L'Ange bleu () est un film allemand réalisé par Josef von Sternberg et sorti en 1930. Production importante de la UFA.. et figurant parmi les premiers longs métrages parlants du pays, le film est chargé de sortir les studios allemands de la situation financière périlleuse dans laquelle ils se trouvent depuis la mise en chantier du film Metropolis de Fritz Lang en 1927. Pour cela, les producteurs comptent sur leur star Emil Jannings, premier lauréat de l'Oscar du meilleur acteur en 1928, et sur le réalisateur austro-américain Josef von Sternberg, qui a déjà dirigé l'acteur dans Crépuscule de gloire l'année précédente.

Le film est une adaptation du roman d'Heinrich Mann Professor Unrat oder Das Ende eines Tyrannen, sorti en 1905, et une inspiration contemporaine du mythe d'Éros et ThanatosVincent Pinel, Le siècle du cinéma, éditions Bordas, 1994, 472 p., p.136., la déchéance d'un respectable professeur de gymnasium qui, suivant ses élèves dans un cabaret nommé l'Ange bleu, tombe amoureux de la vedette du lieu, qu'il finit par épouser et pour laquelle il doit démissionner.

Il marque la première d'une fructueuse collaboration artistique entre le réalisateur et l'actrice allemande Marlene Dietrich, propulsée au rang de star par le film, en Europe d'abord, puis aux États-Unis, in Thierry de Navacelle, sublime Marlène, éditions Ramsay, 1982, 160 p., p. 32Site internet l'histoire par l'image, consulté le 22 avril 2020..

Véritable succès dès sa sortie, le film, qui clôt une décennie faste du cinéma allemand, est aujourd'hui considéré comme un classique du patrimoine cinématographique mondial Jean Tulard, in Guide des films, , éditions Robert Laffont, collection Bouquins, volume I, 1 100 p., p. 124.En 1994, l'Ange Bleu est classé septième des cent premiers films allemands de tous les temps, par le Kinemathekverbund, l'association des cinémathèques allemandes. Site web wodkaster.com, consulté le 21 avril 2020.. Son titre est bien souvent par antonomase donné à Marlene Dietrich, et son influence reste importante dans la culture contemporaine, des films (des Damnés de Luchino Visconti (1969) à Cabaret de Bob Fosse (1972), en passant par la Cage aux folles 2 d'Édouard Molinaro en 1980) à la chanson (Nina Simone, Madonna, Noir Désir).

Synopsis thumb|Marlene Dietrich dans le rôle de Lola-Lola. En Allemagne, en 1925, le professeur Immanuel Rath enseigne la littérature anglaise dans le lycée d'une petite ville, où il mène une existence routinière. Vieux célibataire, sévère et tenant d'une morale conservatrice, il est méprisé et chahuté par ses élèves, qui le surnomment avec le calembour (mot signifiant « déchet » en allemandLes sous-titres français ne traduisent pas le terme littéralement en proposant .). L'enseignant découvre un jour que certains de ses élèves fréquentent un cabaret mal famé nommé L'Ange bleu. Il s'y rend, dans l'intention de dissuader l'établissement de pervertir ses élèves et de réprimander ces derniers.

Au cabaret, le professeur Rath tombe sous le charme d'une chanteuse court-vêtue, Lola-Lola. Il la demande rapidement en mariage, abandonne son poste de professeur, dilapide son argent pour Lola-Lola, qu'il suit dans ses tournées. Quelques années s'écoulent et la troupe doit repasser par la ville où Rath enseignait. Au fond de la déchéance, il est réduit à un humiliant rôle de clown, assistant le directeur de la troupe dans son numéro de prestidigitateur. La publicité ayant mis en avant la présence du professeur dans le spectacle, la salle est comble. Alors que ses anciens collègues et élèves sont dans le public, Immanuel Rath est d'autant plus effondré que, en coulisses, Lola-Lola cède facilement aux avances de Mazeppa, un hercule tombé sous son charme. Fou de jalousie, il reste longtemps impassible durant le numéro, puis il tente d'étrangler sa femme ; la troupe se jette sur lui, Mazeppa lui passe une camisole de force. Une fois calmé et libéré, Rath retourne dans son ancien lycée, et y meurt, les mains crispées sur le bureau d'où il enseignait autrefois.

Fiche technique thumb|Ancien logo de la UFA, studios de tournage et à l'origine du film. Titre original : Titre français : L'Ange bleu Réalisation : Josef von Sternberg Assistant-réalisateur : Richard Pottier Scénario : Josef von Sternberg, Carl Zuckmayer, Karl Vollmöller, Robert Liebmann et Heinrich Mann d'après son roman Professor Unrat Direction artistique : Otto Hunte Photographie : Günther Rittau et Hans Schneeberger Montage : Sam Winston Musique : Friedrich Hollaender Production : Erich Pommer Tournage : du au , aux studios de Babelsberg Pays de production : Langue originale : allemand (également tourné en parallèle dans une version en anglais) Format : noir et blanc - 35 mm - 1,37:1 - son mono Durée : 100 minutes Dates de sortie : République de Weimar : Royaume-Uni : France : États-Unis : Affiche : René Péron (France)

Distribution thumb|Marlene Dietrich sur une photographie parue dans la presse. 1931. Emil Jannings : professeur Immanuel Rath Marlene Dietrich : Lola-Lola Kurt Gerron : Kiepert, le prestidigitateur et directeur de la troupe Rosa Valetti : Guste, l'épouse de Kiepert Hans Albers : Mazeppa, l'hercule : le premier clown de la troupe Charles Puffy : le propriétaire de L'Ange bleu The Syncopators : les musiciens des numéros de la troupe Eduard von Winterstein : le directeur du lycée Hans Roth : le concierge du lycée Rolf Müller : Angst, un des élèves de Rath Roland Varno : Lohmann, un des élèves de Rath Carl Balhaus : Ertzum, un des élèves de Rath : Goldstaub, un des élèves de Rath Wilhelm Diegelmann : le capitaine, client de L'Ange bleu Gerhard Bienert : le policier Ilse Fürstenberg : la domestique de Rath Friedrich Hollaender : le pianiste (non crédité) Wolfgang Staudte : un des élèves de Rath (non crédité)

Production

Genèse thumb|Le producteur Erich Pommer, le scénariste Carl Zuckmayer et l'acteur Emil Jannings en 1929

Depuis plusieurs années, la UFA a contracté des accords de coopération avec la société de studio américaines Paramount Pictures. Chaque société possède des parts dans le capital de l'autre, ce qui se traduit concrètement par la diffusion en Allemagne des films que produit la Paramount, et, inversement, la diffusion aux États-Unis des films produits par la UFA.

sur le fait que ce soit le premier film parlant allemand ne sont pas toutes cohérentes ; certaines évoquent Mélodie du cœur de Hanns Schwarz comme premier film parlant, d'autres comme second, enfin d'autres indiquent seulement que c'est un film simplement sonore. de sa mère que donne Maria Riva dans sa biographie857., il s'agit du premier film parlant tourné en Allemagne. C'est aussi le premier dans lequel Dietrich parle et chante, elle qui avait déjà tourné des rôles mineurs dans dix-sept productions muettes auparavant.

Avec l'avènement du parlant, les deux sociétés forgent le projet de produire un film en deux versions, une version allemande à destination de l'Allemagne, et une version anglaise pour le public anglo-saxon. Le film doit être tourné en Allemagne, en retard sur Hollywood dans le domaine du film parlant, et doit aussi permettre à la star allemande Emil Jannings, sous contrat avec les deux studios et auréolé de l'Oscar du meilleur acteur en 1928, de passer l'épreuve du parlant dans sa langue natale, sa médiocre maîtrise de l'anglais venant de mettre un frein brutal à sa carrière américaine en 1929, alors qu'il a tourné six films à Hollywood entre 1927 et 1929.

C'est Jannings qui propose au producteur allemand Erich Pommer un film traitant de la fin de vie du déjà légendaire Raspoutine, lui qui s'était fait le spécialiste de l'interprétation .. thumb|Le réalisateur Josef von Sternberg et la star Emil Jannings sur le plateau de l'Ange bleu à la fin de l'année 1929 ou en janvier 1930. Enfin, le tournage est l'occasion rêvée de rénover les studios de Babelsberg, propriété de la UFA depuis 1921. L'architecte Otto Kohtz construit à l'intérieur de chaque bâtiment un second bâtiment de manière à obtenir une isolation sonore parfaite Pierre Couveinhes, « L'improbable résurrection de Babelsberg », conférence à l'école de Paris du Management, 1997., pour accueillir au mieux ce premier tournage sonore et pallier les inconvénients du cinéma parlant, comme la nécessité d'isoler le studio des bruits de la rue (voitures, trains, cris, foule) et de la caméra...

Réalisateur Au départ, les producteurs américains et allemands s'accordent sur Ernst Lubitch pour réaliser le film, puisqu'il a déjà tourné, avec succès, un film parlant à HollywoodIl s'agit du film musical Parade d'amour, avec Maurice Chevalier et Jeanette MacDonald, sorti en 1929, avec à la clé six nominations aux Oscar.. De plus, il est un employé de la Paramount, et il maîtrise parfaitement la langue allemande. Percevant pour un film hollywoodien un cachet de 125 000 dollars, il consent à l'abaisser à 60 000 pour tourner le film allemand, ce que le producteur allemand Erich Pommer juge excessif et refuse.. Emil Jannings, mettant son orgueil de côté, suggère alors aux producteurs le nom de l'Autrichien Josef von Sternberg, avec qui il a tourné en 1927 Crépuscule de gloire — avec lequel les relations furent très tendues.—, et qui vient aussi de réaliser à Hollywood son premier film parlant, L'Assommeur. Von Sternberg accepte, pour un cachet de 40 000 dollars, mais à la condition que l'idée d'un film sur Raspoutine, dont la fin est convenue puisque connue, soit abandonnée. Cet impératif satisfait la Paramount, informée que le studio rival Metro-Goldwyn-Mayer vient de mettre en pré-production un film sur ce personnage, qui sera Raspoutine et l'Impératrice, dirigé par Richard Boleslawski, et qui sortira en 1932Richard Boleslawski tournera avec Marlène Dietrich Le Jardin d'Allah en 1936..

C'est un véritable comité d'accueil qui attend Josef von Sternberg et son épouse à leur descente du train en gare de Berlin, le : le producteur Erich Pommer, la star Emil Jannings, le scénariste Carl Zuckmayer, les directeurs de la photographie Günther Rittau et Hans Schneeberger, et le compositeur Friedrich Hollaender... Cet accueil est immédiatement suivi d'une conférence de presse au Grand Hôtel Esplanade, ce qui montre bien l'importance de ce projet, au cours de laquelle von Sternberg se montre sous son meilleur jour en disant :

Scénario thumb|L'auteur allemand Heinrich Mann, ici en 1906, un an après la sortie de son roman Professor Unrat, dont l'Ange bleu est une adaptation C'est encore à Emil Jannings que l'on doit la suggestion d'adapter le roman d'Heinrich Mann, professor Unrat, publié en 1905, qui raconte l'histoire de la déchéance d'un honorable professeur, tombé sous le charme d'une tenancière de cabaret. Chez l'acteur, il faut aussi y voir le plaisir et le talent certains qu'il éprouve à jouer les hommes déchus ou humiliés, comme dans Le Dernier des hommes de Friedrich Wilhelm Murnau en , ou Crépuscule de gloire de von Sternberg en . Jusqu'alors réticent à une adaptation pour l'écran de son roman, Mann accepte cette fois, peut-être pressé par sa maîtresse, la comédienne Trude Hesterberg, qui se verrait bien en Lola Fröhlich, principal personnage féminin du roman.Frédéric Mitterrand, L'Ange bleu, Éditions Plume, : .