique » pour décrire la culture dominant le monde actuel comme résultant d'un mélange continuel de positions philosophiques grecques revues à l'aune de celles des religions abrahamiques et inversementJacques Derrida, Foi et savoir, Paris, Seuil, Points-Essais, 2001, ( éd. 1996), 133 p. ..
Étude comparée du judaïsme, du christianisme et de l'islam
De l'islamologie à l'étude des religions thumb|Mahomet conduisant les prophètes de l'islam, dont Abraham, Moïse et Jésus, dans la prière. Illustration d'un manuscrit médiéval persan. L'expression « religion abrahamique » apparaît dans les années 1950. Son usage se répand progressivement sans qu'elle fasse l'objet d'une définition précise. Parmi les premières publications où apparaît l'expression « religion abrahamique » se trouvent celles du prêtre libanais Youakim MoubaracYouakim Moubarac, Abraham dans le Coran. L'histoire d'Abraham dans le Coran et la naissance de l'Islam, Paris, Vrin, 1958. qui parle de « religion abrahamique » au singulier. L'expression désigne chez lui la « religion d'Abraham » décrite à partir de sources islamiques. Dans ces mêmes années, l'orientaliste Émile Dermenghem (1892-1971)Archiviste de profession et ami de Louis Massignon, Émile Dermenghem a publié de nombreux livres sur l'islam sans avoir suivi un parcours universitaire classique. Son intérêt pour l'islam s'était développé au cours des années qu'il vécut en Algérie. Selon Pierre Boyer : . Cf. Pierre Boyer, « Emile Dermenghem (1892-1971) », dans Bibliothèque de l'école des chartes, 1971, tome 129. . Lecture sur Persée. parle de « religions abrahamiques » au pluriel. Il s'agit du judaïsme, du christianisme et de l'islamÉmile Dermenghem, Mahomet et la tradition islamique, Paris, Seuil, 1955, ..
Dans le monde des études universitaires et en marge de celui-ci, les publications dont l'objet est de présenter conjointement le judaïsme, le christianisme et l'islam se sont multipliées au cours des années 1970-1980. Cette manière relativement nouvelle d'aborder les traditions judéo-chrétiennes et l'islam apparaît dans le contexte historique de décolonisation et de l'intensification du conflit israélo-palestinien. Les premières initiatives de ce genre sont signées d'islamologues, tels que Henri Corbin (1903-1978), Roger Arnaldez (1911-2006) ou Denise Masson (1901-1994), dont les œuvres avaient été reconnues et saluées des deux rives de la Méditerranée. À la suite de Louis Massignon (1883-1962), ils faisaient partie d'un milieu d'intellectuels catholiques qui se sont engagés pour une meilleure compréhension et estime réciproque entre chrétiens et musulmansMohamed Arkoun, recension de Denise Masson Les trois voies de l'Unique, Archives des sciences sociales des religions, 1984, vol. 58, , . Consultable sur Persée. Leurs écrits entérinent l'usage de parler de « religions du livre » ou de « religions d'Abraham » pour traiter de ce qui était alors envisagé comme « religions monothéistes ».
Dans les années 1970, un groupement d'universitaires dénommé « Université Saint-Jean de Jérusalem » et consacré à la recherche sur les « religions du livre », avait été créé à l'initiative d'Henri CorbinJean-Pierre Laurant. « Université Saint-Jean De Jérusalem. Jérusalem la cité spirituelle », Archives des sciences sociales des religions, 1977, vol. 43, , . Consultable sur Persée ; voir aussi Henri Corbin, Lettre à David Leroy Miller sur le nouveau polythéisme. En ligne sur le Site des l'association des amis de Henri et Stella Corbin, .. Le même Henri Corbin a ensuite participé à la création du Centre d'études pour les religions du Livre à l'École Pratique des Hautes ÉtudesSite du CNRS, Laboratoire d'études sur les monothéismes, Le Centre d'études des religions du Livre (CERL).
En 1983, Roger Arnaldez a publié Trois messagers pour un seul DieuRoger Arnaldez, Trois messagers pour un seul Dieu, Paris, Albin Michel, spiritualité vivante, 1983 (rééd. 1991) ; du même auteur A la croisée des trois monothéismes. Une communauté de pensée au Moyen Âge, Paris, Albin Michel, 1993.. La même année, Denise Masson faisait elle aussi apparaître le nombre trois dans le titre de son livre : Les trois voies de l'uniqueDenise Masson, Les trois voies de l'unique, Paris, Desclée de Brouwer, 1983, (rééd. 1988) .. Elle insistait dans ce livre sur les points communs des révélations, notamment la figure d'Abraham. Cette façon d'envisager trois religions monothéistes à partir des expressions « religion d'Abraham » ou « religion du Livre », issues de l'islam dépasse rapidement le cadre des travaux des islamologues et se développe dans des publications de théologie chrétienne. Ainsi, en 1987, le théologien protestant Gérard Siegwalt a proposé de parler de « trois religions abrahamiques » au sens où les trois religions monothéistes comporteraient une référence normative à la foi d'AbrahamDogmatique pour la catholicité évangélique, I/2, Cerf/Labor et Fides, 1987, . .. La même année était lancée la collection Fils d'Abraham par le centre d'études bibliques de l'Abbaye bénédictine de Maredsous en Belgique. Le volume introductif de cette collection porte le titre de Fils d'Abraham. Panorama des communautés juives, chrétiennes et musulmanesJoseph Longton, Fils d'Abraham. Panorama des communautés juives, chrétiennes et musulmanes, Brepols, Maredsous, 1987, .. L'expression « religion abrahamique » devient ensuite très fréquente, elle est employée par exemple dans un collectif de 1999 dirigé par Joseph DoréJoseph Doré (dir.), Christianisme, judaïsme et islam, Fidélité et ouverture, Paris, Cerf, Coll. « Académie Internationale des sciences religieuses », 1990. .. La proposition de parler de religions abrahamiques est renouvelée par le dominicain Claude Greffré dans un essai de « théologie interreligieuse » publié en 2006Claude Geffré, De Babel à la Pentecôte. Essais de théologie interreligieuse, Paris, Cerf, coll. « Cogitatio Fidei », 2006. « Le rapport entre Écriture et Parole de Dieu dans les trois monothéismes », . ..
Aux États-Unis, ce même thème a été l'objet d'un collectif publié à New York. Le judaïsme, le christianisme et l'islam y sont considérés comme « trois voies vers un seul Dieu ». Douze représentants des trois principales religions monothéistes y cherchaient une compréhension commune de leur foi et s'interrogeaient sur le rôle des religions monothéistes dans la situation géopolitique de l'époqueAbdoldjavad Falaturi, Jacob J. Petuchowski, et Walter Strolz (dir.), Three Ways to the One God. Faith Experience of Judaism, Christianity and Islam, New-York, Crossroad, 1987 (réed. 1993). .. Enfin, il est encore possible de signaler l'ouvrage du psychanalyste Daniel Sibony, auteur issu d'une famille juive marocaine, intitulé Les trois monothéismes, Juifs, chrétiens et musulmans, entre leurs sources et leurs destinsDaniel Sibony, Les trois monothéismes, juifs, chrétiens et musulmans, entre leur sources et leurs destins. Paris, Seuil, Point essais, 1997 (réed.) .. Celui-ci semble le premier à avoir fait paraître l'expression « trois monothéismes » dans un titre de livre.
Trois expressions pour désigner trois religions thumb|La caravane d'Abraham, par James Tissot vers 1900. Jewish Museum, New York.