alt=Armes de la Normandie|vignette|Armes de la Normandie La Normandie joue un rôle important durant la guerre de Cent Ans, qui s'étend de 1337 à 1453. Si elle n'est pas à l'origine du conflit, elle devient rapidement un enjeu entre le roi d'Angleterre et le roi de France. La richesse de la Normandie, son passé commun avec les Anglais (avant 1204, le duché de Normandie et le royaume d'Angleterre avaient le même maître) et sa proximité géographique avec l'île expliquent cette situation particulière.
Deux périodes se dégagent dans cette guerre : dans un premier temps, l'intervention des Anglais est épisodique puisqu'ils se contentent de lancer des chevauchées destructrices à travers la région. Toutefois, un puissant seigneur normand, Charles le Mauvais, par son ralliement aux Anglais, allume une guerre civile qui oppose les Normands entre eux.
Dans un second temps, la présence anglaise est beaucoup plus pesante puisqu'ils occupent la région pendant plus de trois décennies, entre 1417 et 1450. En 1420, le traité de Troyes fait du roi d'Angleterre l'héritier du royaume de France. La Normandie apparaît alors comme l'élément central de la France anglaise. Finalement, le roi de France reconquiert la riche province et pardonne aux Normands qui ont collaboré avec l'ennemi. La Normandie retrouve la paix mais sort très affaiblie du conflit.
vignette|Bas-relief montrant des soldats anglais (cathédrale de Lisieux, ).
Contexte La guerre de Cent Ans est un conflit qui s'inscrit dans une période de mutation : l'ancien ordre féodal est de moins en moins en mesure de répondre aux besoins de la société. Il se dessine à cette période, une nouvelle carte de l'Europe où des États puissants et modernes s'affirment entre eux et vis-à-vis de la papauté. L'accroissement des échanges sur l'Atlantique et la Manche fait que l'Angleterre tente de se construire autour de la Manche alors que la France se construit autour de ses grands bassins fluviaux, comme la Seine. Dès lors, si la Normandie, à l'intersection de ces deux zones, devient une des régions les plus riches d'Europe, elle devient du même coup un enjeu majeur pour les deux puissances.
Causes culturelles, démographiques, économiques et sociales du conflit Alors que, sous l’effet des progrès des techniques agraires et des défrichements, la population s’accroît en Occident depuis le , on franchit dès la fin du un seuil qui dépasse les capacités de productions agricoles dans certaines zones d’Europe. Avec le jeu des partages successoraux, les parcelles se réduisent : elles n’ont plus en 1310 que le tiers de leur superficie moyenne de 1240Michel Balard, Jean-Philippe Genet et Michel Rouche, Le Moyen Âge en Occident, Hachette, 2003, p. 222-223.. Certaines régions comme les Flandres sont en surpopulation et essayent de gagner des terres cultivables sur la mer. Néanmoins pour couvrir leurs besoins, elles optent pour une économie de commerce permettant d’importer les denrées agricoles. En Angleterre, dès 1279, 46 % des paysans ne disposent que d’une superficie cultivable inférieure à cinq hectares. Or, pour nourrir une famille de cinq personnes, il faut de quatre à cinq hectares. La population rurale s’appauvrit, le prix des produits agricoles baisse et les revenus fiscaux de la noblesse diminuent alors que la pression fiscale augmente et donc les tensions avec la population rurale. Beaucoup de paysans tentent donc leur chance comme saisonniers dans les villes pour des salaires très faibles engendrant aussi des tensions sociales en milieu urbain.
Le refroidissement climatique qui touche l’Europe à partir du oblige l'Angleterre à renoncer à certaines ressources agricoles (par exemple : le vin qui était produit dans tout le sud n’est progressivement produit qu’en GuyenneLes constatations décrites par exemple par Scott A. Mandia, The Little Ice Age in Europe The Little Ice Age in Europe - Influence of Dramatic Climate Shifts on European Civilizations: The Rise and Fall of the Vikings and the Little Ice Age, sont corroborées par des médiévistes ayant analysé les chroniques de l'époque tels Philippe Contamine, La Guerre de Cent Ans, Que Sais-Je , PUF 2002; mais pour d'autres auteurs le refroidissement climatique survient plus tard et d'autres modèrent l'impact que les changements climatiques en question ont eu sur l'économie. Voir Emmanuel Le Roy Ladurie Histoire humaine et comparée du climat, Fayard 2006, La Recherche.) et à opter pour une économie fondée sur la spécialisation et le commerce Eileen Power, The Wool Trade in English medieval History, socserv.mcmaster.ca.. Le climat pluvieux et les pâturages verdoyants favorisent l’élevage (plus particulièrement des ovins) qui permet une production importante de la laine utilisée par les tisserands et les drapiers (les ovins anglais produisent une laine particulièrement fine et d’excellente qualité pour le filage Eileen Power, The Wool Trade in English medieval History, socserv.mcmaster.ca.). L’artisanat, le commerce et donc les villes se sont développés Eileen Power, The Wool Trade in English medieval History, page 6 socserv.mcmaster.ca. Les habitants des villes ont surtout besoin de liberté d’entreprendre et de limiter la pression fiscale (une grande partie des finances de l'État vient de la taxe sur la laine)Michel Balard, Jean-Philippe Genet et Michel Rouche, Le Moyen Âge en Occident, Hachette, 2003, et Eileen Power, The Wool Trade in English medieval History, socserv.mcmaster.ca.. De même, les propriétaires fonciers (Barons et clergé) voient d'un mauvais œil l'augmentation de la pression fiscale rendue nécessaire par le financement de la guerre contre Philippe Auguste, d'autant que Jean sans Terre accumule défaites et pertes territoriales. Ce dernier doit leur concéder la Grande Charte de 1215 qui garantit la liberté des villes et donne au Parlement anglais un pouvoir de contrôle sur la fiscalitéMagna Carta - La Grande Charte Traduction de l’anglais par Claude J. Violette hypo.ge-dip.etat-ge.ch..
Le refroidissement climatique provoque de mauvaises récoltes qui se traduisent, du fait de la pression démographique, en famines (qui avaient disparu depuis le ) dans le nord de l’Europe en 1314, 1315 et 1316 : Ypres perd 10 % de sa population et Bruges 5 % en 1316. Dès lors il est vital pour l'Angleterre d'étendre son influence sur des régions agricoles comme la Guyenne ou la Normandie.
D'autre part, la noblesse doit compenser la diminution de ses revenus fonciers et la guerre en est un excellent moyen : par les rançons perçues après capture d’un adversaire, le pillage et l’augmentation des impôts justifiée par la guerre. C’est ainsi que la noblesse pousse à la guerre et particulièrement la noblesse anglaise dont les revenus fonciers sont les plus touchésMichel Balard, Jean-Philippe Genet et Michel Rouche, Le Moyen Âge en Occident, .. En France, le roi a besoin de renflouer les caisses de l'État et une guerre permettrait de lever des impôts exceptionnels.
redresse=1.3|vignette|Sphères d'influence et principaux axes commerciaux dans le royaume de France en 1337.
Sphère d'influence économique de l'Angleterre L’essor du commerce a rendu certaines régions dépendantes économiquement de l’un ou de l’autre royaume. À cette époque, le transport de fret se fait essentiellement par voie maritime ou fluviale. La Champagne et la Bourgogne alimentent Paris via la Seine et ses affluents et sont donc pro-françaises. La Normandie est partagée car elle est le point d'union entre ce bassin économique et la Manche qui devient une zone d'échanges de plus en plus intense grâce aux progrès des techniques maritimes (le contournement de la péninsule ibérique par les navires italiens devient de plus en plus fréquent). Cette région s'enrichit donc rapidement et devient l'une des meilleures sources de revenus du roi de France, car les échanges commerciaux sont ce qu'il y a de plus facile à taxer. L’Aquitaine qui exporte son vin en Angleterre, la Bretagne qui exporte son sel et les Flandres qui importent la laine britannique ont tout intérêt à se trouver dans la sphère d'influence anglaisePhilippe Richardot, Y a-t-il une pensée navale dans l’Occident médiéval ?, Stratis.org..
Ainsi les Flamands en voulant échapper à la pression fiscale française, se révoltent de manière récurrente contre le roi de France ; d'où les batailles successives de Courtrai en 1302 (où la chevalerie française est laminée), de Mons-en-Pévèle en 1304 et de Cassel en 1328 (où mate les rebelles flamands). Les Flamands apportent leur soutien au roi d'Angleterre, déclarant même en 1340 qu' est le légitime roi de France. Les deux États ont donc intérêt à augmenter leurs possessions territoriales pour accroître leurs rentrées fiscales et renflouer leurs finances. Dès lors, les intrigues des deux rois pour faire passer la Normandie, la Guyenne, la Bretagne et les Flandres sous leur influence conduisent rapidement à la guerre entre les deux ÉtatsGeorges Bordonove, La Guerre de 600 ans, Laffont 1971, . : elle durera .
Les Normands, les Plantagenêts et les Capétiens vignette|gauche|redresse=1.6|L'octroi de la Charte aux Normands par en 1315 est confirmé en 1339 par et garantit une large autonomie à la Normandie. Manuscrit du (BNF). En 1204, le roi de France Philippe II Auguste s'empare du duché de Normandie au détriment du roi d'Angleterre. Les Normands se soumettent à leur nouveau maître capétien, bon gré, mal gré. En tout cas, près de 150 ans après la conquête, la fidélité normande ne fait pas de doutesFrançois Neveux, la Normandie royale (), Rennes, Ouest-France, 2005, .. Pour preuve, au début du , des Normands figurent dans le gouvernement du roi, en premier lieu Enguerrand de Marigny. La Normandie a coupé les ponts avec l'Angleterre. À quelques exceptionsNotamment Raoul de Brienne, comte de Guînes, les nobles de la province n'ont généralement plus de biens en Angleterre depuis que Philippe Auguste a exigé d'eux qu'ils fassent un choix entre leurs fiefs normands et anglaisFrançois Neveux, opt. cit, .. À défaut d'être politiques, les liens anglo-normands sont plutôt culturels et économiques.
Ralliés aux Capétiens, les Normands défendent toutefois avec insistance une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir royal. À plusieurs reprises, la noblesse et la bourgeoisie font front pour défendre les particularités et les libertés de la province. En 1315, ils obtiennent du souverain une charte qui offre des garanties contre l'arbitraire royal. Ils sont flattés quand restaure en 1332 un duc de Normandie en la personne de son propre fils Jean. En 1347, le même Philippe est contraint de réunir une assemblée de représentants normands pour obtenir un subside de tournoisFrançois Neveux, opt. cit, .. Si la Normandie est bien française à la veille de la Guerre de Cent Ans, elle sait manifester son particularisme.
Premières tensions (1337-1350) Jean le Bon, duc de Normandie
monte sur le trône de France en 1328. Sa légitimité ne va pas de soi. Elle découle d'un choix politique, fait à la mort de en 1316 puis à celle de en 1328, afin d'éviter que la couronne n'échoie à un étranger. , pourtant petit-fils de Philippe le Bel, est ainsi évincé au profit du neveu de ce dernier. Le nouveau roi doit donc impérativement asseoir la légitimité de sa dynastie. À son avènement au printemps 1328, son seul fils vivant, Jean le Bon, est alors âgé de neuf ans. En 1332 naît Charles de Navarre, prétendant plus direct qu' à la couronne de France. Philippe VI décide donc de marier rapidement son fils, alors âgé de treize ans, pour nouer l'alliance matrimoniale la plus prestigieuse possible et de lui confier un apanage : la Normandie. Il envisage un temps de l'unir à Aliénor, sœur du roi d'Angleterre. Jean, déclaré majeur et émancipé par son père le , reçoit en apanage le duché de Normandie, ainsi que les comtés d'Anjou et du Maine. Il est finalement marié le à Bonne de Luxembourg, fille de Jean l'Aveugle, roi de Bohême.