Tonnerre de Brest est une expression populaire qui trouve son origine dans un événement climatique exceptionnel qui s'est déroulé en Bretagne en 1718. Il a été connu du monde scientifique un siècle durant, avant d'apparaître pour la première fois en 1835 dans le monde littéraire.
Cette expression a atteint une renommée internationale au par l'entremise du capitaine Haddock, un des héros des albums de bandes dessinées Les Aventures de Tintin de Hergé.
Une légende voudrait que l’expression soit née à l’occasion des coups de canon qui signalaient autrefois l’évasion des forçats du bagne de Brest. Le son du canon rappellerait le bruit que fait le tonnerre. Les défenseurs de cette explication n’ont jamais pu fournir aucune preuve à l’appui de leur hypothèse.
Les coups de tonnerre du 15 avril 1718 Jusqu'aux années 1930, l'origine de l'expression « tonnerre de Brest » ne faisait l'objet d'aucun débat. « Tonnerre de Brest », c'était le souvenir de l'orage exceptionnel qui avait frappé la Bretagne, particulièrement l'ouest de la province, dans la nuit du 14 au .
Dans l'entre-deux-guerres, de nouvelles explications ont pourtant été proposées pour tenter de trouver d'autres origines à cette expression. Le débat s'est prolongé jusqu'aux années 2010 parmi les historiens brestois qui n'ont jamais pu apporter d'éléments satisfaisants à l'appui de leurs - récentes - hypothèses.
Le mensuel L'Histoire, dans son numéro 458 d', a été la première publication à présenter dans ses colonnes le résultat des recherches effectuées par son collaborateur Bruno Calvès. Ces recherches ont fait l’objet de prolongements développés par Bruno Calvès dans l’ouvrage L’étonnante aventure du Tonnerre de Brest !, publié en 2024 par les éditions Locus Solus.
L’auteur a pu confirmer l'origine climatique de l'expression après avoir découvert la copie d'une lettre - jusqu'alors inconnue et donc inexploitée - retrouvée dans les archives de l'Académie des sciences : est une adressée de Brest par André-François Boureau-Deslandes (1689-1757), jeune commissaire ordinaire de la Marine et membre de l’Académie. Le mercredi , en séance publique, Bernard de Fontenelle fait la lecture intégrale de sa lettre et René-Antoine de Réaumur la consigne dans les mémoires des séances de l’Académie : La nuit du 14 au , nuit du Vendredi Saint, Boureau-Deslandes est à Brest. Il raconte : . Cinq jours plus tard, Deslandes entreprend son enquête à Gouesnou, village voisin de Brest, dont l’église a été transpercée par la réunion de qui ont occasionné la mort de trois sonneurs de cloches. L’habitude est en effet de sonner les cloches en cas d’orage. L’explication du philosophe - comme il aime se présenter - est nette :
Cette observation, qui représente sept pages manuscrites, n'avait donc jamais été exploitée jusqu'au printemps 2019. Trois siècles durant, on n'a connu de l'orage de 1718 que le court résumé publié en 1724 par l'Académie dans son Histoire de l’Académie royale des Sciences pour l’année 1719, ouvrage notamment conservé à la bibliothèque de l'Institut de France. C'est à partir de ce résumé qu'a pu travailler, en 2013, l'historien des sciences Gérard Borvon quand il a enquêté sur l'orage de 1718.
Les recherches effectuées par Bruno Calvès, également présentées dans la 3e édition de son ouvrage Brest secret et insolite (page 57), permettent en outre de mettre en évidence deux points importants : le premier porte sur les balbutiements de la démarche scientifique, le second sur le rapport des philosophes à la religion au temps de la Régence.
André-François Boureau-Deslandes, malgré de louables efforts, témoigne de son ignorance de ce qu’est l’électricité statique mais son récit reflète une authentique démarche scientifique (rassemblement de données, interrogation de témoins, formulation d’hypothèses) qu'il oppose à
Sans attaquer l’Eglise de manière frontale, il déplore l’explication qu’elle fournit alors pour justifier la chute de la foudre sur les clochers où l’on a sonné : Plus loin, il écrit :
Pendant plus d’un siècle, l’enquête conduite à Gouesnou est régulièrement citée dans les publications scientifiques. Le Journal des Sçavans, pour l’année 1724 estime important de reprendre le résumé qu’en a fait l’Académie dans son Histoire de l’Académie royale des Sciences pour l’année 1719. Le Dictionnaire des merveilles de la nature par M. A.S.J.D., paru en 1781, qualifie le tonnerre de 1718 d’extraordinaire, les Actes de la Société de médecine de Bruxelles pour l’année 1810 en rappellent le caractère édifiant, l’Abrégé chronologique de l’Histoire de France publié par Charles-Athanase Walckenaer en 1822 comme l’Instruction sur les paratonnerres dont le rapporteur est en 1823 Louis-Joseph Gay-Lussac y font une référence appuyée. Enfin, François Arago, au chapitre Tonnerre de ses Œuvres complètes parues en 1854, cite comme un de 1718.
Autres versions avancées des années 1930 aux années 2010 Origine liée au travail à l'arsenal de Brest Le « tonnerre de Brest » a souvent été associé au souvenir du canon qui rythmait les journées de travail à l’arsenal. Installée par Vauban à l’embouchure de la Penfeld au lieu-dit Parc-au-duc devant le château, à l’emplacement actuel de la résidence du préfet maritime de l'Atlantique - une batterie de canons protégeait la ville. Au début du , chaque matin et chaque soir, à une heure qui variait selon les saisons, un quartier-maître secondé de trois matelots faisait tonner dans le ciel brestois un canon de 14 modèle 1831 : c'était le signal de l’ouverture et de la fermeture des portes de l’arsenal, mais aussi un moyen commode de régler sa montre, voire de deviner le temps à venir en regardant la direction prise par l’épaisse fumée ! Le ministre de la Marine Maurice Bokanowski décida en 1924 de mettre un terme à cette tradition jugée inutilement coûteuse. La Marine nationale se dota d’une sirène et économisa ainsi 4500 francs par an.
La puissance du retentissement du canon aurait été à l'origine de l'expressionSelon Jean-Yves Besselièvre, administrateur du Musée de la marine du château de Brest, in la-croix.com, « Tonnerre de Brest ! », Marie Verdier, 19.08.2014. liren enligne. déclare un lecteur dans La Dépêche de Brest du .
Selon Bruno Calvès, outre cette première mention en 1926, la première trace que l'on possède de l'hypothèse liant le tonnerre de Brest au travail à l'arsenal se trouve dans une conférence prononcée le devant le Cercle universitaire de Brest par Louis Delourmel, le bibliothécaire-archiviste de la Ville de Brest. Son tour d'horizon du passé brestois s'achève par l'évocation du rapporte La Dépêche de Brest du suivant. Le suivant, dans ce même journal, Louis Delourmel écrit : .
Si l'entourage de Hergé, père du Capitaine Haddock, semble confirmer cette thèse, les historiens ont généralement contesté cette version.
Origine liée au bagne de Brest Frédérique JOANNIC-SETA, in : Le bagne de Brest : Naissance d'une institution carcérale au siècle des Lumières, Chapitre XIV. Sortir du bagne, p. 283-314, Presses universitaires de Rennes, 2000, .
En 1764, le commandant de la Marine, de la ville et du port de Brest, le chef d'Escadre Aymar-Joseph de Roquefeuil indique à l’intendant de la Marine Hocquart qu’Brest face à la mer: trois siècles de marine et d'arsenal, par Bernard Cros, Jacques Littoux, Jacques Ronot, Édition Télégramme, Collection Beaux Livres, 17/11/2005, 114 p., La soixantaine de tentatives d’évasions par an donne lieu à une chasse à l’homme à laquelle se livre la population, prévenue par le canon et encouragée par une jolie prime.. Supprimé pour un temps, le canon est rétabli en l’an V, jusqu’à la fermeture du bagne en 1858.
Les historiens brestois ont longtemps privilégié l'hypothèse du bagne comme origine de l'expression « tonnerre de Brest »Alain Boulaire, historien spécialiste de Brest et de la marine royale, accrédite cette origine liée au bagne et non à l’arsenal, in la-croix.com, « Tonnerre de Brest ! », Marie Verdier, 19.08.2014.. Elle a prévalu jusqu'en 2019, sans qu'aucune preuve crédible ait pu être avancée par ses partisans.
Origine liée au bagne et au château de Brest Une version fantaisiste a été proposée dans un article de La Dépêche de Brest en date du . Son auteur nous apprend que le guide du château de Brest montrait alors aux visiteurs
Origine liée à la navigation Jadis, on tirait le canon quand une flotte ou un bâtiment prenait la mer : c'était le coup de partance. Les Brestois entendaient donc le « tonnerre de Brest » à cette occasion.
Éléments confortant l'explication climatique L'expression « tonnerre de Brest » n'a jamais eu qu'une seule origine jusqu'aux années précédant la Seconde Guerre mondiale. Des représentations amusantes, notamment diffusées par les cartes postales des premières années du , lient naturellement le « tonnerre de Brest » à l'orage : une sorte de dieu farceur du tonnerre, entouré d'une ribambelle de personnages hilares, tape fortement sur un tambour et fait pleuvoir des cordes sur des Brestois apeurés.
Durant la première moitié du , la presse bretonne associe systématiquement le « tonnerre de Brest » à l'orage, dans le droit fil du souvenir de l'événement climatique de 1718. Elle le fait notamment dans un article de La Dépêche de Brest du :
En bonne logique, le « tonnerre de Brest » se réfère au tonnerre, à l'orage, aux éclairs, au feu du ciel.
Dans la littérature, les arts populaires et ailleurs Emile de Lacombe semble être le premier romancier à avoir utilisé l’expression « tonnerre de Brest » dans Une apostasie, paru en 1835 : ().
Paul Féval cite à plusieurs reprises l'expression « tonnerre de Brest » dans ses ouvrages : Le volontaire (1855), Madame Gil Blas (1856), Les habits noirs (1863), Le secret des habits noirs - Maman Léo (1890).
Saint-Pol Roux achève dans La Dépêche de Brest du un article consacré à l'Exposition de l'Ouest de la France par ces mots :
Claude Farrère, dans son conte L'invraisemblable ratière paru dans L'Ouest-Éclair le écrit :
L'expression figure dans Les Onze Mille Verges de Guillaume Apollinaire, dans la bouche du cocher de fiacre 3269 à la fin du chapitre 2.
s’interroge Marcel Proust dans Sodome et Gomorrhe.
Georges Simenon soumet en 1928 le manuscrit de Tonnerre de Brest à l'éditeur Gallimard qui le refuse.
Georges Brassens, dans sa truculente chanson L’orage, reprise plus tard par Joe Dassin, rapporte que
L'expression figure dans le refrain de la chanson Brest de Christophe Miossec.
Le « tonnerre de Brest » est le titre de nombreuses cartes postales éditées au début du (tempêtes et coups de canon.....https://images-04.delcampe-static.net/img_large/auction/000/697/892/278_001.jpgCarte postale N° 1245 - Brest - Le tonnerre, figurant le canon, Compagnie des Arts Photomécaniques, Avenue Arago, 91380 Chilly-Mazarin, technologie Lumicap, couleurs naturelles, Mexichrome.carte postale N° 1090 - Le tonnerre de Brest, figurant une jeune bretonne avec son petit chien dans la tempête, collection villard, Quimper.N° 25 - G.B. - Brest - Le grand pont - Le tonnerre, figurant le pont transbordeur, et le tonnerre (grand canon, au pied).).
L'artiste brestois Pierre Péron a réalisé en 1950 un film de marionnettes intitulé Tonnerre de Brest.
Le « Tonnerre de Brest » est le nom porté par un train blindé à l'époque de la Première Guerre mondialeLe Tonnerre de Brest train blindé. (39 J 11/295 - -) Fonds Louis Dujardin - Photographies de la Première Guerre mondiale, Archives départementales du Finistère..
La Ville de Brest a décidé en 2012, à l’occasion des vingt ans de ses fêtes maritimes, de rebaptiser l’évènement « Tonnerre de Brest ». Des démêlés juridiques l'ont privée de cette possibilité pour les fêtes suivantes.
L'équipe de football américain de Brest l'a adopté comme nom de club.
« Mille millions de mille sabords de tonnerre de Brest »... avant Tintin