La tripartition de l'organisme social, tripartition sociale, ou tri articulation sociale (de l' ou ) est un principe directeur d'organisation de la société notamment développé par Rudolf Steiner (1861-1925) entre 1917 et 1922. Ce principe est appliqué dans certaines entreprises d'orientation anthroposophique.

Description La tripartition sociale décrit la structure d'une société dans laquelle trois sous-systèmes autogérés et autonomes les uns par rapport aux autres se tiennent mutuellement en équilibre. Ces trois sous-systèmes (ou partitions) de la société sont la vie spirituelle, la vie du droit et la vie économique.

À chaque domaine est associé un principe directeur qui correspond à un des idéaux de la Révolution française : la liberté pour la vie spirituelle ; l'égalité pour la vie du droit ; la fraternité pour la vie économique.

Chacun de ces trois domaines de la vie sociale doit Rudolf Steiner, Éléments fondamentaux pour la solution du problème social, Éditions anthroposophiques romandes, Genève.

Steiner n'entend pas comparer les principes de l'organisme social à des organismes naturels. Il emploie le concept d'organisme, usité dans les sciences sociales de son époque, parce qu'il lui semble le plus adapté pour décrire les processus de la sphère sociale en évolution dynamique permanente. Pour capter ces processus complexes dans leur réalité, il est nécessaire selon Steiner de passer d'une vision abstraite et statique à une vision vivante et dynamique, c'est-à-dire « organique. » Steiner, Soziale Zukunft, Dornach 1981, pages 7 et 155.

La vie spirituelle

Selon Rudolf Steiner, la liberté dans la vie spirituelle doit permettre aux humains de former et d'exercer leurs capacités individuelles ainsi que de diversifier et de développer la culture. Cette liberté ne peut que se développer dans une structure autonome, dans laquelle la vie culturelle et spirituelle reste indépendante des intérêts de l'État et des forces économiques. La faible influence des domaines intellectuels et artistiques dans le développement social découle selon Steiner de cette dépendance : Steiner, Gedankenfreiheit und soziale Kräfte, Dornach 1986, page 14.

La culture et la science ne peuvent, selon lui, développer leur potentiel et donner les impulsions nécessaires d'innovation que si leurs forces d'impulsion ne sont pas captées par les intérêts de l'exploitation économique ou bien du pouvoir politique. L'éducation et la formation ne peuvent également conduire au développement maximal des capacités de l'individu qu'à partir des lignes directrices et des buts définis par les connaissances propres à ces domaines. Cette autonomie doit non seulement concerner les professeurs ou les éducateurs dans leurs activités spécifiques, mais aussi comprendre la gestion de ce domaine pédagogique, qui doit donc être conduite le plus possible par ces acteurs eux-mêmes. Steiner, Gedankenfreiheit und soziale Kräfte, Dornach 1986, pages 14/15.

La vie du droit

L'Égalité dans la vie du Droit doit assurer les droits et les possibilités de chacun. Pour Steiner, la démocratie représente l'un des défis les plus fondamentaux de la société actuelle : « le principe démocratique issu des profondeurs de la nature humaine est devenu la signature des aspirations humaines concernant les relations sociales. C'est une exigence élémentaire de la nouvelle humanité. » Steiner, Soziale Zukunft, Dornach 1981, pages 85 et suivantes.

Dans ce système démocratique, il doit être décidé sur quels sujets chacun est à même de prendre des décisions du seul fait qu'il est un citoyen responsable.

Selon la conception de la tripartition sociale, l'État doit se retirer comme instance centrale de pouvoir et rendre une partie de ses prérogatives à la société. Cela ne signifie cependant pas que ces nouveaux domaines de décision autonomes soient des espaces en dehors du Droit : au contraire, ils sont basés sur la Constitution de l'État. Une telle organisation législative, construite démocratiquement, doit se diffuser dans tous les domaines de la vie économique et spirituelle de façon à protéger leurs acteurs de l'arbitraire et de l'utilisation abusive du pouvoir Behrens, Der Mensch – Bildner des sozialen Organismus, Hamburg 1958, pages 85 et suivantes..

Cette organisation législative prendrait donc la place actuelle de l'État. Sa première mission serait de transformer les rapports actuels de pouvoir, de possession et de propriété en rapports basés sur le droit, devant lequel chaque être humain est égal.

Sa seconde mission serait une réglementation globale du droit du travail. Selon Rudolf Steiner, le temps de travail, sa quantité et sa forme ne doivent pas être régulés dans le domaine économique, mais par l'organisation législative démocratique, en toute indépendance des exigences de l'économie. Le contrat de travail actuel doit être remplacé par des accords de partage de la production entre ceux qui dirigent et ceux qui réalisent le travail. Afin d'être un partenaire à droit égal dans ce partage, chaque individu doit pouvoir s'appuyer sur le droit du travail dans sa totalité, sinon il ne pourra faire respecter ses droits. Le droit du travail doit être indépendant de la conjoncture, de la formation des prix, etc. Les conséquences économiques, comme la formation des prix, ne doivent pas être les causes, mais devenir les conséquences de ce qui est convenu dans le droit du travail. L'homme ne doit pas être forcé d'ajuster ses droits aux besoins de l'économie, mais au contraire le droit du travail deviendra pour l'économie un fondement, de même que la nature est un fondement sur lequel l'économie se développe. Cette gestation indépendante du Droit est la seule possibilité de protéger les hommes de l'exploitation économique qui sinon applique au travail humain la même efficience optimisée et rigoureuse qu'elle applique aux matières premières et aux outils de production.

La vie économique

La Fraternité dans la vie économique doit permettre la formation de prix justes et un partage équitable des biens, grâce à des associations entre consommateurs, commerçants et producteurs dans un marché libre.

Une mission de la vie du Droit serait d'organiser le cadre législatif nécessaire qui n'exproprierait ni ne nationaliserait la propriété privée des moyens de production et du capital, mais la transformerait en propriété de type fiduciaire sous des obligations qui en limiteraient l'exercice : elle ne pourrait être ni vendue, ni léguée par héritage, mais seulement transmise à un autre propriétaire par un acte équivalent du don. Le capital serait donc ainsi neutralisé. « La propriété cesse d'être ce qu'elle a été jusqu'à présent. Et, elle ne reviendra pas à une forme dépassée comme la propriété collective, au contraire elle deviendra quelque chose de complètement nouveau. » De cette façon, la propriété ne pourrait plus faire l'objet d'une utilisation abusive comme les spéculations boursières ou les reventes visant à maximiser les profits. Grâce à cette forme de propriété, l'entrepreneur serait libre d'œuvrer pour le bien-être commun et le lien entre le capital et la société serait assuré.

À côté de la transformation du concept de propriété en ce qui concerne les moyens de production, il y a aussi la conviction que le travail ne peut être ni acheté, ni vendu. Selon la perspective de Rudolf Steiner, le caractère de marchandise du travail humain est un reste hérité de l'esclavage qui ne sera dépassé complètement qu'avec la disparition du principe du salaire. Le salaire serait remplacé par une participation au bénéfice, définie par un contrat. À l'intérieur de l'entreprise, les rôles classiques d'employés et d'employeurs disparaîtraient en raison de la neutralisation du capital. Rudolf Steiner propose ainsi une nouvelle possibilité de définition des concepts « employés » et « employeurs » : ces personnes sont dans un rapport contractuel et « ce rapport ne repose pas sur un échange de biens ou d'argent contre une force de travail, mais sur la fixation de la part due à chacune des personnes qui ont réalisé ensemble la production. » Steiner, Gedankenfreiheit und soziale Kräfte, Dornach 1961, page 79.

Les descriptions et les limites de ces trois domaines de la société varient selon les différentes interprétations et les développements de la tripartition sociale. Il en est de même en ce qui concerne les propositions concrètes pour la réalisation et l'organisation de l'autogestion de ces trois domaines. Le point essentiel est le respect de l'attribution des trois idéaux Liberté, Égalité et Fraternité aux trois sphères de la société que sont la vie spirituelle, la vie du Droit et la vie économique.

Histoire

Développements du vivant de Rudolf Steiner jusqu'à 1925 Dès le début du , Rudolf Steiner développe ses premières idées sur la question sociale.

En 1898, il formule en réponse à un écrit du philosophe Ludwig Stein sa « loi fondamentale sociologique » : « L'Humanité aspire depuis le début de la civilisation à l'instauration d'associations sociales ; l'intérêt de l'individu fut tout d'abord sacrifié aux intérêts de ces associations ; le développement ultérieur conduisit à la libération de l'individu par rapport aux intérêts sociaux et à l'épanouissement libre des besoins et des forces de l'individu. » Steiner, Gesammelte Aufsätze zur Kultur- und Zeitgeschichte 1887-1901, GA 31, Rudolf Steiner Verlag, Basel. En 1905, il publie sa « loi sociale fondamentale » : « Le salut d'un ensemble d'hommes travaillant ensemble est d'autant plus grand qu'est minime la part que chaque individu réclame pour lui-même de sa propre production. Cela signifie : moins chaque individu réclame pour lui-même les fruits de son travail (ou bien : plus il abandonne le fruit de son travail à ses collaborateurs), et plus il satisfait ses propres besoins non par son propre travail, mais par le travail des autres. » Steiner, Geisteswissenschaft und soziale Frage, GA 34, Rudolf Steiner Verlag, Basel.

En 1917, il fait parvenir aux gouvernements autrichien et allemand par l'intermédiaire de Ludwig Polzer-Hoditz et d'Otto Graf von Lerchenfeld une proposition de paix de la part des empires centraux, comme une alternative dans l'esprit de la tripartition sociale au programme en 14 points du président des États-Unis Woodrow Wilson. Arthur Polzer-Hoditz, ancien chef de cabinet de l'Empereur autrichien Charles , présente à ce dernier l'idée de la tripartition sociale. Il lui est demandé d'expliquer tout le système de la tripartition sociale sous forme écrite. En , il présente un tel essai à l'Empereur et en donne le même jour une explication précise au Premier Ministre Seidel. Il n'y a pas de suite donnée Renate Riemeck, Mitteleuropa. Bilanz eines Jahrhunderts, Fischer Taschenbuch, Frankfurt am Main 1983, page 145..

Une raison fondamentale de l'évaluation négative par Rudolf Steiner des thèses de Wilson est le postulat du droit à l'autodétermination des peuples. Rudolf Steiner considère ce droit comme une illusion qui déboucherait sur une période de nationalismes et de racismes dans une réalité sociale de plus en plus marquée par des appartenances culturelles et ethniques. À cette idée, Rudolf Steiner oppose « le droit à l'autodétermination de l'individu. » Jens Heisterkamp (Hrsg.), Die Jahrhundertillusion. Wilsons Selbstbestimmungsrecht der Völker, Steiners Kritik und die Frage der nationalen Minderheiten heute, Frankfurt am Main 2002.

Après la Première Guerre mondiale, il tente avec l'entrepreneur Emil Molt de trouver des personnalités prêtes à réaliser l'idée de la tripartition en Allemagne. C'est en qu'est fondée à Stuttgart l'« Association pour la tripartition de l'organisme social » ( « Bund für Dreigliederung des sozialen Organismus » ) avec Emil Molt, Max Benzinger et Emil Leinhas notamment dans le comité de direction Albert Schmelzer, „Max Benzinger“ - Biografie der Forschungsstelle Kulturimpuls.