vignette|redresse=1|Papyrus 115 du . La flèche horizontale en haut à droite indique ΧΙΣ (616), le nombre de la Bête.

Le nombre de la Bête ou chiffre de la Bête est contenu dans l'Apocalypse de Jean de Patmos, au , .

Ce nombre est généralement présenté comme « six cent soixante-six » ou, en chiffres arabes, « 666 », quoique certains manuscrits comportent le ou encore « 665 » ainsi qu'en témoignent les débats qui opposent les commentateurs dès les premiers siècles du christianisme.

Cette « marque », dont on considère généralement qu'elle relève de la spéculation littéraire chiffrée commune chez les auteurs d'apocalypses, doit permettre d'identifier la Bête de l'Apocalypse dans une symbolique, déjà présente dans le Livre de Daniel, qui représente un pouvoir politique. Ce nombre de la Bête a donné lieu par la suite à nombre d'interprétations à travers les siècles.

Le texte de l'Apocalypse

vignette|redresse=1|The Number of the Beast is 666 par William Blake, musée Rosenbach, Philadelphie.

À l'instar d'un usage répandu dans la littérature apocalyptique, l'Apocalypse de Jean utilise de nombreux symboles et images, s'exprimant notamment à travers une abondante symbolique numérique. Ainsi, le nombre sept — qui marque la perfection — apparaît près de cinquante-cinq fois dans le texte, le nombre quatre — qui symbolise la complétude ou l'universalité — apparaît vingt-neuf fois, et des nombres ou expressions comme 12, 24, , « », « », etc. apparaissent à plusieurs reprises. Un nombre est associé à la Bête qui, lui, n'apparaît qu'une seule fois.

L'indication du nombre Les versets de l'Apocalypse de Jean concernant la Bête et son « nombre » ou son « chiffre »André Paul, article « La Bête de l'Apocalypse », Encyclopædia Universalis, éd. 2006. figurent dans le , . Les et 18, en grec ancien, sont les suivants :

La traduction de la Bible du Semeur. donne pour les à 18 :

Par la suite, la « marque » (en grec : χάραγμα - charagma) est encore évoquée à cinq reprises, mais sans autre précision : un ange promet aux porteurs de la marque qu'ils boiront « le vin de la fureur de Dieu » (14:9) ; quiconque a accepté la marque « ne connaîtra aucun repos » (14:11), se trouve frappé d'un « ulcère malin et douloureux » (16:2), eux qui avaient été trompés par les signes du faux prophète (19:20). Enfin, elle est évoquée négativement : ceux qui n'ont pas reçu la marque, les martyrs et les élus, vivent et règnent avec le Christ pendant mille ans (20:4), , , , .

Autres occurrences bibliques de ce nombre Il n'y a que deux occurrences de ce nombre dans les textes de l'Ancien Testament : les d'Adoniqam qui revinrent à Jérusalem avec Zorobabel. et, dans le Premier Livre des Rois,., le poids de l'or en talents qui parvenait à Salomon en une seule année, un épisode dont certaines hypothèses récentes décèlent une influence sur le texte de l'Apocalypse de Jean.

Différentes écritures Le nombre associé à la Bête est écrit de différentes façons suivant les manuscrits. Dans les manuscrits grecs, le nombre « ἑξακόσιοι ἑξήκοντα ἕξ » est souvent rendu dans la forme numérique « χξς ». Un fragment provenant du site Oxyrhynchus donne, par exemple, une version différente : « 616 » des Papyri d'Oxyrhynque., écrit « χις » dont les attestations sont plus anciennes que « 666 » et qui semble avoir été largement répandue et pourrait avoir été progressivement remplacé par le triple 6 plus « percutant »Répétition du nombre 6 qui constitue un nombre triangulaire et représente le nombre parfait 7 diminué de 1, soit son antithèse ; cf. . Dans certains manuscrits ou commentaires antiques, on trouve également « 665 ». et, dans des versions latines plus tardives, on trouve également « 617 », « 646 » ou encore, chez Césaire d'Arles, « 690 ».

Les débats sur la validité et l'interprétation à donner à ces nombres apparaît dès les premiers siècles du christianisme. Par exemple, dans la seconde moitié du , le millénariste Irénée de Lyon, qui professe une autorité absolue des Écritures, évoque le chiffre de la bête à plusieurs reprises dans son traité Contre les hérésiescf. livre V, 29, 2 et V, 30, 1 : il défend « 666 » — tout en lui donnant plusieurs interprétations possibles qu'il se garde de trancher — et rejette les alternatives, tentant de disqualifier leurs défenseurs qu'il traite d'ignorants.

Le court traité De Monogramma ChristiPatr. latina. Suppl., II, p. 287-291., s'adressant à un public latin et attribué à Jérôme de Stridon — mais dont il n'est probablement pas l'auteur —, récuse les interprétations isopséphiques. et calcule un monogramme du Christ qui n'est attesté nulle part ailleurs. Il y expose également que « six cent seize » (616, écrit χιϛ) serait le nom usurpé par l'Antéchristlatin : « quod sibi usurpât Antichristus » du dans le de l'Apocalypse. En outre, le traité développe une argumentation qui réfute la validité de toute isopséphie réduite, arguant que le secret abrité par le chiffre devrait y rester, témoignant ainsi que l'approche isopséphique était déjà en débat chez les premiers auteurs chrétiens.

Analyse historique La marque de la Bête relève de la spéculation littéraire chiffrée, commune chez les auteurs d'apocalypses, doit permettre d'identifier la Bête de l'Apocalypse dans une symbolique qui représente un pouvoir politique, déjà présente dans le Livre de DanielL'Empire grec des successeurs d'Alexandre chez Daniel, et l'Empire romain dans l'Apocalypse ; cf. André Paul, op. cit. dont l'auteur de l'Apocalypse de Jean prend l'intégralité du bestiaire.

L'identification de la Bête par son chiffre est généralement interprétée soit par la symbolique des nombres, soit des explications algébriques et, le plus souvent, par la guématria. Dans l'isopséphie grecque et la gematria hébraïque, chaque lettre a une valeur numérique suivant son rang dans l'alphabet, et le chiffre d'un nom est le total de ses lettres, Bible de Jérusalem, Desclée de Brouwer, 1992, , , 18, ., une approche à laquelle Juifs comme Gréco-Latins sont accoutumésAndré-Marie Gerard, Dictionnaire de la Bible, article « Apocalypse de Jean », Laffont, coll. « Bouquins », 1989..

De nombreux calculs, toujours aléatoires, ont été faits à partir de ce chiffre pour tenter d'en découvrir le sensDaniel Marguerat, Introduction au Nouveau Testament : son histoire, son écriture, sa théologie, éd. Labor et Fides,/Le Monde de la Bible, 2004., proposant plusieurs identifications de la Bête dans des débats qui ne pourront en définitive pas être tranchés, ce qui est probablement l'intention de l'auteur d'un ouvrage relevant de l'apocalyptique.

Néron et le pouvoir impérial vignette|redresse=0.8|Buste de Néron aux musées du Capitole, à Rome. L'Apocalypse, composée au sous le règne de Domitien, est rédigée par un auteur anonyme baptisé Jean le Visionnaire par la tradition, l'identifiant très tôt à l'apôtre et évangéliste Jean qui, victime d'une persécution de l'empereur, aurait été relégué à Patmos, une tradition à la valeur historique douteuse.

Bien qu'aucune interprétation du texte ne recueille un consensus universel, la majorité des commentateurs récents s'accordent sur le fait que le texte fait référence à un individu spécifique, conviennent est mieux interprété comme l'équivalent numérique du nom de cette personne et que le candidat le plus populaire pour le poste est l'empereur Néron, non sans que cette attribution soit exempte de critiques.

Si l'on translittère la forme grecque (« Caesar-Neron ») en hébreu (), suivant la gematria, la valeur numérique de l'addition de l'ensemble des lettres La valeur numérique de chaque lettre est ; ; ; ; dans un nombre qui, par opposition au qui symbolise la perfection, symbolise l'imperfection suprême ; si on translittère la forme latine « Caesar-Nero » en hébreu (), cela .

Jean de Patmos, reprenant la forme du Livre de Daniel, présente une première bête polymorphe qui monte de la mer et représente le pouvoir impérial dans le cadre de la fin de l'histoire : dans ce cadre, c'est le suicide de Néron qui semble évoqué quand la bête a la gorge coupée, cité par .. La seconde bête qui vient bientôt agir pour le compte de la première symbolise l'entourage de Néron, peut-être même précisément, un astrologue de Néron, Tibérius Claudius Balbillius, qui a possiblement été en contact avec des chrétiens à Rome et qui peut incarner le faux prophète et le thaumaturge qu'évoque le texte.

Nombre de spécialistes Voir par ex. ; ; ; ; ; ... s'accordent ainsi sur le fait que l'auteur de l'Apocalypse désigne vraisemblablement Néron dont le retour, suivant les oracles sibyllins évoquant un Néron redivivus (« ressuscité »), est annonciateur de la guerre eschatologique qui précède l'établissement de la paix universelle. Ce « retour » de Néron laisse envisager à certains chercheurs que le nombre de la bête puisse désigner l'empereur Domitien, contemporain de la rédaction de l'Apocalypse de Jean ; .

Mais les approches guématriques ont également servi à identifier la bête à d'autres empereurs, suivant la forme de leur nom : Gaius (Caligula)Son nom a pu être choisi à la suite de sa tentative d'ériger sa statue dans le Temple de Jérusalem, représentant le pouvoir impie de l'État romain ; cf. , Nerva ou encore Trajan. Le grand nombre de solutions contradictoires porte certains chercheurs à douter de la méthode de calcul littérale et à privilégier une approche qui considère les nombres comme ayant une « signification figurative » ou symbolisant « une certaine réalité spirituelle » sans recours au calcul de gématrie littérale, à l'instar des « vingt-quatre anciens », des « sept sceaux », des « deux témoins », des « sept têtes » ou encore des « dix cornes »... mentionnés par ailleurs dans le texte, cité par .

Lecture par isopséphie réduite Selon l'encyclopédie Pauly-Wissowa, de 1918, le procédé de l'isopséphie « réduite » (ou du nombre pythmèn) était bien connu à l'époque de la rédaction de l'Apocalypse : les trois noms Néron Claude Auguste (ΝΕΡΩΝ ΚΛΑΥΔΙΟΣ ΣΕΒΑΣΤΟΣ), abondamment attestés par la numismatique de l'empereur, ont la valeur 666 sur la base suivante: ΝΕΡΩΝ = 1005 = 6, ΚΛΑΥΔΙΟΣ = 735 = 6, ΣΕΒΑΣΤΟΣ = 978 = 6.

On a remarqué en outre que d'autres noms ou titres de l'empereur avaient cette valeur en grec: ΑΥΓΟΥΣΤΟΣ (1644 = 6), transcription grecque du titre latin Augustus (en grec normalement sebastos), ΛΕΥΚΙΟΣ (735 = 6) et ΔΟΜΕΤΙΟΣ (699 = 6), forme grecque de ses deux noms avant son accession au trône impérialVoir A. Strus, « L'isopséphie des abréviations byzantines », Revue biblique 102, 1995, p. 248, citant l'encyclopédie allemande Pauly-Wissowa. Le surnom hérité de son père, Ænobarbus (Barberousse), se ramène plus difficilement au chiffre 6 (voir ibid.).. Suétone, au chapitre 39 de sa Vie de NéronTexte en ligne sur le site BibliothecaClassica Selecta de l'université catholique de Louvain., rappelle précisément qu'il était l'objet de nombreuses moqueries, où l'on retrouve dans un cas au moins, le procédé isopséphique :

Autres lectures Georges Ifrah voit dans le verset 18 tout en remarquant que le texte n'indique pas à quel système se réfère l'auteur de l'Apocalypse, et étudie les spéculations des mystiques chrétiens à ce proposGeorges Ifrah, Histoire universelle des chiffres, Laffont, coll. « Bouquins », 1994, tome I, p. 618 sqq..

Partant de l'idée que 666 représentait , on a en effet interprété la valeur numérique des lettres correspondantes en hébreu, en grec ou en latin. L'une de ces hypothèses concerne l'empereur NéronPar exemple dans la note de la Bible de Jérusalem sur Ap. 13, 18. car la valeur numérique de son nom, si on lui adjoint son titre de « César », est de 666 dans le système hébraïque : קסר נרון QSaR NeRON = 100 + 60 + 200 + 50 + 200 + 6 + 50 = 666. Une autre théorie suppose un lien avec l'empereur Dioclétien (Diocles Augustus en latin), en ne prenant en compte que les lettres latines ayant valeur de chiffre : DIoCLes aVgVstVs, ce qui donne 500 + 1 + 100 + 50 + 5 + 5 + 5 = 666.