La courée est le nom que l'on donne, dans le nord de la France, à l'urbanisation en cœur d'îlot dans les quartiers industriels, comportant généralement une ou deux rangées de petites maisons basses dans une ruelle privée à laquelle on accède par un passage étroit. Beaucoup de courées sont très étroites donc assez sombres.
Il en existe dans d'autres villes, par exemple à Marseille dans le quartier de l'Estaque, mais cette forme d'urbanisme s'est particulièrement développée au dans les villes de Lille, Roubaix et Tourcoing. À l'origine et jusque dans le milieu du la plupart des courées ne disposaient que d'un point d'eau collectif unique et de cabinets d'aisance extérieurs communs à l'ensemble des maisons, d'où l'expression « aller à la cour » utilisée dans le Nord.
Tout comme les corons du bassin minier, elle est en effet égalitaire et d'une architecture simple. Mais ce type d'habitat va de pair avec une grande promiscuité entre les familles, favorisant les épidémies et les conflits de voisinage.
Les maisons de courée étaient également connues pour leur mauvaise isolation, leur humidité et d'une manière générale leur insalubrité.
Terminologie Le terme « courée » le plus couramment employé pour désigner ce type d’habitat depuis le début du n’est pas le seul. Son apparition ou, du moins, sa généralisation, semble relativement récente.
Les dictionnaires de la fin du , le Littré et le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, l’ignorent. Le Littré mentionne cependant « courette » : . Ce terme est celui des chansons d' Alexandre Desrousseaux : (les bonnes gins d’Saint-Sauveur). Desrousseaux évoque également la « Cour Jeannette à Vaques » dans le P’tit Quinquin mais ignore le mot courée.
« Cour » est la désignation officielle la plus répandue. D’autres dénominations sont usitées, « fort » qui désigne à Roubaix un ensemble plus important, « cité » qui correspond à un ensemble de maisons bâties sur un modèle commun avec le plus d’économie possible sur une rue privée, passage ou impasse. Description Une enquête de 1954 du Secrétariat d'État à la Reconstruction et au Logement décrivait comme suit les courées lilloises ː « Les bâtiments de la cour, également en briques brutes, avec soubassement peint au goudron de houille n'ont que deux pièces éclairées sur une seule face, pas de dépendance, pas de couloir. On entre directement dans l'unique pièce du rez-de-chaussée qui sert à la fois de salle à manger, de cuisine, de cabinet de toilette voire de latrines annexes attendu que le seau hygiénique s'y trouve bien souvent, discrètement dérobé. L'escalier, très raide, part de l'unique pièce du rez-de-chaussée pour aboutir à la chambre à coucher, souvent basse de plafond. C'est dans cette chambre que les parents et les enfants doivent dormir, à moins que ces derniers soient installés dans la cuisine, sur des lits pliants ou autres installations de fortune. Les cours ne communiquent avec la voie publique que par un passage étroit sous la maison front à rue. Certains accès sont particulièrement exigus et bas. Dans la cour, on trouve généralement, au centre, une pompe et, au fond, les cabines des W.C. communs. Le sol de la cour est en général recouvert de pavés plus ou moins arrondis. Quelquefois s'y découvre un revêtement de brique. Les eaux usées de chaque logement convergent vers une rigole centrale qui s'écoule dans la rue, à travers le couloir d'accès.»
Histoire L’existence de cours étroites et insalubres en forme d’impasse à Lille remonte à plusieurs siècles.
La première mention de leur existence est une ordonnance du « Magistrat de Lille » du qui s’inquiète de la prolifération des « cours à sacq » (culs-de-sac), sources d’épidémies, et interdit à l’avenir leur création. Cette interdiction, non plus que les suivantes, est sans effet. Leur nombre passe de 76 en 1688 à 105 en 1740 avec un taux d’occupation de dix à douze habitants par maison. Le plan de Lille de 1822 en dénombre 123. Les cours étaient particulièrement nombreuses dans le quartier Lille-Saint-Sauveur.
Les courées qui existaient à Roubaix et Tourcoing avant la Révolution française, rares jusqu’au milieu du (33 en 1851) prolifèrent jusqu’en 1914. En 1912, les de Roubaix comprenaient sur les de la ville (47,30 %) : les de Roubaix vivaient donc pour près de la moitié dans des courées.
À Lille, sans atteindre cette proportion, les courées se sont développées sur le territoire des communes annexées sous le Second Empire. On en recensait en 1911, 244 à Wazemmes, 90 à Moulins-Lille, 93 à Fives, 61 à Esquermes et encore 114 dans le centre (ville ancienne) où les travaux d’urbanisme (percement de la rue Nationale et de la rue Faidherbe) en ont très peu supprimé.
Comme le montre l'historien Pierre Pierrard, l’agrandissement de Lille de 1858 fut un espoir déçu, les grands travaux d'urbanisme ayant peu concerné le logement ouvrier. Une autre cause du développement de cet habitat insalubre est la longueur des journées de travail dissuasive pour les déplacements quotidiens. C'est pourquoi les habitants des courées travaillaient généralement dans les usines à proximité et étaient souvent ouvriers de la même entreprise. Les usines de Saint-Sauveur et les nouvelles industries de Moulins-Lille et de Wazemmes principalement textiles, également métallurgiques et chimiques étaient séparées par les quartiers résidentiels aisés édifiés à partir des autour du boulevard de la Liberté et par le grand espace de la gare de marchandises Saint-Sauveur. Les usines de Fives au-delà des fortifications et de la zone de servitudes militaires étaient également éloignées des autres quartiers. Les habitants de la ville ancienne non assainie sont donc restés sur place près d’usines encore nombreuses, les communes annexées se peuplant d’ouvriers venus des campagnes environnantes ou de Flandre.
Après un maximum atteint avant 1914, cet habitat décline lentement. À Roubaix où la dernière fut construite en 1934, regroupent encore en 1938 (30,45 % de l’ensemble).
Beaucoup ont été supprimées à la fin du , celles du quartier Saint-Sauveur rasé dans les , d’autres dans diverses opérations de rénovation.
Leur assainissement fut assez tardif. Dans les , certaines ne disposaient encore que d’un point d’eau extérieur.
Morphologie Les cours de l’ancienne ville de Lille avant son agrandissement de 1858, particulièrement nombreuses dans l’ancien Saint-Sauveur , étaient pour la plupart de forme irrégulière, bordées de maisons disparates construites au cours des siècles sur d’étroites parcelles, certaines issues de la division d’anciennes propriétés telles celles des anciens couvents vendus comme biens nationaux à partir de 1792, par exemple le passage des Brigittines. Quelques cours biscornues existent encore dans le Vieux-Lille.
Cet entassement dans un habitat insalubre était une des conséquences néfastes de la surpopulation d'une ville enserrée dans son étroite ceinture de fortifications ( sur les à l'intérieur des remparts jusqu'en 1858).
Les courées créées à partir de 1850 dans les nouveaux quartiers industrialisés, à Lille-Moulins, Wazemmes, Fives, à Roubaix et Tourcoing sont pour la plupart des ensembles plus homogènes de petites maisons basses. Certaines cours sont une rangée de maisons bordée par un mur d’usine d'une hauteur atteignant jusqu’à 18 ou pour une largeur se limitant parfois à deux mètres. Dans un modèle assez répandu, deux rangées de maisons se font face autour de la cour.
Leur taille est très variable, de deux jusqu'à une centaine de maisons pour certains forts, la moyenne étant de l’ordre de la dizaine. Les forts à Roubaix sont des alignements de trois ou quatre rangs disposés autour d’une cour carrée, rectangulaire ou trapézoïdale. Il en existait plusieurs dès le milieu du qui apparaissent sur le plan cadastral de 1845.
La cité Saint-Maurice à Lille est également une grande cour triangulaire à laquelle on accède par un porche.
L’administration n’ayant aucune règle à imposer à l’intérieur des propriétés formant cours, celles-ci sont généralement très étroites. Pierre Pierrard signale une cour de . La plus large en 1869 à Roubaix avait cependant .
La hauteur des maisons est le plus souvent d'un étage, une pièce cuisine-salle à manger au rez-de-chaussée, une ou deux petites chambres à l'étage reliées par un escalier étroit et raide. À Roubaix, de nombreuses courées sont bordées de maisons à rez-de-chaussée et mansarde basse. Certaines courées comportent des maisons à deux étages.
Les courées disposaient d’un point d’eau. Le cabinet commun était en général situé au fond de la cour.
Dans certains cas assez rares, les habitants disposaient d'une petite parcelle de jardin, plus fréquemment d'un petit local pouvant servir de débarras.
L’évacuation des eaux usées était généralement mal assurée car peu de rues disposaient d'égouts (en 1887, de Lille sur 624 en étaient dépourvues).
Les investisseurs Contrairement aux corons ou aux cités ouvrières construits par les compagnies minières ou les grands industriels, l’initiative de la création des courées est diverse. Les investisseurs étaient en majorité des petits propriétaires ne disposant que d’un capital limité qui y trouvaient un placement rentable : commerçants, rentiers, artisans, à Roubaix Tourcoing cultivateurs profitant de l’extension de la ville. Certaines cours portent le nom de leur ancien propriétaire.
Le terrain en bord de rue étant plus cher, la formule la moins coûteuse était l’achat d’un grand terrain rectangulaire à front sur rue étroit sur lequel était édifiée une maison, souvent un cabaret, rapportant un loyer relativement élevé, bordée ou percée d’un couloir étroit donnant accès aux rangées de maisons construites le plus économiquement avec le moins de matériaux possible. Le loyer modeste de ces maisons de deux pièces n'était cependant pas en proportion de leur qualité déplorable .
Les industriels se sont relativement peu intéressés à ce placement mais de récentes recherches ont réévalué leur participation dans le logement ouvrier. Ainsi, sur de 1850 à 1914, treize filateurs ont été identifiés à Moulins-Lille. À Roubaix, neuf filateurs, négociants et fabricants étaient propriétaires de ouvrières. Les courées au Au , les villes concernées démolirent de nombreuses courées. Celles du quartier Saint-Sauveur disparurent lors de la rénovation des . À Roubaix une opération mise en œuvre en 1965 autour de la rue Edouard Anseele (ancienne rue des Longues Haies) sur supprima et insalubres : ( furent relogés et déplacés.
Il en existe cependant encore environ soixante à Moulins. Les projets d’éradication sont abandonnés. Si les éléments de confort moderne (eau courante, sanitaires intérieurs etc.) sont généralisés, certaines courées sont assez délabrées, d'autres sont agréablement rénovées. S’il n’existait pas de propriétaire-occupant à l’origine, à partir de la fin du certaines maisons de courées ont été achetées par les résidents. Beaucoup sont propriétés de sociétés immobilières. Des courées sont habitées en même temps par des propriétaires et des locataires. La ville s’efforce de préempter certains logements de courées pour les rénover. Certaines deviennent des lieux recherchés pour leur convivialité attirant étudiants et artistes.
Les courées dans la littérature Plusieurs romans de Maxence Van der Meersch se déroulent dans des courées de Roubaix. Quand les sirènes se taisent évoque une grève des ouvriers de l’industrie textile en 1931, invasion 14 qui se déroule pendant l'occupation allemande de Roubaix pendant la première guerre mondiale, dans laquelle plusieurs personnages sont des ouvriers vivant dans des courées, et La Fille pauvre , récit sous forme d’autobiographie de l’enfance et de la jeunesse d’une ouvrière, dont la deuxième partie se déroule également dans une courée de Roubaix vers 1925.