La conquête almoravide d’al-Andalus (1086–1115) désigne une invasion musulmane d'Al-Andalus qui met fin à la première période des taïfas et arrête provisoirement la Reconquista.

Ce sont les princes arabes d'al-Andalus, parmi lesquels Al Mutamid ibn Abbad de Séville, menacés par Alphonse VI de León qui a investi Tolède en 1085, qui font appel à l'émir almoravide Youssef ben Tachfine.

Contexte Formation de l'empire almoravide au Maghreb Les Almoravides émergent d'une coalition des Lemtouna, Guezoula et Massoufa, tribus berbères nomades vivant dans ce qui est aujourd'hui la Mauritanie et le Sahara occidental, traversant le territoire entre les fleuves Drâa, Niger et SénégalExtrait de Encyclopedia Universalis on Almoravids.. Lors de leur expansion au Maghreb, ils fondent la ville de Marrakech vers 1070, qui devient la capitale. Peu après, l'empire se divise en deux branches : une branche septentrionale centrée sur le Maghreb, dirigée par Youssef ben Tachfine et ses descendants, et une branche méridionale basée au Sahara, dirigée par Abou Bakr ben Omar et ses descendants.

L'Émirat Almoravide prend forme avec la nomination de Youssef ben Tachfine au titre d'Âmir al-Muslimîn (Prince des musulmans), avec l'approbation du pouvoir abbasside. Il mène des offensives contre les Zirides afin de s'assurer le contrôle, au début des années 1080, de Tanger et Ceuta. Pour les conquérir, les Almoravides font construire une flotte qui leur permet également d'ouvrir la voie de la Péninsule Ibérique.

Reconquête chrétienne et appel à l'aide des musulmans d'al-Andalus vignette|Azulejo de la Place d'Espagne (Séville) représentant la conquête de Tolède par Alphonse VI de Castille et León, en 1085. Après l'effondrement du Califat de Cordoue au début du , al-Andalus se fragmente en petits royaumes appelés « taïfas ». Les souverains musulmans se livrent à des luttes intestines et dépendent des royaumes chrétiens du nord pour obtenir une aide militaire. Ce soutien est assuré par le versement régulier de « parias » (tributs) aux rois chrétiens, mais ils constituent un fardeau financier qui épuise les trésors de ces souverains locaux. Face à la baisse des paiements de tribut, les royaumes chrétiens ont recours à des raids punitifs, puis à la conquête. Les rois des taïfas ne parviennent pas à s'unir pour contrer cette menace, et même le plus puissant d'entre eux, la taïfa de Séville, est incapable de résister à l'avancée chrétienne.

En mai 1085, Alphonse VI de Castille s'empare de Tolède, auparavant l'une des cités-États les plus puissantes d'al-Andalus, et commence peu après le siège de Saragosse. Ces événements contraignent les rois des Taïfas à envisager une intervention extérieure des Almoravides. Selon la source arabe la plus détaillée, c'est Al Mutamid ibn Abbad, souverain de Séville, qui convoque une réunion avec ses voisins, al-Mutawwakil de Badajoz et Abdallah ben Bologhin de Grenade, au cours de laquelle ils conviennent d'envoyer une ambassade auprès de Youssef ben Tachfine pour solliciter son aide.

Encouragé par ses conquêtes, Alphonse VI se lance dans une politique de pillage en engageant des mercenaires qui massacrent la population des environs de Séville. Se faisant appeler « roi des deux religions », Alphonse VI décide d'écrire une lettre d'un ton arrogant au roi de Séville, Mutamid, lui réclamant purement et simplement d'abandonner sa cité à l'instar du roi de Tolède :« Mon attente ici (dans les environs de Séville) a déjà été trop longue, la chaleur et les mouches sont intolérables ; offrez-moi votre palais afin que je puisse me reposer à l'ombre de ses jardins et garder ces insectes loin de mon visage. »La réponse de Mutamid est immédiate puisqu'il écrira au dos de la lettre envoyée par Alphonse VI son intention de faire appel aux Almoravides :« Nous avons lu votre lettre et compris son contenu arrogant et méprisant. Nous avons bien l'intention de vous fournir rapidement un endroit ombragé, à l'ombre des hamd (nom donné aux boucliers des combattants almoravides) » Les rois des Taïfas sont conscients des risques liés à une intervention almoravide, mais la considèrent comme le meilleur choix parmi leurs mauvaises options. Al Mutamid ibn Abbad aurait déclaré avec amertume : « Mieux vaut faire paître des chameaux que d'être porcher », sous-entendant qu'il veut mieux se soumettre à un autre souverain musulman que de devenir sujets d'un roi chrétien.

Initialement, Youssef ben Tachfine ne semble guère manifester d'intérêt pour une intervention militaire en al-Andalus mais, en échange de son aide, il exige la cession d'Algésiras (ville située sur la rive nord du détroit de Gibraltar) afin d'y établir une base pour ses troupes, ce que le roi Al Mutamid ibn Abbad accepte. L'émir almoravide envoi aussitôt une avant-garde de 500 hommes à travers le détroit pour prendre le contrôle d'Algésiras, en juillet 1086, sans rencontrer de résistance. Le reste de son armée, forte d'environ 12 000 hommes, suit peu après .

Invasion almoravide d'al-Andalus vignette|Siège d'Aledo par les Almoravides et les taïfas d'al-Andalus, en 1090. Youssef ben Tachfine arrive à Séville avec son armée, où il se joint aux forces coalisées des rois musulmans Al Mutamid ibn Abbad, al-Mutawwakil et Abdallah ben Bologhin. Alphonse VI, informé de ces événements, lève le siège de Saragosse et marche vers le sud pour les affronter. Les deux camps se rencontrent au nord de Badajoz, à un endroit appelé Zallaqa dans les sources arabes et Sagrajas dans les sources chrétiennes. Lors de la bataille de Sagrajas, le , Alphonse VI est sévèrement défait et contraint de battre en retraite vers le nord. Al Mutamid ibn Abbad conseille aux musulmans de profiter de leur avantage, mais Youssef ben Tachfine ne poursuit pas l'armée chrétienne et retourne à Séville, puis en Afrique du Nord. Il est possible qu'il n'ait pas souhaité rester trop longtemps loin de chez lui ou que le décès de son fils aîné l'ait incité à rentrer.

Après le départ d'Youssef ben Tachfine, Alphonse VI reprend rapidement la pression sur les rois des Taïfas et les contraint à nouveau à verser un tribut. Il s'empare de la forteresse d'Aledo, coupant ainsi l'est d'al-Andalus des autres royaumes musulmans. Pendant ce temps, Ibn Rashiq, souverain de Murcie, est engagé dans une rivalité avec Al Mutamid ibn Abbad de Séville. En conséquence, cette fois, ce sont les élites ou notables d'al-Andalus, et non plus les rois, qui sollicitent l'aide des Almoravides. En mai-juin 1088, Youssef ben Tachfine débarque à Algésiras avec une nouvelle armée, bientôt rejoint par Al Mutamid ibn Abbad de Séville, Abdallah ben Bologhin de Grenade, et d'autres troupes envoyées par Ibn Sumadih d'Almería et Ibn Rashiq de Murcie. Ils se mettent alors en route pour reprendre Aledo. Le siège est cependant compromis par les rivalités et les dissensions entre les rois des taïfas. La nouvelle parvient finalement aux musulmans qu'Alphonse VI amène une armée pour soutenir la garnison castillane. En novembre 1088, Youssef ben Tachfine lève le siège et retourne en Afrique du Nord, sans avoir rien accompli.

Alphonse VI envoie son commandant de confiance, Alvar Fañez, pour faire pression à nouveau sur les rois des Taïfas. Il parvient à contraindre Abdallah ben Bologhin à reprendre le paiement du tribut et commence à son tour à faire pression sur Al Mutamid ibn Abbad. En 1090, Youssef ben Tachfine retourne en al-Andalus, mais il semble désormais avoir renoncé à l'alliance avec les rois des taïfas et entend prendre le contrôle direct de la région. La cause almoravide bénéficie du soutien de l'école malikite (juristes islamiques) en al-Andalus, qui loue leur dévouement au jihad tout en critiquant les Taïfas. Les rois andalous sont considérés comme impies, hédonistes et donc illégitimes.

En , Youssef ben Tachfine contraint Grenade à se rendre et exile Abdallah ben Bologhin à Aghmat. Il retourne ensuite en Afrique du Nord, mais cette fois-ci, il confie le commandement des forces almoravides en al-Andalus à son neveu, Sir ibn Abu Bakr. Al Mutamid ibn Abbad cherche à sauver son trône et a recours à une alliance avec Alphonse VI, ce qui sape davantage son propre soutien populaire. Au début de 1091, les Almoravides prennent le contrôle de Cordoue et se tournent vers Séville, défaisant une force castillane dirigée par Alvar Fañez venue aider Al Mutamid ibn Abbad, à la bataille d'Almodóvar del Río. En septembre 1091, Al Mutamid ibn Abbad capitule à Séville face aux Almoravides et est exilé à Aghmat. Fin 1091, les Almoravides s'emparent d'Almería. Fin 1091 ou janvier 1092, Ibn Aisha, l'un des fils d'Youssef ben Tachfine, prend le contrôle de Murcie.

Offensives almoravides face à la Reconquista vignette|La conquête almoravide de 1086 à 1115 La prise de Murcie rapproche les Almoravides de Valence, alors officiellement sous le contrôle de Yahya al-Qadir, ancien souverain de la taïfa de Tolède. Il y a été installé en 1086 par les Castillans après leur prise de Tolède. Le règne impopulaire d'al-Qadir à Valence est soutenu par une garnison castillane commandée par Rodrigo Díaz de Vivar, noble et mercenaire castillan plus connu sous le nom d'El-Cid. En octobre 1092, en l'absence d'El-Cid, une insurrection et un coup d'État éclatent, menés par le cadi Abu Ahmad Ja'far Ibn Jahhaf. Ces derniers font appel aux Almoravides de Murcie, qui envoient un petit groupe de guerriers dans la ville. La garnison castillane est contrainte de se retirer et al-Qadir est capturé puis exécuté.

Cependant, les Almoravides n'ont pas envoyé suffisamment de forces pour s'opposer au retour d'El-Cid et Ibn Jahhaf a sapé son soutien populaire en s'installant lui-même comme souverain, agissant comme un autre roi « Taïfa ». El-Cid commence un long siège de Valence (1092–1094), l'encerclant complètement, incendiant les villages voisins et confisquant les récoltes de la campagne environnante. Ibn Jahhaf accepte un temps de payer un tribut à El Cid pour mettre fin au siège, ce qui a pour conséquence l'évacuation des Almoravides. Une armée de secours almoravide, menée par le neveu d'Youssef ben Tachfine, Abu Bakr ibn Ibrahim, approche Valence en septembre 1093, mais se retire sans affronter El-Cid. Ibn Jahhaf poursuit les pourparlers mais refuse finalement de payer le tribut d'El-Cid qui l'assiège donc à nouveau. En , la ville affamée décide de se rendre et El-Cid entre dans Valence le , après vingt mois de siège. Plutôt que de gouverner à nouveau par l'intermédiaire d'un pantin, il prend désormais directement le pouvoir en tant que roi.

Parallèlement, toujours en 1094, les Almoravides s'emparent de l'ensemble de la Taïfa de Badajoz, suite à l'alliance du roi al-Mutawwakil avec la Castille. L'expédition almoravide est menée par Sir ibn Abu Bakr, nommé gouverneur de Séville. Les Almoravides reportent ensuite leur attention sur Valence, où un autre neveu d'Ibn Tashfin, Muhammad ibn Ibrahim, reçoit l'ordre de prendre la ville. Il arrive aux portes de la cité en et lance des attaques contre elle. Le siège prend fin lorsqu'El-Cid inflige aux Almoravides leur première défaite majeure, dans la Péninsule Ibérique, à la bataille de Quart. Après sa victoire, El-Cid fait exécuter Ibn Jahhaf en le brûlant vif en public, peut-être en représailles à sa trahison.