La littérature de la Mésopotamie antique comprend un ensemble de textes en écriture cunéiforme, écrits pour la plupart sur des tablettes d'argile exhumées sur les sites de Mésopotamie et de régions voisines (Syrie, Anatolie) par les archéologues depuis le . Elles sont rédigées dans les deux langues majeures de cette civilisation, le sumérien et l'akkadien.
Si l'écriture apparaît vers 3300 av. J.-C., les premiers textes connus sont de nature administrative ou technique, et les plus anciens textes narratifs connus datent des environs du milieu du (v. 2600-2500 av. J.-C.). À partir de cette période se développe un ensemble de genres littéraires, qui perdure jusqu'à la disparition de l'écriture cunéiforme aux débuts de notre ère. Ces différents genres, dont certains sont particuliers à cette culture, comprennent aussi bien les mythes et épopées, les hymnes et chants, les chroniques historiques, les textes de sagesses. Les textes techniques, non narratifs, servant à l'apprentissage, sont une portion majeure des fonds de tablettes à la disposition des lettrés mésopotamiens. Du reste beaucoup de textes littéraires narratifs sont connus par des copies d'entraînement faites dans un cadre scolaire.
Cette littérature est la manifestation d’une tradition lettrée qui s'est progressivement élaborée et complexifiée, dans un milieu lettré spécifique qui a longuement préservé des traditions héritées de temps très anciens, comme en témoigne la persistance d'une littérature en sumérien bien après que cette langue a cessé d'être parlée. Cette production littéraire a eu une influence très profonde durant l'Antiquité. Elle a ainsi été la première à mettre par écrit des mythes sur la cosmogonie, la création de l'homme, ou bien le Déluge. Certaines de ces œuvres ont connu un grand succès en dehors de Mésopotamie. Le cas le plus remarquable est l'Épopée de Gilgamesh, dont on a retrouvé des versions en Syrie, en Anatolie et en Palestine.
Définitions et contours On a pu tracer les contours de la littérature mésopotamienne en suivant les genres que l'on trouve dans les bibliothèques du Mais aucun consensus ne s’est dégagé sur les limites exactes à donner à la littérature mésopotamienne, conception moderne sans équivalent antique. Quoi qu'il en soit, il y a des arguments probants pour parler de littérature dans le cas d'une partie de la production écrite mésopotamienne : ce sont des textes qui sont d'un registre littéraire plus recherché que les textes courants, généralement écrits dans un langage plus complexe, présentant différentes figures de style, se déclinant dans des genres divers (qui sont parfois bien distingués même s'ils ne semblent pas avoir été clairement codifiés), sont des œuvres de fiction avec une structure narrative, cherchant souvent à éveiller les sentiments des lecteurs ou auditeurs.
Les recueils de traductions contemporains sont focalisés sur les textes mythologiques ou folkloriques, alors que les Anciens mésopotamiens ne les considéraient probablement pas comme les œuvres les plus importantes. Des conceptions minimaliste et maximaliste de la « littérature » mésopotamienne peuvent donc s'opposer. La première ne prend en compte que ce que nous considérons de nos jours comme « littéraire », donc destiné à être lu (encore qu'on ne sache pas trop comment la lecture se faisait), et exclut les textes « techniques » (lexicaux, divinatoires, exorcistiques, etc.) destinés à être consultés par des spécialistes ; . Or ces derniers sont l'immense majorité des textes des bibliothèques, et les exclure revient donc à s'éloigner des réalités des lettrés mésopotamiens. On retiendra ici une approche plutôt maximaliste, de sorte à ne délaisser aucun des différents genres étudiés par les auteurs des principaux travaux sur le sujet et à permettre de mieux saisir la réalité du milieu lettré mésopotamien.
Le milieu lettré La production littéraire est avant tout le fait d’un milieu social précis, qui détermine sa nature et ses fonctions. L’écriture en elle-même est limitée à une frange réduite de la population de l’ancienne Mésopotamie, et la littérature touche un spectre social encore moins large. Elle concerne avant tout des spécialistes, les lettrés, dont la fonction est liée à leur accès à des bibliothèques. Si cela a abouti à l’élaboration de textes de nature ésotérique, il ne faut pas oublier que de nombreuses œuvres écrites s’inspirent sans doute d’œuvres orales connues d’un grand nombre de personnes.
Les lettrés et le problème des auteurs Les lettrés, spécialistes et parfois même auteurs de textes littéraires, ont reçu une formation de scribe, qui leur a fourni les bases de l'écriture cunéiforme. Ils ont dû suivre un cursus poussé pour bien maîtriser l’écriture de l'akkadien, du sumérien, et des textes littéraires, avec pour consécration la rédaction d’un texte savant, sorte de « chef-d’œuvre ». Ils deviennent alors des « érudits », ummanu, dotés d'une grande « sagesse » (nemequ). À leur tour, ils peuvent devenir des maîtres, et tenir des écoles où ils forment des scribes et de futurs lettrés.
Ces lettrés sont tous des prêtres. Ils étudient et officient donc généralement dans des temples, mais également dans des palais où ils servent à aider le roi dans ses activités religieuses, ou bien à le protéger contre les menaces surnaturelles. Les lettrés sont très rarement dans l'administration. Ils ont donc surtout des spécialités dans le culte religieux : ce sont des exorcistes (ašipu), des devins (barū), des lamentateurs (kalû), et aussi des astronomes-astrologues (tupšar Enūma Anu Enlil) en Babylonie à partir du F. Joannès, « De Babylone à Sumer, le parcours intellectuel des lettrés de la Babylonie récente », dans Revue Historique 302, 2000, ; J.-J. Glassner, « Lignées de lettrés en Mésopotamie », dans C. Jacob (dir.), Lieux de savoir, Espaces et communications, Paris, 2007,
Le nom des auteurs des textes littéraires nous est rarement connu ; J.-J. Glassner, « Être auteur avant Homère en Mésopotamie ? », dans Diogène 196, 2001, . Parfois, les textes sont attribués à l'inspiration divine, ou à des personnages mythiques comme le sage Uanna (Oannès)-Adapa. Dans quelques cas, on dispose de noms d'auteurs qui semblent être des personnages réels, rapportés notamment dans les colophons des copies des œuvres, mais qui ne sont en fait jamais connus directement donc sujets à caution. Ainsi, Lu-Nanna aurait rédigé le Mythe d'Etana au temps de Shulgi ; Sîn-leqi-unninni, la version « canonique » de l'Épopée de Gilgamesh à la période kassite ; Saggil-kinam-ubbib, la Théodicée babylonienne un peu plus tard ; Kabti-ili-Marduk, l'Épopée d'Erra, au début du , avec plus de certitude. La tradition a également fait de Enheduanna, fille de Sargon d'Akkad, la rédactrice de divers hymnes, ce qui serait une exception dans un milieu exclusivement masculin, mais là aussi des doutes existent sur l'auteur réel de ces textes J. Roberts, « Enheduanna, Daughter of King Sargon: Princess, Poet, Priestess (2300 B.C.) », dans Transoxiana 8, 2004 ; J.-J. Glassner, « En-hedu-Ana, une femme auteure en pays de Sumer au millénaire ? », dans F. Briquel-Chatonnet, S. Farès, B. Lion et C. Michel (dir.) Femmes, cultures et sociétés dans les civilisations méditerranéennes et proche-orientales de l’Antiquité, Topoi supplément 10, 2009, . Certains textes portent clairement la marque d'un seul auteur par leur style et leur cohérence, mais bien d'autres ont été remaniés à plusieurs reprises, et sont donc l'œuvre de plusieurs auteurs ayant vécu à différentes époques.
Nature des œuvres littéraires On comprendra donc que la notion d'œuvre littéraire produite dans un tel contexte ne peut correspondre à celle que nous avons de nos jours. Une œuvre littéraire mésopotamienne n'a pas de titre. Quand on les désignait, on employait leur incipit, c'est-à-dire leurs premiers mots. Les titres employés de nos jours ont été donnés par les assyriologues, et ont souvent fait l'objet d'un consensus. Ainsi, l'Épopée de Gilgamesh dans sa version de Ninive apparaît dans les tablettes antiques comme ša nagba īmuru (« Celui qui a tout vu »), le Monologue du juste souffrant était ludlul bēl nēmeqi (« Je loue le seigneur très sage »), etc. Certaines séries techniques ou des listes lexicales sont toujours désignées par leur incipit comme dans l'Antiquité : les séries d'exorcismes Šurpu ou Maqlu, les listes lexicales HA.RA = hubullu ou tu-ta-ti.
Mais cela n'empêchait pas qu'une œuvre puisse être remaniée ou modifiée à plusieurs reprises, existe dans des versions différentes sans que l'on considère pour autant qu'il s'agissait d'œuvres différentes. Si on parle de versions « canoniques » dans certains cas, il n'y avait jamais d'interdit d'ordre sacré interdisant de les modifier. Certes des œuvres ont pu être transmises pendant plusieurs siècles sans connaître d'altérations profondes, mais elles ont connu certaines modifications ainsi que des ajouts. Il s'agit plutôt d'une « standardisation F. Rochberg-Halton, « Canonicity in Cuneiform Texts », dans Journal of Cuneiform Studies 36/2, 1984, ». Au , les lettrés assyriens distinguaient plusieurs types d'œuvres dans certains cas pour tenir compte des différents procédés de transmission : il y avait une version « canonique » (iškaru), pouvant être complétée par des ajouts (ahû), et l'enseignement oral d'un expert (ša pī ummâni). Ce dernier peut parfois être mis par écrit sous certaines formes : des commentaires (mukallimtu), des listes explicatives (ṣatû) ou des extraits choisis (liqtu). La tradition littéraire se transmettait donc de façon diverse, composite.
Les écoles et les bibliothèques thumb|250px|Tablette du Déluge de l’Épopée de Gilgamesh, retrouvée dans les ruines de la Bibliothèque royale de Ninive.
Les textes littéraires mésopotamiens sont connus par deux types de lieux de découverte sur les sites archéologiques : les écoles et les bibliothèques. La majorité des textes nous permettant de connaître des œuvres littéraires mésopotamiennes sont des tablettes scolaires, retrouvées dans des résidences privées de maîtres qui y formaient des élèves. Ils leur faisaient réaliser des exercices de copies de textes littéraires (mais aussi de documents de la pratique), dont nous disposons. Il s'agit des lieux de trouvaille principaux des œuvres littéraires antérieures au début du Les fouilles des écoles d'Ur et de Nippur de la période paléo-babylonienne ont ainsi permis de connaître un grand nombre de textes sumériens et akkadiens. S. Tinney, « », dans Expedition 40, 1998, ; E. Robson, « », dans Revue d’Assyriologie 95, 2001, . Nous ne disposons pas d'œuvres de maîtres qui aient servi de modèles aux copies d'élèves qui sont le seul type de document scolaire exhumés dans les écoles : la transmission des textes semble donc s'être faite oralement, par cœur ou sous la dictée du maître ou d'un de ses assistants. La littérature mésopotamienne avait donc un caractère essentiellement oral.