Friedrich Wilhelm Walther Kempff, né à Jüterbog, dans le Brandebourg, le et mort à Positano en Italie le , est un pianiste allemand, l'un des grands virtuoses du . Ses soixante années au service de la Deutsche Grammophon Geselschaft (devenue plus tard ) ont fortement contribué à construire une image de l'Allemagne inscrite dans le répertoire national, expression d'une « âme allemande ».

Son toucher d'organiste « tout en retenue » donnait à entendre les silences entre les notes et, au-delà, une interprétation passionnelle héritée de Liszt qui dépasse la seule partition mais que justifie l'art de l'interprétation, auquel il a été formé précocement. Son agogique, rappelant l'improvisateur qu'il avait aimé être dans sa jeunesse, s'allie à une tradition classique qui, sans jamais chercher la virtuosité en soi, privilégie surtout la profondeur de sentiment. Attaché au classicisme hérité de Jean-Sébastien Bach et à la musique tonale, il a également été un compositeur joué de son vivant.

Biographie Destin musical (1895-1913) vignette|gauche|upright|La maison natale de Wilhelm Kempff ouvre sur la place de l’Église aux Moines, vers la sortie ouest de la ville de garnison qu'était alors Jueterbog. Wilhelm Kempff appartient à une lignée de musiciens luthériens. Son père, Wilhelm Kempff, est cantor. Son grand-père était organiste. Son frère , aîné de deux ans, deviendra pasteur puis directeur de l'Institut de musique religieuse au sein de l'université Friedrich-Alexander d'Erlangen-Nuremberg.

À partir de l'âge de 4 ans Wilhelm Kempff grandit à Potsdam, où son père a été nommé directeur de la musique royale et organiste de l'Église Saint-Nicolas. C'est de celui-ci qu'il reçoit ses premières leçons de musique, chant, orgue et violon. L'année suivante, il commence son apprentissage de la technique du piano auprès d'Ida Schmidt-SchlesickeM. Vignal, Dictionnaire de la musique, Larousse, Paris, février 2017 ., une collaboratrice de son père. Celle-ci lui fait apprendre par cœur les quarante huit préludes et fugues du Clavier bien tempéré, qu'à l'âge de il peut spontanément transposer à n'importe quel ton de n'importe quel modeStephen Siek, A Dictionary for the Modern Pianist, , coll. Dictionaries for the Modern Musician, Rowman & Littlefield, 2016 ..

C'est alors, c'est-à-dire très précocement, qu'il obtient deux boursesA. Pâris, « KEMPFF WILHELM - (1895-1991) », in Encyclopædia Universalis, Boulogne-Billancourt, 2020. et intègre à Berlin, sur recommandation de Georg Schumann, la Königliche Akademische Hochschule für ausübende Tonkunst, que dirige le fondateur Joseph Joachim et qui deviendra en 1918 la Staatliche Akademische Hochschule für Musik de l'actuelle Université des arts.

Le conservatoire supérieur durant la Grande guerre (1914-1917) vignette|upright|L'orgue de Laon dont Wilhelm Kempff se vantera au début de la « guerre assise », en 1939, d'avoir joué à l'automne 1916 pour les Feldgrau. Dix ans plus tard, en 1914, Wilhelm Kempff retourne à Potsdam préparer son baccalauréat au , puis revient aussitôt dans la capitale voisine poursuivre des études supérieures dans le même Conservatoire supérieur. Admis en outre à la faculté de philosophie de l'université Frédéric Guillaume en dépit d'insuffisances en mathématiques, il étudie aussi la composition à l'Académie des arts auprès de Robert Kahn, élève de Johannes Brahms, tout en prenant des leçons de piano au Conservatoire Stern auprès de Karl Heinrich Barth. Celui-ci, élève de Hans Guido von Bülow et de Carl Tausig, lui transmet, héritée de ce dernier, la tradition de Franz Liszt.

Au milieu de la guerre une de ses connaissances de la Haute école pratique de musique, lieutenant sur le front de l'ouest, l'invite à faire pour les W. Kempff, « Mein erstes Frontkonzert », in Die Musik, , cahier 1, , NSDAP, Berlin, octobre 1939. une tournée musicale en compagnie de Georg KulenkampffM. Schwartz, « Musique et diplomatie : Wilhelm Kempff et la propagande culturelle des pianistes allemands », in La musique à Paris sous l'Occupation, , Fayard, Paris, octobre 2013., étudiant en violon de . À l'automne 1916 les ordres de missions transmis, celui-ci joue dans la cathédrale de Laon intacte la Chaconne de BachW. Kempff, « Mein erstes Frontkonzert », in Die Musik, , cahier 1, , NSDAP, Berlin, octobre 1939.. Wilhelm Kempff joue la Passacaille. Il est enthousiasmé par l'idée d'avoir libéré l'orgue français d'une pratique mièvre qu'il juge par trop et d'avoir avec un cœur luthérien fait enfin résonner dans la cathédrale une .

Il achève avec succès son cursus à la Hochschule für ausübende Tonkunst en 1917 sans passer les épreuves. Il en a été dispensé à titre exceptionnel.

Figure nationale (1917-1935) Compositeur prodige repéré depuis l'âge de et qualifié à celui de quatorze de par Ferruccio Busoni, Wilhelm Kempff est déjà célèbre pour ses talents d'improvisateur quand en 1917, à , après deux tournées avec la , il donne son premier récital important à l'Académie de chant en jouant devant Guillaume II la colossale Sonate « Hammerklavier » opus 106 de Beethoven et les Variations sur un thème de Paganini de Brahms. La performance lui vaut d'être exempté par l'Empereur en personne de service militaire et vraisemblablement d'avoir ainsi la vie sauve sinon de conserver ses mains. Un an plus tard il reçoit un accueil triomphal et, pour un si jeune soliste, étourdissantErnst-Olivier de Bettembourg, « Wilhelm Kempff (1895-1991), pianiste et compositeur discret… », in ResMusica, Paris, 19 août 2007. en donnant le Concerto en sol majeur de Beethoven avec la Philharmonie de Berlin dirigée par Arthur Nikisch.

vignette|En 1933, Wilhelm Kempff fait construire dans le verdoyant Potsdam impérial sa Landhaus, actuel 50 Am Neuen Garten. Il l'agrandit en 1936. En 1929 il se voit offrir, pour lui et sa famille, un logement dans le Château de l'Orangerie de Sanssouci, que le la République de Weimar a nationalisé et, le , confié à une fondationArmin Hanson, Denkmal- und Stadtbildpflege in Potsdam 1918–1945, , , Berlin 2011 .. Il y a là aussi le conservateur de musées Paul Ortwin RaveWolfgang Feyerabend, Spaziergänge durch das literarische Potsdam, , , Zurich, 2005 ., qui en 1933 entre en conflit avec l'administration nazie au sujet de l'art dégénéré. Wilhelm Furtwängler est un voisin, logé de l'autre côté du parc, à la FaisanderieFranz Born, « Das letzte Aufleuchten », in Berliner Morgenpost, Berlin, 30 octobre 1955.. Après s'être essayé à l'enseignement à l’École supérieure de musique de Stuttgart, Wilhelm Kempff, sans renoncer tout à fait à sa vocation première de compositeur, se consacre pleinement à sa carrière de soliste et aux concerts et enregistrements.

Le il embarque à Friedrichshafen dans le premier des vols réguliers du Graf Zeppelin vers l'Amérique du Sud, vols qu'Hugo Eckener, opposant prudent à Adolf Hitler mais conscient du rôle qu'il joue dans la propagande nationaliste, n'osera enfin interrompre qu'en 1937. Cette démonstration du redressement de l'Allemagne nazie fait l'objet d'une attention internationale, en particulier des États-Unis, qui ont dépêché à bord le futur vice amiral . Depuis Rio de Janeiro, où le dirigeable commandé par le capitaine atterrit le , une tournée de trois semaines a été préparée pour le pianiste à travers un Brésil en proie à la Grande Dépression et au getulisme.

De la complaisance à la récupération (1936-1938) En 1936 Wilhelm Kempff père prend sa retraite en s'assurant de laisser la direction de la musique de Saint Nicolas à . Sur un terrain acquis en 1933 longé par l'allée conduisant en dix minutes à pieds au palais de Marbre de Potsdam, où l'été il donne des cours, et qui a commencé d'être aménagé selon les plans de l'architecte Go Jeong-Hin, Herta Hammerbacher, Virtuosin der Neuen Landschaftlichkeit : der Garten als Paradigma, , , coll. Landschaftsentwicklung und Umweltforschung , Univerlagtuberlin, Berlin, 2006 ., Wilhelm Kempff fils fait construire sa résidence secondaire par et Go Jeong-Hin, Herta Hammerbacher, Virtuosin der Neuen Landschaftlichkeit : der Garten als Paradigma, , , coll. Landschaftsentwicklung und Umweltforschung , Univerlagtuberlin, Berlin, 2006 . dans le style völkisch, voire « défense de la patrie », alors très apprécié. Le jardin est réalisé par Karl FoersterGo Jeong-Hin, Herta Hammerbacher, Virtuosin der Neuen Landschaftlichkeit : der Garten als Paradigma, , , coll. Landschaftsentwicklung und Umweltforschung , Univerlagtuberlin, Berlin, 2006 ..

Il y reçoit jusque pendant la guerre le pianiste Eduard Erdmann, adhérent résigné du NSDAP qui s'était opposé à l'exclusion des musiciens catégorisés « juifs », et le violoniste Georg Kulenkampff, qui, avec la protection du chef du département Musique du Ministère de la propagande Georg Schünemann, s'obstine à jouer un Felix Mendelssohn proscrit pour cause de judéité et se refuse au jeu « aryanisé », c'est-à-dire celui qui interdit la cadence préconisée par Fritz Kreisler. Lui-même est consterné par l'idéologisation de la musique :

Il reçoit aussi l'accompagnateur de Georg Kulenkampff, le Suisse Edwin Fischer, dont la maison berlinoise sera détruite en 1942 par un des bombardements du Bomber Command et, pour de rares apparitions, la princesse royale Cécile, qui habite en face. Plus souvent c'est elle qui l'invite, de même que Wilhelm BackhausDieter Weirauch, « Preußens Lady Di », in Welt am Sonntag, Berlin, 9 mai 2004., qui a été titularisé le pour avoir publié un mois plus tôt, durant la campagne des législatives de 1936, un éloge d'Adolf HitlerE. Klee, Das Kulturlexikon zum Dritten Reich. Wer war was vor und nach 1945., , S. Fischer, Francfort-sur-le-Main 2007. avant d'être nommé par celui-ci sénateur de la culture du Reich.

Il est aussi l'hôte du docteur Kaiser, père du futur critique et membre du Groupe 47 Joachim Kaiser qui ne goûte guère l'embrigadement nazi, à Tilsit, en Prusse-Orientale, pour de mémorables parties de musiques« "Ich weiß, dass ich sterben muss. Und zwar relativ bald." », in , , Munich, 11 décembre 2015.. À l'automne 1938 il retrouve son ami Ernst WiechertHans Martin Plesske, Der die Herzen bewegt. Ernst Wiechert. Dichter und Zeitzeuge aus Ostpreußen., , Association patriotique de Prusse-Orientale, Hambourg, 2005., qui a été interné du au à Buchenwald et n'en a été libéré que contre la promesse de s'en tenir désormais à une « émigration intérieure ». L'exemple de Wiechert est un avertissement adressé par Joseph Goebbels à tout artiste qui ne se prêterait pas à la propagande nazie, une menace claire de Elke Fröhlich, Die Tagebücher von Joseph Goebbels, I "Aufzeichnungen 1923-1941", , , De Gruyter, Munich, 1997 .. En décembre Wilhelm Kempff est reçu par Benito Mussolini, auquel il dédie son nouvel opéra-comique, Famille GozziL'Observateur populaire, NSDAP, Vienne, 20 décembre 1938..

Au programme de la propagande nazie (1939-1943) Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, Wilhelm Kempff, qui, après avoir enregistré deux fois pour Polydor, a signé en 1930 un contrat de quasi-exclusivité avec Deutsche Grammophon, est déjà parvenu au sommet de sa gloire, une gloire nationale qui tutoie Albert SpeerA. Speer, Lettre à Wilhelm Kempff, 24 novembre 1944, in Bestand des Reichministeriums für Rüstung und Kriegsproduktion, cote 3/1586, Archives fédérales, Berlin., auquel il a l'habitude d'offrir le dernier disque enregistré, Speer : Hitler’s architect, , Yale University Press, New Haven, 2015 ..

Il participe au projet de Joseph Goebbels d'un Deutsche Oper à Prague, capitale du protectorat de Bohême-Moravie devant être germanisée.