Le baron Albert de L'Espée, né à Metz le et mort à Antibes le , est un riche dilettante français, à l'origine de la construction de maintes villas et châteaux répartis à travers la France.

Biographie

Premières années et mariage Albert de L'Espée est le fils d'Édouard de L'Espée (1820-1855), officier de cavalerie, et de son épouse, née Marie-Joséphine de Gargan (1828-1892). Elle-même est la fille de Théodore de Gargan et de Marguerite de Wendel, et l'un des héritiers de la famille de Wendel. La condition de leur mariage étant qu'il renonce à sa carrière militaire, le père démissionna du grade de lieutenant au Régiment des Dragons de Lunéville en 1851, à trente ans, après dix ans de service dans ce corps. Le colonel Michel Ney, dans le rapport de la démission, précise qu'il quittait le service afin de contracter une union très avantageuse du point de vue financier et des plus convenable quant à sa position familiale. Les deux familles étaient adeptes d'un catholicisme austère presque teinté de jansénisme et royalistes légitimistes. Le couple eut trois enfants : lui, Édouard, ainsi qu'Alice, qui épousa Maurice de Poulpiquet du Halgouët. Albert est aussi par sa mère le cousin de Pierre de Coubertin, rénovateur des Jeux olympiques, pour qui il semble n'éprouver aucun intérêt.

Le baron est un personnage misanthrope et peu sociable, préférant la compagnie de ses chiens à celle des humains. Suffisamment riche pour financer ses projets architecturaux pharaoniques, il développa une passion inconsidérée pour l’orgue remontant à la première fois où il entendit César Franck en jouer. Il retrancha dans la solitude de ses nombreuses propriétés dispersées à travers la France. En avance sur son temps, il dote ses somptueuses bâtisses d’équipements les plus modernes pour son époque et d’orgues monumentaux.

Il se maria le à Metz avec Delphine de Bongars (fille du marquis Edmond Auguste Guillaume de Bongars), qu'il a rencontré l'année précédente et dont il eut un fils, RenéPetites annonces. Avis mondains. Avis de mariage. Le Figaro, 1914, p. 4, .. S'il est sensible à ses charmes, il ne l'a jamais vraiment aimé ; simplement, ils étaient en âge de se marier, venaient du même milieu et possédaient chacun une bonne fortune. Les fréquents départs en solitaire du baron et l'arrivée très tardivement de l'enfant après leur union prouvent qu'il s'est plutôt marié pour la forme, afin de poursuivre de son côté une existence informelle, hors d'une vie conjugale routinière.

Rencontre avec Biana Duhamel Comme spectacle, il préfère les opéras dramatiques tels que ceux de Richard Wagner, dont il aime jouer des transcriptions sur son piano. Toutefois, face à la publicité de l'opérette Miss Helyett créée en 1890 par Edmond Audran, il se rend un soir à une des toutes premières représentations. Il en apprécie le sujet, à peine grivois et traité avec légèreté, la musique sans prétention mais enjouée et très rythmée, ainsi que l'interprétation parfaite de certains acteurs. Le rôle-titre est tenu par la chanteuse lyrique Biana Duhamel, jeune actrice talentueuse que Vuillard a représentée, où elle apportait . Le spectacle, après sa création aux Bouffes-Parisiens le , connut plus de 800 représentationsPastel sur papier vers 1891-1892, reproduction couleur du catalogue de l'exposition au musée d'Orsay en 2013, Une passion française — La collection Marlene et Spencer Hays, ESFP, 2013.. Les ovations à la fin ne laissent aucun doute : c'est elle la vedette. Elle l'incite à y retourner le lendemain. Il regrette même de ne pas l'avoir vu quelques mois plus tôt à l'Odéon, où elle fut révélée au public grâce à la pièce à succès L'Enfant prodigue de Michel Carré et où elle enchaîna plus de cent représentations. Les jours suivants, le baron réserve systématiquement la même place au premier plan des fauteuils d'orchestre afin d'admirer celle qui est publiquement vantée pour sa grâce et son sourire malicieux ; il en tombe profondément amoureux. Mais afin d'éviter quelconque scandale, il tient à rester discret.

Sa passion pour l'orgue le pousse à voyager en Angleterre jusqu'à l'immense salle de concert d'Albert Hall de Sheffield, pour enfin découvrir l'orgue aux tuyaux d'étain que lui a tant vanté son fabriquant, le facteur d'orgues Aristide Cavaillé-Coll qui l'a installé en 1873. Considéré comme une véritable réussite de sa carrière, il a quelque temps auparavant été de nouveau harmonisé par un de ses employés. L'instrument connaîtra un triste avenir : il sera totalement détruit dans l'incendie du bâtiment de 1937. Le baron connaît de nom cette ville, souvent citée dans les conversations familiales à l'époque des problèmes ayant précédé le rachat du procédé Thomas. Comme Hayange en Moselle, Sheffield est un important centre sidérurgique du nord. Sur place, il est surpris de découvrir que l'instrument reprend la disposition d'un véritable orchestre symphonique. Plus surprenant est le buffet richement décoré. Cavaillé-Coll a réussi, de L'Espée souhaite que cet orgue serve de modèle pour le sien, autant dans son aspect technique qu'ornemental. D'ailleurs, la comparaison des photos de l'orgue de Sheffield avec celui qui sera construit à Ilbarritz pour le baron montre qu'ils sont identiques à deux détails près. Revenu à Paris, il rend évidement visite au facteur afin de discuter de son projet.

Il continue de se rendre chaque soir voir Miss Helyett selon le même rituel, envoyant systématiquement à l'actrice une gerbe de fleurs accompagné de la même carte de visite sans commentaire. Bien qu'elle soit gravée du joli titre de , Duhamel ne parvient pas à associer ce nom à un visage connu ; il faut dire que nombreux sont les hommes à la regarder fixement et vouloir forcer le passage afin de parvenir à la porte de sa loge. Pourtant, un soir, il ose s'approcher d'une dame peu discrète, parlant fort et bardée d'aigrettes, ressemblant à l'artiste mais en plus âgée : il comprend que c'est sa mère. Bibiane Duhamel est actrice comme sa fille, mais n'a jamais connu que des seconds rôles et reçoit ce soir-là les félicitations de Biana comme si c'étaient les siennes. Une fois la foule dispersée, Albert l'aborde en la complimentant sur sa fille, espérant ainsi pouvoir mieux l'approcher. Par la suite, le baron et la jeune actrice se voient régulièrement, quand elle est remplacée dans son rôle par Debério. Mais comme avoir vingt ans à cet époque est considéré comme être mineur et qu'elle habite chez sa mère, il faut rester discret et l'histoire doit rester entre eux. Sous un faux nom, il loue un appartement de l'hôtel des Deux-Mondes et obtient le silence des employés moyennant finance. L'artiste n'est pas tellement séduite par l'apparence de son amant, qui n'est pas avantageuse. Mais, malgré son succès, le risque de tomber dans l'oubli à cause d'un public frivole et de compliquer le début de sa carrière incertaine est grand. Ce serait donc dommage de ne pas saisir une telle opportunité de se mener une vie aussi facile grâce à la générosité de son admirateur.

Début de sa fièvre bâtisseuse : Kéroset Cette relation contrarie un peu ses relations avec son épouse et développera sa frénésie de constructeur. Fin 1890, il souhaite peut-être montrer encore plus son détachement d'elle. Au lieu de célébrer le premier Noël avec son fils René, il s'enfuit à Saint-Vallier-de-Thiey retrouver ses chiens, sa chasse et le bon air. En 1891, Delphine se laisse convaincre par son mari d'apporter les modifications nécessaires au château breton de Kéroset (ou de Kerozer), près de Vannes. En effet, René doit pouvoir grandir dans une demeure saine et confortable, à l'abri de l'humidité et du froid, faire ses premiers pas dans un parc propre et sans ornière, sur des allées bien dessinées. Il convoque l'architecte parisien Bourdilliat pour lui présenter ses souhaits, puis les travaux peuvent commencer. Pendant ce temps, à Paris, la manufacture d'orgues Cavaillé-Coll a bien avancé sur le projet de l'orgue, bien que son emplacement n'ait pas encore été décidé. Sis avenue du Maine, l'atelier pourra bientôt voir s'élever les premiers tuyaux et entendre les premiers timbres qui en sortiront. Bien que des travaux aient également lieu à Saint-Vallier-de-Thiey et Les Adrets-de-l'Estérel, ils n'ont rien de comparable avec ceux de Kéroset, se réduisant à des améliorations techniques de l'existant.

Biana est peu disponible, le succès de Miss Helyett poussant les Bouffes-Parisiens à prolonger les représentations jusqu'en . Albert prend son mal en patience de vivre avec l'impression insupportable de la partager avec d'autres (le public), ainsi qu'un éventuel rival qui pourrait la faire succomber. Delphine ne lui reproche plus ses absences trop longues, pensant à René, qui apprend à marcher sans connaître son père. Celui-ci ne lui témoigne pas tellement d'attention parce qu'il ignore comment s'y prendre, n'en ayant pas lui-même reçu à son âge. Toutefois, il fait preuve de bonne volonté auprès de son épouse en décidant de s'installer à Quiberon. Il s'interdit de vivre au Kéroset avant la fin des travaux extérieurs et vient de découvrir les charmes de ce village de pêcheurs, station familiale exempte de mondanité et situé à quatre-vingt-dix minutes de Vannes par voie ferrée. Il a déniché au-dessus de la plage du Goviro, vers la pointe de Goulvars, l'enclos idéal. C'est une petite maison toute blanche, avec un simple rez-de-chaussée, un étage sous comble et derrière, une tourelle d'escalier disproportionnée. Non loin, la cour est fermée par d'anciennes fermes de granit aux toits d'ardoises transformées en remises. Autour s'étale un vaste jardin entouré de hauts murs, mais celui côté mer est percé de grilles permettant de profiter du panorama sur le large. Justement, le baron y découvre une pancarte mentionnant : . Quand quelque chose lui plait, inutile de parler prix ; cet endroit lui plaît, est disponible, il pourra y venir quand il le souhaite : il la loue alors payée d'avance pour un an. Elle est actuellement toujours visible derrière ses hauts murs.

Cependant, en s'installant ici, il ne prévoit pas son prochain coup de cœur. Un jour de beau temps, voyant au-delà de la mer le rivage de Belle-Île-en-Mer, il embarque avec son domestique de confiance Joseph Bermond sur le Ville de Palais, un vapeur assurant la liaison en moins d'une heure jusqu'au Palais, plus gros des quatre bourgs de l'île. Le baron reste confiné dans sa cabine pendant le trajet. Sitôt à terre, ne souhaitant pas subir les bruits de l'activité portuaire, il monte immédiatement dans une carriole attelée qui le conduit à travers une campagne paisible vallonnée, parfois près des falaises abruptes et déchirées, surplombant les rochers et les grèves fortifiées. À Goulphar, le cocher raconte que le peintre post-impressionniste australien John Peter Russell, réputé très riche, a fait construire une belle maison au-dessus de la baie, surnommée le château de l'Anglais (elle a été depuis remplacée par un hôtel). Plus loin, le paysage est sublime, parsemé des rochers déchiquetés de la pointe des Poulains, là où l'actrice Sarah Bernhardt passera ses vacances chaque année à partir de 1894, au point que le fort qui s'y trouve déjà sera nommé en son honneur. À l'est, le charmant hameau de pêche de Sauzon longeant la rive d'un bras de mer. Après le sémaphore de la pointe de Taillefer, la côte parait moins hostile. Jusqu'à la citadelle de Belle-Île-en-Mer de Vauban, la falaise escarpée est vierge de toute construction, préservé des vents et le silence absolu de la lande déserte n'est perturbé que par le ressac. Le baron se demande si un terrain est disponible à la vente, mais ne doit pas tarder sous peine de rater le départ du dernier vapeur et rentre à Quiberon.

Belle-Île-en-Mer