Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme (The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman), souvent abrégé en Tristram Shandy, est un roman de Laurence Sterne, publié en neuf volumes et sur une dizaine d'années à partir de 1759.
Par sa modernité et sa truculence, ce roman, souvent considéré à l'égal des œuvres de Rabelais et Cervantes, très connu dans le monde anglo-saxon, est considéré comme une œuvre majeure de la littérature anglophone et occidentale.
Synopsis Il est difficile de résumer un ouvrage presque entièrement constitué de digressions. Isabelle Rouffiange l'a tenté en huit pages et demiLire en ligne.
Comme son titre l'indique, le livre est en apparence le récit de la vie de Tristram Shandy. Mais le narrateur annonce qu'il ne peut rien expliquer simplement, et doit donc apporter des éléments de contexte et de réflexion, ce qui explique que la naissance de Tristram ne soit évoquée qu'au tome III.
La plupart des scènes du roman sont des histoires de famille ou des malentendus reposant sur les tempéraments opposés des protagonistes. Entre ces péripéties, Tristram disserte longuement sur les pratiques sexuelles, les insultes, l'influence du nom et du nez sur le tempérament humain, l'obstétrique, la guerre de siège et la philosophie.
Cependant, le livre ne contient que peu d'éléments sur sa vie, à part l'histoire d'un voyage qu'il a fait à travers la France et le récit des quatre mésaventures qui ont façonné le cours de sa vie depuis son plus jeune âge.
Tout d'abord, alors qu'il n'était encore qu'un homoncule, l'implantation de Tristram dans l'utérus de sa mère a été perturbée car, au moment même de la procréation, sa mère demanda à son père s'il avait pensé à remonter l'horloge. La distraction et l'agacement perturbèrent l'équilibre des humeurs nécessaire à une conception réussie.
Deuxièmement, alors que l'une des théories favorites de son père était qu'un nez grand et attrayant était important pour un homme qui réussit dans la vie, lors de son accouchement difficile, le nez de Tristram fut écrasé par les forceps du Dr Slop.
Troisièmement, une autre des théories de son père était que le nom d'une personne exerçait une énorme influence sur sa nature et sa fortune. Le pire nom possible étant Tristram, il fallait choisir Trismégiste. Mais Susannah déforme ce nom en le transmettant au curé, et l'enfant est baptisé Tristram.
Enfin, alors qu'il était encore tout petit, Tristram subit une circoncision accidentelle lorsque la même Susannah laisse tomber un châssis de fenêtre alors qu'il urinait par la fenêtre parce que son pot de chambre avait disparu.
Le personnage clef est Yorick, qui symbolise la vérité, la droiture, le refus de l’acceptation et de la grimace. Son antithèse est le docteur Slop, qui incarne l’erreur, le mensonge et la prétention de tout savoir. Le summum de l’esprit tortueux, dépourvu de charité, est le père. Trim est le champion de la vérité par l’action.
Structure littéraire
Dans ce livre d’abord commencé sur un coup de tête, dont il n’est pas sûr qu’il soit achevé, l’art digressif est posé dès le départ comme axiome, comme une fin en soi et un système de composition. Sans toutes ces digressions, l’essentiel ne se comprendrait pas, nous dit-on ; mais nous ne sommes jamais informés de ce qui serait essentiel selon le narrateur. C'est une symbolique du désordre, dont l’auteur se fait gloire. Sterne, non seulement n’obéit à aucune des règles du roman, mais en prend systématiquement le contrepied.
Le titre est aussi fallacieux que le personnage : il y a fort peu de biographie et d’opinions. Le narrateur s’affaire comme un beau diable pour conduire son récit, mais malgré tous ses efforts, celui-ci n’avance pas. C’est une fuite constante devant le sujet promis, et la fin du livre se situe à une époque où le héros n’est pas encore né. L’histoire de la vie de Tristram se perd dans les sables mouvants du souvenir, les lianes du commentaire et les mirages de l’artifice.
Les thèmes sont impossibles à dénombrer, les dimensions de l’espace sont fluctuantes, les modes du temps fugitifs et ambigus, les personnages d’égale valeur ou d’égale insignifiance. Les habituels impératifs stylistiques sont rompus, la phrase épouse de près le mouvement intérieur, l’intention, l’émotion, et se fait le produit naturel d’un enchainement de concepts ou d’images. Elle se fait et se défait à mesure que la pensée naît, se déroule ou s’arrête, sans se soucier des normes de la grammaire.
Ce livre, l’une des œuvres les plus déroutantes de la littérature anglaise, peut être considéré comme une escroquerie ; ou bien comme un ouvrage où l’auteur se proposerait d’être explicite et complet, assumerait la tâche redoutable de ne laisser aucun vide arbitraire dans sa présentation du réel, avec une sincérité exhaustive faisant souvent appel au lecteur. C'est aussi l'exposé d'un déterminisme absolu, les aventures prénatales déterminant l’histoire future d’un être humain. Si le dernier chapitre suggère l’impossibilité de savoir, il répète que la quête n’est pourtant pas vaine.
Sous l'influence de Rabelais, Montaigne ou Cervantès la satire et le comique de l'absurde sont permanents, les idées en elles-mêmes intéressant moins l'auteur que leur qualité de pittoresque ou d’inattendu. Mais si le ton dominant du roman est celui de la parodie, de la satire, de la dérision et du burlesque, la teneur du livre est une sorte de tautologie ou d’auto-engendrement, l’histoire d’un auteur qui se-crée-en-écrivant-un-livre-sur-lui-même-se-créant.
Histoire éditoriale Les deux premiers volumes paraissent à compte d'auteur à York fin , après avoir été refusés par l'éditeur James Dodsley. Celui-ci en publie cependant une deuxième édition, puis une troisième, en avril et , et achète fort cher les droits des deux volumes à venir.
Dès paraissent des commentaires en vers ou en prose, des biographies fantaisiste, et des imitations, certaines de la main même de Sterne, comme les Explanatory Remarks upon the Life and opinions of Tristram Shandy; wherein, the morals and politics of this piece are clearly laid open, by J. K., M.D, signés d'un certain Jeremiah KunastrokiusFiche British Library.
La même année est publié un faux volume III, reconnaissable à la présence de deux mesures musicales, et attribué à l'instituteur John CarrVoir l'article le concernant sur Wikipédia en anglais. James Dodsley, l'éditeur officiel, puis Sterne lui-même s'empressent de le dénoncer dans les journaux, où les critiques éreintent le texte. Pour éviter toute nouvelle mésaventure, les pages de titre des livraisons suivantes comportent la signature de Sterne.
Les volumes III et IV paraissent le , suivis en décembre de la même année par les volumes V et VI. Sterne avait annoncé deux volumes par an, mais les VII et VIII ne sont publiés que le , suivis du dernier volume le . Ce délai permet la publication en d'un faux volume IX, qui a deux éditions et recueille des critiques aimables, il est intégré dans la première traduction en allemand. Son auteur reste inconnu.
Les premières traductions françaises sont très peu fidèles. Le premier traducteur, Joseph-Pierre Frénais, considère qu' Il réorganise les chapitres, en omet certains, en divise d'autres, leur donne des titres, répartit les remarques de Sterne un peu partout dans le texte, change les noms de certains personnages, ce qui finit par transformer sa traduction en simple pastiche. La traduction de Charles-François de Bonnay, parue quelques années plus tard, possède les mêmes défauts, avec des suppressions et des ajouts, en particulier un épisode où un chien est renversé par un carrosse.
Dans les années 1840, Léon de Wailly publie la première traduction fidèle de Tristram Shandy, accompagnée de notes dans lesquelles il défend Sterne contre les accusations de plagiat portées par Walter Scott. Cette traduction est reprise avec des changements mineurs par Alfred Hédouin en 1890 et respecte la typographie originale. La traduction de Charles Mauron en 1946 fait longtemps référence, avant que ne paraisse celle de Guy Jouvet en 1998 compare en détail ces deux traductions..
Typographie gauche|vignette|Volume VI, p. 153 Sterne accorde une grande importance à l'apparence de ses pages et au respect du moindre détail typographique. Il insère des pages noire, blanche ou marbrée, des lignes sinueuses, des textes parallèles, des énumérations verticales, des astérisques et des tirets, un tous les 15 à 30 mots.
Victor Chklovski considère même que Balzac en reprend une ligne courbe à la page de titre de La Peau de chagrinVoir sur Gallica.
Réception et influence
Le livre connait un succès immédiat auprès du public britannique puis européen, même si certains sont réservés. Ainsi Samuel Johnson affirme en 1776 : « Aucune chose bizarre ne dure. Tristram Shandy n'a pas résisté au temps » (« Nothing odd will do long. Tristram Shandy did not last »).
Voltaire qualifie Sterne de second Rabelais d'Angleterre et compare Tristram Shandy à Pour lui, l'auteur a autant de philosophie que de bouffonnerie dans la tête, avec des éclairs d'une raison supérieure. Il ne regrette cependant pas que le traducteur ait Diderot évoque un livre et s'en inspire pour écrire Jacques le fataliste. Les romantiques allemands Jean Paul et E.T.A. Hoffmann, ou encore Charles Nodier en revendiquent l'héritage.
Pour Pierre Larousse, Victor Chklovski y voit
Adaptations vignette|Un dessin original à la plume et à l'encre de la page 76 du roman graphique de Martin Rowson Tristram Shandy a été adapté en 1996 en bande dessinée par le dessinateur Martin Rowson. Celle-ci repose sur l’hybridation des genres et se fonde sur un jeu entre différents niveaux de lecture déjà présents dans le roman. Plus que la lettre du roman, c’est son esprit qui transparaît dans les planches.
Le livre est adapté au cinéma en 2006 sous le titre de Tournage dans un jardin anglais (A Cock and Bull Story). Ce film britannique est réalisé par Michael Winterbottom, écrit par Martin Hardy, avec Steve Coogan, Rob Brydon, Kelly Macdonald, Naomie Harris et Gillian Anderson. .
De 1981, Michael Nyman travaille sur un projet d'opéra, et en fait représenter quelques extraits.
Éditions
Reproduction électronique de la première édition
Traductions françaises
La Vie et les opinions de Tristram Shandy, traduction de Joseph-Pierre Frénais, Yorck et Amsterdam, E. van Harrevelt, 1777. Tome I. Tome II. La Vie et les opinions de Tristram Shandy, traduction de Joseph-Pierre Frénais, Londres, 1784. Tome I. Tome II. Tome III. Tome IV. La Vie et les opinions de Tristram Shandy, traduction de Joseph-Pierre Frénais, nouvelle édition, Yorck et se trouve à Paris chez Volland, 1785. Tome I. Tome II. Tome III. Tome IV. La Vie et les opinions de Tristram Shandy, traduction de Joseph-Pierre Frénais, nouvelle édition ornée de figures et augmentée des lettres d'Yorick à Éliza, Yorck et se trouve à Paris chez Volland, 1787. Tome I. Tome II. Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, traduction nouvelle par Léon de Wailly, Paris, Charpentier, 1848. Tome I. Tome II. Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, suivies du Voyage sentimental et des lettres d'Yorick à Éliza, traduction nouvelle par Léon de Wailly, Charpentier, 1877. Tome I. Tome II. Tristram Shandy et le Voyage sentimental, traduits de l'anglais, nouvelle édition précédée de la vie de Sterne, Garnier, 1877. Tome I. Tome II. La Vie et les opinions de Tristram Shandy, Le Voyage sentimental, traduction de Frénais-de Bonnay, introduction, extraits et notes par Paul de Reul, La Renaissance du livre, 1931. Tome I. Œuvres de Laurence Sterne. Vie et opinions de Tristram Shandy, traduction nouvelle par Alfred Hédouin, Lemerre, 1890-1891, 4 volumes. Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme. Traduit de l'anglais par Charles Mauron, Laffont, 1946, 1 volume. La vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, traduction de Guy Jouvet, Tristram, 1998.