Grigori Raspoutine (en , parfois désigné à partir de 1907 comme Raspoutine-Novy), né le à Pokrovskoïe et assassiné le à Pétrograd, est un paysan russe devenu pèlerin itinérant, mystique populaire et guérisseur par la prière. Sa notoriété est liée à sa proximité avec la cour du dernier empereur de Russie, Nicolas II, et de l'impératrice Alexandra Fiodorovna. De son vivant, il est perçu comme une figure dotée d'une aura mystique singulière, perception qui contribue largement à la formation de sa légende.

Originaire des confins de la Sibérie, Raspoutine se présente comme un , un randonneur, animé par une religiosité populaire, sans être moine ni membre reconnu du clergé de l'Église orthodoxe russe. Bien qu'il ait parfois été qualifié de starets par ses contemporains, aucune reconnaissance spirituelle de ce type n'est attestée par des sources ecclésiastiques. Son autorité comme thaumaturge repose principalement sur son charisme personnel et sur la réputation de guérisseur qui l'entoure.

À partir de 1907, il est introduit auprès de l'impératrice, convaincue qu'il pourrait soulager les souffrances de son fils, le tsarévitch Alexis, atteint d'hémophilie. Cette proximité fait de lui une figure influente à la cour impériale, en particulier durant la Première Guerre mondiale. La conviction largement répandue d'une influence excessive de Raspoutine sur l'impératrice contribue à alimenter les critiques contre le régime et à fragiliser l'image publique de la dynastie des Romanov.

La vie et le rôle de Raspoutine demeurent toutefois entourés de nombreuses zones d'ombre. Sa biographie repose en grande partie sur des témoignages partiaux, des mémoires tardifs, des rumeurs contemporaines et une abondante littérature polémique, ce qui impose une lecture critique constante des sources disponiblesOrlando Figes & Boris Kolonitskii, Interpreting the Russian Revolution: The Language and Symbols of 1917, Yale University Press, 1999.. Son assassinat est devenu l'un des aspects les plus connus de sa trajectoire, influençant durablement sa postérité.

Origines et milieu sibérien vignette|redresse|Pokrovskoïe, village situé sur la rive de la Toura (rivière), avec à l'arrière-plan l'église édifiée à l'initiative de Raspoutine. Photographie de 1912 par Sergueï Prokoudine-Gorski. vignette|redresse|Monastère de Verkhotourié (gauche), où Raspoutine séjourne trois mois ; à droite, la troisième plus grande église de Russie.

Grigori Raspoutine naquit dans le village de Pokrovskoïe, dans le gouvernement de Tobolsk, au cœur de la plaine de Sibérie occidentale, dans une famille de paysans relativement aisés. Son père, Iefim Iakovlevitch Raspoutine, exerçait également la fonction de conducteur de relais de poste (*yamshchik*), ce qui assurait au foyer une situation matérielle plus stable que celle de nombreux ménages ruraux de la région.

Les registres paroissiaux attestent sa naissance en et son baptême le lendemain sous le prénom de Grigori, en référence à Grégoire de Nysse. Son enfance se déroula dans un environnement rural marqué par l'isolement et par un faible niveau d'instruction ; il ne fréquenta pas l'école, inexistante dans son village, situation alors courante dans de vastes endroits de la Sibérie.

La documentation relative aux premières décennies de sa vie sont fragmentaires et souvent tardives. Elles évoquent un jeune homme marginal dans la communauté villageoise, au comportement parfois jugé indiscipliné. Un bref épisode de détention est mentionné dans les archives locales, sans qu'il permette d'établir l'existence d'une activité criminelle durable.

En , il épousa Praskovia Fiodorovna Doubrovina, avec laquelle il eut plusieurs enfants, dont seuls deux atteignirent l'âge adulte. Ce mariage marque son retour à une vie familiale et paysanne, avant qu'il ne s'oriente ultérieurement vers une religiosité itinérante.

Dans les années 1890, Raspoutine traversa une période de crise personnelle et religieuse. Selon plusieurs témoignages ultérieurs, il envisagea alors de se retirer et séjourna quelque temps au monastère de Verkhotourie, important centre religieux régional. Les motivations exactes de cet épisode demeurent incertaines, les témoignages ultérieurs évoquant tantôt une quête spirituelle, tantôt une phase d'instabilité personnelle.

À son retour à Pokrovskoïe, Raspoutine adopta un mode de vie plus ascétique, renonçant notamment à l'alcool, au tabac et à la viande. Cette transformation marqua le début d'une religiosité intense et personnelle, fondée sur la prière, le jeûne et sur la pénitence. Il constitua une étape déterminante dans son évolution vers la vie de pèlerin, de religieux itinérant.

Premiers pèlerinages et réseaux religieux vignette|redresse|Kyiv Pechersk Lavra - Vue du Dniepr.

Période d'errance et pèlerinages À la fin des années 1890 et au début des années 1900, Raspoutine s'orienta progressivement vers une vie de religiosité itinérante, s'éloignant durablement de la vie paysanneEn 1885 Tioumen fut reliée au réseau ferroviaire russe.. Selon ses propres déclarations et des témoignages ultérieurs, cette période marque le début de déplacements réguliers vers des centres religieux importants de l'Empire russe, sans que leur chronologie précise puisse être établie avec certitude.

Il est attesté qu'il séjourna à plusieurs reprises à Kazan et visita le monastère des Grottes de Kiev, hauts lieux religieux et intellectuels de la Russie impériale. À Kazan comme à Kiev, des témoignages contemporains soulignent la clarté et le caractère accessible de ses commentaires des Écritures, qui lui valurent une certaine notoriété dans des cercles ecclésiastiques, sans qu'il soit possible d'en mesurer précisément l'influence réelle.

Ces déplacements s'inscrivent dans un contexte de mobilité accrue à l'intérieur de l'Empire russe au tournant du , favorisée notamment par le développement des réseaux de circulation, sans que les modalités concrètes de ses voyages puissent être précisées.

Cette période demeure mal documentée et connue essentiellement par des récits tardifs et parfois contradictoires. Si Raspoutine fut soupçonné par certains milieux ecclésiastiques d'entretenir des liens avec des courants mystiques marginaux, en particulier une secte mystique, les khlysts, plusieurs enquêtes religieuses menées à la fin du et au début du n'aboutirent ni à l'établissement de son appartenance à une secte ni à une condamnation officielle. Les recherches récentes insistent sur le caractère largement reconstruit et incertain des récits relatifs à cette phase de sa vieVéronique Dumas, « L'itinéraire trouble et mystérieux de Raspoutine, paysan sibérien analphabète devenu un proche du tsar Nicolas II », historia.fr, 20 novembre 2025..

Arrivée à Saint-Pétersbourg vignette|redresse|La grande-duchesse Militza de Monténégro, mariée à Nicolas Nikolaïevitch. vignette|redresse|gauche|L'archimandrite Théophane de Poltava, qui présenta Raspoutine à Militza de Monténégro, qui à son tour le présenta au couple impérial. vignette|redresse|Alexei Nikolaievich à bord du "Étoile polaire" (1907).

Il n'est pas possible d'établir avec certitude l'année exacte de la première arrivée de Raspoutine à Saint-Pétersbourg. Il est attesté qu'il s'y rendit à plusieurs reprises entre 1903 et 1905, à l'issue de ses déplacements religieux antérieurs, et qu'il entra progressivement en contact avec des milieux ecclésiastiques de la capitale.

Au cours de ces premiers séjours, Raspoutine fut introduit auprès de personnalités religieuses influentes, parmi lesquelles Jean de Cronstadt, Théophane de Poltava et Sergius Stragorodski, impliqué dans l'Académie de théologie. Par l'intermédiaire de ces réseaux, il acquit une réputation de religieux charismatique, sans pour autant occuper de fonction institutionnelle dans l'Église orthodoxe.

Son accès aux cercles proches de la cour impériale fut facilité par les grandes-duchesses Militza et Anastasia de Monténégro, connues pour leur intérêt pour les questions spirituelles. C'est par leur intermédiaire qu'il fut présenté à la famille impériale. Le , l'empereur Nicolas II mentionne dans son journal la rencontre avec « un homme de Dieu, Grigori, du gouvernement de Tobolsk ».

Cette première présentation ne se traduisit pas immédiatement par une influence durable. Raspoutine poursuivit une existence partagée entre retours à son village sibérien et déplacements religieux. Le , il fut de nouveau reçu par la famille impériale et offrit une icône. À la demande du tsar, il rendit également visite au président du Conseil des ministres, Piotr Stolypine, alors récemment frappé par un attentat visant sa famille, et fut invité à prier, sans que cet épisode n'entraîne encore de changement notable dans sa position.

Le tournant décisif intervint le , lorsque Raspoutine fut invité au palais Alexandre de Tsarskoïe Selo afin de prier auprès du tsarévitch Alexis, alors victime d'une grave crise hémorragique. L'intervention de Raspoutine, perçue comme apaisante par les parents de l'enfant, marqua le début d'une relation de confiance durable avec l'impératrice, qui le considéra dès lors comme un protecteur providentiel de son fils.

Raspoutine et la cour impériale (1904-1912)

vignette|redresse|Raspoutine, entouré de la tsarine (à droite), ses cinq enfants et une gouvernante (1908). vignette|redresse|De gauche à droite : Grigori Raspoutine, l'évêque et le moine Iliodor (1910).

Le tsarévitch Alexis et les crises médicales Le rapprochement décisif entre Raspoutine et la famille impériale est étroitement lié à l'état de santé du tsarévitch Alexis, atteint d'hémophilie, affection héréditaire alors identifiée et alors mal comprise au plan médical. Au début du , les mécanismes de la coagulation demeurent largement inconnus et les traitements disponibles sont empiriques, parfois contre-productifs, laissant les médecins démunis face aux crises hémorragiquesPierre Gilliard, Treize ans à la cour de Russie, Paris, Payot, 1921..

Lors de plusieurs épisodes survenus entre 1905 et 1907, Raspoutine est appelé auprès de l'enfant. Son intervention se limite à la prière, à une attitude apaisante et à des exhortations visant à limiter les soins médicaux jugés excessifs. À plusieurs reprises, l'état du tsarévitch s'améliore dans les jours qui suivent, ce que l'impératrice interprète comme une intervention providentielleHélène Carrère d'Encausse, Nicolas II. La transition interrompue, Paris, Fayard, 1996..

Les historiens et les médecins ultérieurs ont souligné que ces améliorations peuvent s'expliquer par des facteurs naturels. Parmi ceux-ci figure l'interruption involontaire de certains traitements alors couramment prescrits, notamment l'aspirine, introduite en médecine à partir de 1899, dont les propriétés anti-agrégantes — inconnues à l'époque — aggravent les hémorragies chez les patients hémophilesDiarmuid Jeffreys, Aspirin. The Remarkable Story of a Wonder Drug, Londres, Bloomsbury, 2004.. La diminution du stress, le repos et l'apaisement psychologique ont également pu jouer un rôle déterminant dans l'évolution favorable de certaines crises.

Pour Alexandra Fiodorovna, profondément anxieuse pour la survie de son fils, ces épisodes établissent durablement Raspoutine comme un intercesseur indispensable, capable d'apporter l'apaisement là où la médecine contemporaine semblait impuissante.

Montée de l'influence et premières controverses vignette|redresse|gauche|Le palais Alexandre, dernière résidence de la famille Romanov avant l'exécution.

À partir de 1907, Raspoutine devient un familier de Tsarskoïe Selo. Son influence ne repose pas sur une position institutionnelle, mais sur sa relation personnelle avec l'impératrice, qui le considère comme un protecteur spirituel de son fils et, par extension, de la dynastie.