Laylat al-QadrD'autres formes sont attestées : leïlet el-kadr, leïlat el-quadr, leïlet el-quadr, leïlat el-qadr, leïlat el-kadr, leylat el-kadr.. ou Nuit du Destin (, ) est l'une des nuits de la fin du mois du Ramadan durant laquelle, selon l'interprétation classique, les premiers versets du Coran ont été envoyés par Dieu aux hommesR. Marcotte, 2003, "Night of power", Encyclopedia of Qur'an, et suiv..

La Nuit du Destin, célébrée chaque année durant le mois de Ramadan, rappelant la nuit de la première révélation à Mahomet, en juillet ou août 610.Sur les questions d'historicité de la vie de Mahomet, lire Historicité de Mahomet et Mahomet, durant les dix dernières nuits du mois de Ramadan, un jour impair. Chez les sunnites elle est célébrée la , , , ou ; chez les chiites, la , ou . La date précise n'étant pas déterminable, les dévotions prennent place durant plusieurs nuits.

Selon la tradition sunnite, au cours de cette nuit le Coran a commencé à être révélé à Mahomet dans la grotte de Hira par l'ange Gabriel (Jibrīl ou Jibrā’īl). Dans le chiisme, elle est liée à la descente de la science sur l'Imam. Cette nuit est considérée comme bénie par les musulmans, qui doivent y faire des invocations, des prières, réciter le Coran et demander le pardon sincère pour les péchés commis.

La sourate Al-Qadr

Les cinq versets de la sourate, dite Al-Qadr (La Destinée), sont consacrés à la Nuit du Destin :

Roxanne D. Marcotte note que sa datation, entre sourate mecquoise et médinoise, est débattue. Neuwirth la classe dans le groupe I.a. des sourates mecquoises. Refusant les présupposés qui accompagnent le terme de « mecquois », Dye préfère parler de sourate ancienneG. Dye, "Introduction aux sourates 69-99", Le Coran des Historiens, 2019, p, 1789 et suiv.. Il souligne aussi que le début du texte pourrait manquer, tandis que Sinai et Neuwirth considèrent que le v.4 est une interpolationG. Dye, "Sourate 97", Le Coran des Historiens, 2019, Paris, et suiv..

Signification de qadr Les commentateurs classiques comprennent le mot qadr sous le double sens de puissance et de détermination divines. Hormis dans la sourate 97, le terme « qadr » est utilisé dans le Coran pour désigner la mesure (Q6 ; 22...). Le terme possède la même structure consonantique que « qadar » qui signifie « grandeur », « mesure » ou « décret »G. Dye, "Sourate 97", Le Coran des Historiens, 2019, Paris, .. La racine q-d-r est liée à "l'idée de déterminer, fixer, décréter"Kh. Azmoudeh, "Nuit du destin", Dictionnaire du Coran, 2007, Paris, ..

Les traductions françaises du Coran montrent une diversité d'usages pour rendre la signification du terme « qadr » : « La nuit de la Destinée », « la nuit du Destin », « la nuit du Décret ». Amir-Moezzi préfère conserver le terme « nuit du qadr »..

Études récentes Diverses études récentes, à la suite de LuxenbergPour Lourié, la découverte du contexte chrétien de cette fête est « l'une des réalisations récentes les plus importantes dans les études des traditions islamiques ». Le premier à avoir eu cette intuition est Luxenberg. Si certains aspects de sa recherche ont été critiqués, le travail a été repris par la suite par d'autres auteurs comme Dye. Lourié 2020, et suiv. De manière générale, cet auteur est un auteur ne faisant pas consensus, son approche étant critiquée par certains auteurs. Voir l'article Luxenberg (https://www.ifao.egnet.net/bcai/24/20/ / R. Y. Khan, Journal of the American Academy of Religion, no 82, 2014, ). Dans le cas précis de l'interprétation de ce passage, Dye estime que Luxenberg « a de bonnes intuitions, qu’il faut nuancer et approfondir ». (Azaiez et al, 2016, QS 46 Q 97). et comme celle de Dye, ont renouvelé la compréhension traditionnelle de cette sourate. Ainsi, pour plusieurs auteurs, comme Dye ou ShoemakerMais aussi Boisliveau, par exemple, (A.S Boisliveau, "Sourate 44", Le Coran des Historiens, 2019, Paris, et suiv.) Cette recherche est aussi citée par G. Gobillot (Dictionnaire du Coran, 2007, ), « il semble maintenant plausible que les péricopes coraniques sur la naissance du Christ, y compris notre sourate, aient pu tirer leur origine d’un ou de plusieurs textes chrétiens sur la Nuit de la Nativité de Jésus », comme L'Hymne sur la Nativité d'Éphrem. Plus loin, Amir-Moezzi parle de « sous-texte » probable de [cette sourate] à savoir un texte sur Jésus-Christ ».. G. Gobillot considère que l'allusion à la nuit de Noël pourrait être associée à une version modifiée de celle-ci par le manichéismeG. Gobillot, "Table bien gardée", Dictionnaire du Coran, 2007, ..

Pour Lourié, « les chercheurs modernes l'ont défini comme une tradition de la Nativité »B. Lourié, "The Jewish and Christian Background of the Earliest Islamic Liturgical Calendar", Remapping Emergent Islam, Amsterdam, 2020, .. S'il considère que les ressemblances prouvent une influence de ces textes chrétiens lors de la composition du Coran, Dye s'interroge néanmoins sur le sens original de cette sourate, entre un texte qui faisait référence originellement à Jésus ou un texte qui utilise, pour évoquer la révélation divine, une phraséologie chrétienneC'est ainsi que G. Gobillot s'inscrit dans le groupe des chercheurs qui voit dans la substitution de la "Nuit du Destin" à celle de Noël un acte volontaire des premiers commentateurs musulmans afin de décrire la descente du Verbe dans un Livre et non dans une personne, comme dans le christianisme. (Gobillot 2007, ). Dye souligne que la réponse à cette question est liée à l'approche méthodologique du chercheur. Ainsi, la réponse ne sera pas la même pour ceux qui considèrent que les passages coraniques doivent s'interpréter grâce à d'autres passages et ceux qui considèrent que ces passages sont déconnectés, le Coran ayant réuni et retravaillé des textes différents.

Origines de Laylat al-Qadr Plusieurs auteurs (Wagtendonk, Wensinck et Lohmann) ont associé cette fête à une origine préislamique, période durant laquelle elle aurait marqué le début de l'année. Ainsi, pour Sinai, cette fête nocturne annuelle marquait le moment où Allah fixait les destinées pour l'année nouvelle. Pour cet auteur, les croyants « auraient substitué à cette fête une célébration de la révélation reçue par Muhammad, en imitant la phraséologie chrétienne relative à la Nuit de la Nativité ». Dans cette hypothèse, le mois de Ramadan serait la transcription par l'islam d'une fête préislamique liée au pèlerinage. La « Nuit du destin » serait issue d'une fête nocturne importante de ce mois. Pour Dye, aucune source n'atteste l'existence d'une telle fête et elle n'est déduite que de la présence du terme coranique qadr.

Certaines traditions associent la création de cette fête à l'arrivée de Mahomet à Médine lors de Yom Kippour. Il aurait alors récupéré cette fête avant le transfert du jeûne du mois de Rajab à celui de Ramadan à la suite des dissensions avec les juifs.

D'autres auteurs y voient une référence à la fête de Noël (comme Bell) ou remarquent une ressemblance avec la fête juive d'AshuraPlessner, "Ramadan", Encyclopedia of islam, vol. 8, .R. Marcotte, "Night of power", Encyclopedia of Qur'an, et suiv.. Pour , il existe un lien entre cette nuit et la fête de la Pentecôte juive (Shavuot) caractérisée par une lecture nocturne de la Torah. Lourié, se basant sur le contexte chrétien de ce texte, se demande s'il ne décrivait pas la seconde venue du Messie et si Laylat al-Qadr n'est pas une alternative aux commémoration de la Pentecôte. Elle appartiendrait ainsi à un cycle composé du jour des expiations, de Pâques et de Pentecôte, selon une typologie liée à l'ExodeCarlos A. Segovia, "Introduction", Remapping Emergent Islam, Amsterdam, 2020, et suiv..

Laylat al-Qadr selon l'exégèse sunnite classique Cette nuit est considérée comme bénie par les musulmans et est considérée comme "l’événement fondateur de la révélation islamique"O. Hanne, "Le début de la révélation (610-619)", Mahomet, 2016, . Elle porte aussi le nom de laylatin mubârakatin, c'est-à-dire "nuit bénie", en référence à la sourate 44. Pour O. Hanne, "Les récits concernant cette nuit sont nombreux mais se contredisent, si bien qu’il est difficile d’en tirer une trame cohérente". Amir-Moezzi résume ainsi l'interprétation traditionnelle de la sourate 97, perçue comme "le récit allusif de l’avènement de la réception de la Parole divine par Muḥammad, par l’intermédiaire de l’Esprit saint identifié à l’ange Gabriel, pendant une nuit (généralement impaire) de la dernière décade du mois de Ramadan". Cette identification de l'Esprit à Gabriel est le fait des commentateurs musulmansM. Bar-Asher, "Gabriel", Dictionnaire du Coran, 2007, Paris, et suiv..

Néanmoins, il existe des oppositions entre les auteurs sur le contenu et la manière dont s'est faite cette révélation. À la suite d'Ibn Abbas, des commentateurs classiques comme Tabari ont décrit cette nuit comme celle de la descente, depuis la "table gardée" du Coran vers le ciel inférieur avant sa révélation longue (entre 20 et 23 ans) à Mahomet. À l'inverse, al-Shabi considère que cette nuit est celle de la première révélation à Mahomet, celle du début de la sourate 96Pour Dye, la première interprétation est "intenable" si on s'en tient au texte coranique tandis que la seconde, plus plausible, pose "divers problème". Dye 2019, .. Enfin, pour d'autres, durant cette nuit, Mahomet aurait reçu, en une expérience, une révélation non-verbalisée du Coran. Ces différentes interprétations par les savants musulmans résultent de la difficulté de faire concorder l'idée d'une descente en une nuit et le récit traditionnel d'une Révélation sur une période longueMehdi Azaiez (dir.), Gabriel S. Reynolds (dir.), Tommaso Tesei (dir.) et Hamza M. Zafer (dir.), [« Le Qur'an Seminar : Commentaire collaboratif de 50 passages coraniques »], Berlin, 2016, QS 46 Q 97.

D'autres passages du Coran comme la sourate 44 dite Ad-Dukhan, aux versets 2-4 évoquent l'idée d'une descente. Pour Guillaume Dye qui défend une origine chrétienne à la nuit du destin, l'association de la sourate 97 à la sourate 44 apparaît lors de la composition du Coran en tant que livre ou même postérieurement.. L'exégèse musulmane a ainsi défendu l'idée de l'existence d'un "prototype céleste" dont une "analyse fouillée de la description coranique de sa propre révélation et de la révélation des Écritures précédentes ne permet pas d'affirmer l'existence coranique". Cette explication semble, pour les chercheurs, davantage venir des exégètesA.S Boisliveau, "Sourate 43", Le Coran des Historiens, 2019, Paris, et suiv.. Selon Emmanuelle Stefanidis, la nuit évoquée dans la sourate 44 rappelle l'idée ancienne selon laquelle les décisions et les décrets divins pour l'année suivante sont inscrits dans un livre céleste. Différents auteurs ont fait le lien entre les textes décrivant la "Nuit du destin" et "l'ascension céleste de Mahomet"E.G., "Ascension céleste", Dictionnaire du Coran, 2007, Paris, ..